Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 4/07

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Léon Techener (volume 2p. 231-254).


VII.


victoire des saisnes sur les rois confédérés. — mariage d’artus. — tournoi de caroaise. — dangers de genièvre. — la fausse genièvre et bertolais le roux. — accord de loth et des autres rois avec artus. — retour à londres.



Les rois confédérés soutenaient une double guerre. Après que le roi Artus les eut deux fois mis hors de combat, ils avaient eu l’imprudence d’attaquer séparément les Saisnes et avaient essuyé une déroute complète devant ce château de Cambenic. Nous avons épargné à nos lecteurs le récit de ces combats multipliés ; il suffit de rappeler que les Saisnes, surpris dans leur camp par les Bretons, ont le temps de se reconnaître et de chasser les agresseurs ; que, retrouvant à quelques lieues de là ces mêmes Bretons, bravement revenus à la charge, les Saisnes soutiennent ce nouveau choc et doublent la perte de leurs adversaires. Comme nous l’avons dit plus haut, les deux récits se rapportent à une seule rencontre : c’est un double emploi dont l’usage, chez nos romanciers, semble prouver au moins que les lais originaux ne s’accordaient pas entre eux de tout point. Si les romans de Merlin et d’Artus sont appelés à recevoir les honneuts d’une nouvelle impression, le futur éditeur fera sagement de refondre dans son texte ces aventures géminées, en ne conservant que les variantes de quelque intérêt.

Le roi Artus, au retour de la campagne de Gaule, rentrait à Logres, où il ne demeurait que trois jours, puis reprenait le chemin de Carmelide, toujours accompagné des rois Ban et Bohor, qu’it voulait avoir pour témoins de son mariage. — Leodagan vint de deux lieues à leur rencontre : ils trouvèrent à Caroaise toutes les rues tapissées, la terre jonchée d’herbes fraîches et menues, les dames, les valets, les pucelles dansant et carolant sur leur passage, les damoiseaux behourdant et rompant des lances à qui mieux mieux. Dans la salle où Leodagan les conduisit se trouvait Genièvre, qui courut à Artus les bras ouverts. En présence de tous, elle le baisa sur la bouche ; ils se prirent main à main et montèrent au palais, où les attendaient un somptueux festin.

Le lendemain Leodagan mit Artus à raison, et lui demanda s’il ne pensait pas le moment venu de conclure le mariage. « Je le désire plus que vous, » répondit Artus ; « mais j’attendrai le retour de mon bon ami Merlin, qui m’a promis d’arriver à temps : je pense qu’il ne tardera pas huit jours. »

Merlin arriva en effet quand déjà tout était disposé pour la cérémonie. Comme il n’ignorait de rien, il avait su qu’Artus était impatient de le revoir et il avait eu connaissance des dispositions de ceux qui ne voulaient de bien ni au roi de Logres ni à celui de Carmelide. Nous vous avons déjà raconté [1] l’histoire de la seconde Genièvre, fille du roi Leodagan et de la femme du sénéchal Cleodalis. Les parents de Cleodalis, fidèles aux mœurs et usages de leurs ancêtres, avaient pris fort à cœur l’injure faite à la femme de leur parent : et pour ne pas encourir le déshonneur qui frappait la famille, quand elle était outragée dans un de ses membres, ils avaient juré de tirer vengeance de la honte faite au sénéchal. Le parti auquel ils s’arrêtèrent fut de gagner la maîtresse ou gouvernante de la fiancée d’Artus, et de lui persuader de conduire la seconde Genièvre dans la couche nuptiale au lieu de la première, Attentifs au moment où la nouvelle mariée descendrait au jardin du palais, ils devaient l’arrêter et l’entraîner dans une nef préparée à l’avance, tandis que l’autre Genièvre serait remise aux mains de la maîtresse infidèle. Nous verrons tout à l’heure quel fut le succès de cette trahison.

Le lendemain de l’arrivée de Merlin, Artus et ses compagnons montèrent au palais. Leodagon fit revêtir sa fille des habits les plus magnifiques ; on n’en admira que mieux l’excellence de son incomparable beauté. La cour se rendit au moutier de Saint-Étienne le Martyr. Artus et Leodagan ouvraient la marche, suivis de tous les barons : d’abord Gauvain et Merlin ; puis Sagremor et Galeschin, Agravain et Dodinel, Guirres et Yvain l’Avoutre, Keu et son père Antor. La demoiselle venait ensuite, conduite par les deux rois Ban et Bohor, le visage découvert, un chapelet d’or sur la tête, une robe de soie battue, parsemée de cesames (cysamus), et si longue qu’elle trainait par terre d’une toise et demie. Après elle Genièvre, la fille de la Sénéchale, conduite par Girflet ; les nouveaux adoubés, les chevaliers de la Table ronde, les barons et chevaliers de Carmelide, enfin les nobles dames du pays et les bourgeoises. Dubricius, l’archevêque de Logres, les reçut dans l’église, et monseigneur Amustant, le maître chapelain du roi Leodagan, les bénit et les maria. L’archevêque célébra la messe, Amustant chanta l’épître et l’évangile. L’offrande fut grande et riche ; le service achevé, on revint au palais, au milieu d’un concours de jongleresses et de ménétriers. La fête dura jusqu’au manger et recommença dès qu’on eut levé les tables.

Une quintaine fut dressée dans la prairie de Caroaise, et les nouveaux adoubés allèrent, à qui mieux mieux, s’y escrimer. Puis on parla de jouter ; d’un côté, la plupart des nouveaux adoubés et les trente-trois compagnons d’Artus, de l’autre, les deux cent cinquante chevaliers de la Table ronde, qui, plus nombreux, se rendirent aisément maîtres du camp. La nouvelle de leur triomphe arrive à Gauvain, demeuré au palais. Il se lève, demande son cheval, passe l’écu à son col et endosse sur sa robe le pourpoint à doubles mailles qu’il avait déjà l’habitude de porter et qu’il porta toute sa vie. En arrivant dans la lice, il se met à tournoyer, lui et les compagnons qui l’avaient suivi au nombre de quatre-vingts. Un tel renfort oblige les chevaliers de la Table ronde à s’arrêter, pour commencer une épreuve plus décisive. Les combattants formaient deux partis à peu près égaux au nombre. Les nouveaux adoubés et les autres chevaliers d’Artus reconnaissaient Gauvain pour leur chef ; dans leurs rangs se trouvaient Yvain le Grand, Gaheriet, Sagremor, Galeschin, Girflet, Lucan, Lanval, Keu le Sénéchal et Dodinel le Sauvage. Les quatre rois, avec Bretel, Ulfin, Artus et Merlin, montèrent aux fenêtres du palais ; ainsi qu’un grand nombre de dames et demoiselles, pour mieux juger des coups. Gauvain, avant le signal des joutes, s’en alla parler aux deux cent cinquante compagnons de la Table ronde. « Convenons entre nous, » leur dit-il, « de rester tels que nous sommes et de ne remplacer aucun de ceux qui seront pris d’un côté ou de l’autre. » Les chevaliers s’y engagèrent, et les joutes commencèrent par Adragant le Brun contre Dodinel le Sauvage. Ils brisent leurs lances, et telle est la violence de la rencontre qu’ils vident en même temps les arçons. On accourt des deux côtés pour les remonter, la mêlée devient générale. Ce ne fut plus dans la plaine qu’un bruit immense de glaives et d’épées frappant les heaumes et les hauberts. Au milieu de la confusion, Gauvain rencontre Nascien ; ils s’écartent quelque peu avant de commencer une lutte acharnée. Mais, quelle que fût l’adresse, la valeur de Nascien, il ne put résister à Gauvain, qui, lui arrachant violemment le heaume, lui cria de se rendre prisonnier. – « Jamais homme ne me fera prononcer un si vilain mot ! » Et d’un suprême effort il atteint encore Gauvain, dont l’écu reste écartelé. Gauvain le frappe une seconde fois, lui arrache la coiffe sur laquelle était posé le heaume, et lui crie de nouveau de se rendre s’il ne veut mourir. — « Tuez-moi ; pour me rendre, jamais – Comment, chevalier, se peut-il que vous préfériez la mort à la honte de vous rendre ? — Assurément. — Et moi, » reprend Gauvain, « Dieu me garde de tuer un si prud’homme ; mais au moins vous laisserai-je incapable de monter à cheval. — Faites ainsi que vous l’entendrez, » dit Nascien ; « je ne me rendrai pas. » Gauvain, admirant ce grand courage, s’avisa d’une générosité qu’on ne saurait assez louer. Il prit Nascien par le bras : « Levez-vous, Sire, » lui dit-il, « prenez mon épée ; je vous la rends comme à celui qui m’a outré. » Ce fut alors à Nascien de s’humilier. « Ah Sire, » dit-il en pleurant, « ne parlez pas ainsi ; c’est à vous de prendre mon épée ; je vous la rends, je suis vaincu ; si je ne le confessais pas, assez de chevaliers ont vu comment la chose est allée ; mon chagrin est de ne pouvoir jamais reconnaître tant de franchise. » Alors les deux chevaliers se précipitèrent aux bras l’un de l’autre ; puis ils remontèrent et se perdirent dans la mêlée.

La journée ne fut pas bonne pour les compagnons de la Table ronde. Obligés de quitter la place, ils rebroussèrent vers la ville mais, dans leur dépit, ils résolurent de fermer le retour à ceux qui les avaient chassés du champ de bataille. Ce fut une première déloyauté qu’ils devaient payer chèrement. Gauvain, averti du danger que couraient ses amis, saisit une forte branche de chêne abandonnée dans la campagne, et, jetant son épée de tournoi, fondit sur les compagnons de la Table ronde, et de cette arme nouvelle navra ceux qui osèrent l’attendre. C’en était fait d’eux tous, si Merlin n’avait averti le roi Artus de faire crier la fin des luttes. Mais Gauvain, ivre de sang et de vengeance, n’entendit pas le signal ; il fallut que Merlin se plaçât lui-même au-devant des chevaliers de la Table ronde, et qu’il s’écriât en portant la main à la branche de chêne dont Gauvain s’était fait une arme si terrible : « Sire chevalier, vous êtes pris, rendez-vous à moi. Vous en avez assez fait pour aujourd’hui. » Ainsi fut terminé le tournoi, mais les chevaliers de la Table ronde furent inconsolables de l’échec qu’ils avaient reçu, et leur dépit se convertit en projet de vengeance qu’ils mirent bientôt à exécution.

Au palais, après l’office des vêpres et quand on eut parlé d’aller dormir, les soudoyers de la parenté de Cleodalis se tapirent au nombre de dix, armés seulement de leurs épées, sous les arbres du jardin ; avec eux était la seconde Genièvre. La gouvernante de la nouvelle reine n’eut pas plutôt vu les conviés prendre congé des rois qu’elle dit à Genièvre de se déchausser et dévêtir, pour se mettre au lit, et, avant de la coucher, elle la conduisit au jardin pour faire ses nécessités [2]. À peine se trouvèrent-elles au bas du degré que les traîtres parurent, s’emparèrent de la reine et, remettant l’autre Genièvre aux mains de la vieille, transportèrent leur précieuse proie sur le rivage de la mer attenant au palais. Ils se disposaient à la poser évanouie dans la barque qui les attendait ; mais Merlin avait averti Bretel et Ulfin, qui, secrètement armés, se tenaient prêts à déjouer le complot. Ils tombèrent comme la foudre sur les ravisseurs, tuèrent les uns, forcèrent les autres à lâcher prise, si bien qu’après les avoir mis en fuite et jeté la coupable gouvernante du haut des falaises dans la mer, ils ramenèrent Genièvre au palais, où personne ne devina ce soir-là ni le lendemain le danger qu’elle avait couru. Pour la seconde Genièvre, ils la conduisirent à leur hôtel sans dire à qui que ce fût qui elle était et comment elle se trouvait avec eux.

Ce fut encore Merlin qui se chargea d’avertir le roi Leodagan de ce qui venait de se passer. Il le pria d’envoyer trois demoiselles dans la chambre de la reine pour y faire l’office de la gouvernante. Le roi, pour se convaincre de la vérité de cet étrange récit, accompagna les trois demoiselles, consola sa fille encore tout éplorée, et voulut assister à son coucher. Quand les filles l’eurent recouverte, Leodagan s’approcha du lit, leva le couvertoir, et la couronne tracée sur les reins de sa fille lui ôta les doutes qui pouvaient encore lui rester. Sans dire mot, il sortit de la chambre, laissant les trois demoiselles fort étonnées de son action. Parut alors le roi Artus ; les demoiselles sortirent, et pas n’est besoin de dire que la nuit fut pour les deux jeunes époux la plus agréable du monde.

Le lendemain, Ulfin et Bretel envoyèrent prier Cleodalis de venir les trouver. Il apprit d’eux, en confidence, la grande trahison dont sa fille n’avait pas craint de se rendre l’instrument. « Elle n’est pas ma fille, » répondit Cleodalis ; « ma fille n’aurait jamais consenti de trahison, » Pendant qu’ils parlaient, arrivèrent Leodagan et Merlin auxquels tous trois racontèrent l’aventure de la veille, qu’ils savaient aussi bien qu’eux-mêmes. Le roi, s’étant un instant conseillé, dit à Cleodalis : « Sire sénéchal, sire sénéchal, je vous aime et souhaite accroître vos honneurs à mon pouvoir ; Dieu m’est témoin que je ne voudrais pour rien au monde pourchasser votre honte ; mais vous avez une fille dont il est nécessaire de faire justice et, d’un autre côté, vous avez été si preux, si loyal envers moi, que je ne puis la punir comme elle le mériterait. Je vous invite donc à la conduire vous-même hors de ce royaume, et à lui défendre de jamais y revenir. — Sire, » répondit le sénéchal, « cette malheureuse ne fut jamais ma fille : je n’en suivrai pas moins votre désir ; mais, par Dieu, j’aimerais mieux qu’on l’eut brûlée publiquement ou enterrée vive. Jamais elle ne tiendra de moi la moindre chose. — Ne parlons pas de cela, reprit le roi ; elle s’éloignera, et vous pourrez en sa faveur disposer de mon avoir et de mes deniers. »

Cleodalis partit le lendemain et atteignit bientôt, avec celle qu’on croyait sa fille, les marches de Carmelide. Ils frappèrent sur les terres voisines à la porte d’une abbaye entourée de champs incultes. Là fut retenue Genièvre, jusqu’au moment où Bertolais vint l’en tirer pour en faire l’instrument d’une autrre trahison.

Ce Bertolais avait été longtemps un des barons les plus renommés de Carmelide mais, ayant à tirer vengeance d’un chevalier qui avait tué un de ses cousins germains, parce qu’il honnissait sa femme, Bertolais sans daigner se plaindre au roi, défia son ennemi, le surprit le jour du mariage d’Artus, et le perça d’une miséricorde qu’il portait sous sa chape. Cela fait, il rentra dans son hôtel, et cependant les deux écuyers qui accompagnaient la victime jetèrent le cri d’alarme ; on accourut de tous côtés, à brandons, à torches, à lanternes et l’on apprit que le meurtrier était Bertolais surnommé le Roux.

Leodagan revenait d’entendre la messe, quand il reçut les parents du chevalier mort, et entendit leur clameur. Il manda aussitôt Bertolais, qui vint à grand cortège de chevaliers. « Sire baron, » dit le roi Leodagan, « pourquoi avez-vous occis ce chevalier ? — Je ne l’ai pas fait en trahison, je l’avais défié et je le prouverai corps à corps envers et contre tous : on sait que j’avais de bonnes raisons d’en agir ainsi, car il avait tué mon cousin après l’avoir honni de sa femme. Or je tiens qu’après avoir défié son ennemi, on a droit de lui faire tout le mal possible. — Non, » reprit le roi, « si j’avais reçu votre plainte, si j’avais refusé de vous faire droit, vous auriez pu prendre sur vous la vengeance ; mais vous ne me prisiez pas assez pour m’en faire clameur. — Sire, » dit Bertolais, « vous direz ce qu’il vous plaira ; mais je ne vous ai pas forfait et ne vous forferai jamais. — Que le droit en soit donc fait et que la cause soit soumise à l’égard de mes barons. » On choisit les juges au nombre de dix, savoir : les rois Artus, Ban et Bohor ; messire Gauvain ; messires Yvain, Sagremor, Nascien, Adragain, Hervis du Rinel et Guiomar. Les avis furent longtemps partagés, mais enfin ils s’accordèrent à juger que Bertolais serait déshérité et banni de la contrée. Le roi Ban, qui passait pour avoir la meilleure éloquence, fut chargé de prononcer le jugement : « Sire, » dit-il à Leodagan, « nos barons ont considéré que Bertolais le Roux devait perdre toute la terre qu’il tient de vous et quitter durant trois ans le pays, pour avoir pris sur lui la justice du chevalier et l’avoir mis de nuit à mort ; car la justice n’était pas sienne, et vous teniez alors une cour enforcée qui donnait droit à chacun de compter sur un sauf-conduit pour aller et venir. »

Le roi Ban reprit son siège, et Bertolais, qui eût faussé le jugement s’il avait été rendu par de moins hauts personnages, s’éloigna sans dire une parole, accompagné jusqu’aux limites du royaume par un grand concours de chevaliers qui maintes fois avaient reçu ses dons et ses soudées. Après les avoir tous recommandés à Dieu, il arriva dans l’abbaye ou venait justement d’être conduite la seconde Genièvre. Ce fut là qu’il s’arrêta, et qu’il entrevit bientôt les moyens de se venger et du roi Artus et du roi Léodagan. Mais le moment n’est pas venu de montrer comment il mit ses méchants projets à exécution.

Un autre danger allait menacer la reine Genièvre. Le roi Loth d’Orcanie, tout en regrettant de s’être engagé dans une lutte malheureuse contre le nouveau roi de Logres, venait d’apprendre avec douleur que ses quatre enfants l’abandonnaient pour suivre la fortune d’Artus, et que sa femme n’avait échappé aux Saisnes que pour être conduite dans la cité de Logres, où Gauvain était résolu de la retenir tant que son père n’aurait pas fait la paix avec Artus. Pour se venger et pour obliger en même temps le roi de Logres à lui rendre sa femme, il s’était posté avec sept cents ferarmés à l’entrée de la forêt de Sarpene, qu’Artus et Genièvre devaient traverser pour se rendre de Carmelide à Logres. Ce qui semblait devoir assurer le succès de l’entreprise, c’est qu’Artus, avant de prendre congé de Leodagan, avait chargé Gauvain de le précéder de plusieurs journées, pour ramener à Logres son ost et tout disposer pour la prochaine arrivée de la reine. Gauvain avait obéi avec inquiétude ; car il devinait les mauvaises rencontres que le roi pouvait faire durant le voyage. Artus partit de Caroaise avec Genièvre et cinq cents hommes dont la moitié formait le corps des chevaliers de la Table ronde. Arrivés près de la forêt où Loth l’attendait, les garçons qui conduisaient les sommiers en avant entendirent un hennissement de chevaux ; ils rebroussèrent aussitôt pour avertir Artus du danger qui semblait le menacer. Le roi fait aussitôt armer ses gens, et remet à quarante chevaliers le soin de garder la reine et de la conduire en lieu sûr, si l’issue du combat n’était pas heureuse. La lutte s’engage ; bientôt les chevaliers bretons reçoivent ceux d’Orcanie au fer des lances, puis au tranchant des épées ; mais les grands coups donnés par les trois rois, Artus, Ban et Bohor, n’auraient pas empêché la reine de demeurer au pouvoir des Orcaniens, sans l’arrivée de Gauvain, dont le premier soin, après avoir fait à Logres ce que le roi Artus attendait de lui, avait été de rassembler cinq cents chevaliers et de prendre la route que devait suivre son oncle. Il parut fort à temps pour ressaisir la reine et pour lutter corps à corps avec Loth qu’il ne reconnaissait pas. Il faut ici traduire le texte de notre romancier : Il advint à monseigneur Gauvain de rencontrer le roi Loth son père, qui venait de lutter avec Artus, et tenait en sa main un glaive de force merveilleuse. Ce glaive vint se briser sur l’écu de Gauvain, et celui-ci frappa son adversaire assez durement pour percer son écu, démailler son haubert, pénétrer dans les chairs, faire jaillir le sang vermeil. Le roi Loth, obligé de vider les arçons, ne savait plus où il en était, et ne voyait plus rien autour de lui. Gauvain retira le glaive à lui et passa outre ; mais il ne tarda pas à retourner, et, trouvant le roi Loth étendu de son long à terre, il passa sur son corps trois ou quatre fois en le piétinant de son cheval ; puis il descendit, ficha son glaive en terre, tira du fourreau sa bonne épée Escalibur, vint sur le roi, détacha son heaume, et, lui rabattant la coiffe de fer sur les épaules : « Vous êtes mort, » dit-il, « si vous ne me fiancez prison. — Ah ! gentilhomme, » répond d’une voix faible le roi, « ne me tue pas ; je ne t’ai jamais forfait. — Si, m’avez-vous forfait, » répond Gauvain, « vous et tous ceux qui se sont embusqués pour fermer le chemin que suivait mon oncle. — Comment ! » fait Loth, qui êtes-vous donc, pour appeler Artus votre oncle ? — Que vous importe ? Je ne veux pas vous le dire ; faites ce que je vous demande, ou vous êtes mort. — Sire, par la chose ce que vous aimez le mieux, dites-moi auparavant votre nom — Mais, vous-même, qui êtes-vous ? — Hélas ! je suis le roi Loth d’Orcanie et de Léonois, à qui rien ne prospère depuis longtemps. Dites maintenant qui vous êtes. »

Gauvain, entendant que c’est à son père qu’il a combattu, répond : « Je suis Gauvain, neveu du roi Artus. » À ce mot, Loth trouve la force de se lever et de tendre les bras pour l’embrasser. — « N’allez pas plus loin, » dit Gauvain, « je ne suis votre fils et votre ami qu’autant que vous serez réconcilié avec mon oncle Artus, et que vous lui aurez fait hommage, en présence de tous ses barons. Autrement vous n’avez à attendre sûreté de ma part qu’en laissant ici votre tête. »

Le roi, à ces paroles de Gauvain, retomba à terre comme privé de connaissance ; puis, ouvrant de nouveau les yeux : « Merci, beau fils ! je ferai ce qu’il vous plaira ; prenez mon épée, je vous la rends. » Gauvain la prend, non sans verser des larmes sous son heaume, et sans regretter d’avoir aussi malmené son père ; mais il fait en sorte de ne pas laisser deviner son émotion, et, revenant vers leurs chevaux, ils montent, séparent les combattants et arrivent devant le roi Artus. « Ah ! beau neveu, » lui crie celui-ci, « soyez le bienvenu ! Comment avez-vous pu paraître assez à temps pour rompre cet odieux guet-apens ? — Sire oncle, » répond Gauvain, « je l’ai deviné ; car le cœur me battait avec violence depuis que je vous eus quitté. Mais Dieu soit loué de l’aventure ! — Pourquoi ? » fait Artus. — « Sire, parce que les gens qui vous ont attaqué sont au roi Loth mon père, et que le roi Loth vous crie merci comme à son seigneur terrien. » Pendant qu’Artus lève les mains vers Dieu, pour lui rendre grâce, le bon roi Loth descend de cheval, approche, le heaume détaché, la coiffe du haubert avalée sur les épaules : Artus met en même temps pied à terre, et Loth, s’agenouillant, lui tend son épée nue en disant : « Tenez, Sire, je me rends à vous comme atteint de forfaiture. Faites votre plaisir de moi et de ma terre, ou recevez-moi comme votre homme. » Artus le prend alors par la main droite : « Levez-vous, Sire, vous en avez trop fait ; vous êtes si prud’homme qu’il serait bien raison de vous pardonner de plus grands torts ; et quand même je vous haïrais à mort, vos enfants m’ont fait assez grand service pour m’ôter le cœur et la volonté de vous mal faire. Loin de là, je vous mets en abandon moi et toutes les choses miennes, pour l’amour de votre fils Gauvain, l’homme que j’aime le plus au monde. Et cependant, » montrant les deux rois, « vous voyez ici deux prud’hommes que je ne saurais jamais trop aimer, pour tout ce qu’ils ont fait pour moi. »

La paix ainsi faite entre eux, ils se remirent tous en marche vers Logres, où ils furent reçus à grande joie. La ville n’était pas assez vaste pour contenir les malheureux Bretons arrivant des terres voisines, afin d’échapper à la fureur des Saisnes ; il fallut dresser des tentes, élever des maisons de bois dans les plaines d’alentour. Le roi Artus n’en fit pas moins annoncer une cour solennelle, après avoir reçu le serment du roi Loth, et l’avoir confirmé dans la possession des domaines dont il avait été précédemment revêtu. À partir de ce jour les deux rois ne cessèrent de se prêter secours et se voulurent tout le bien possible.

Ce fut à la mi-août, fête de la Vierge honorée, que le roi Artus dut tenir la haute cour et porter couronne, lui et la nouvelle reine. La veille de ce grand jour furent distribués par le roi chevaux, armes, palefrois, deniers d’or et d’argent, tandis que Genièvre de son côté prodigua les robes fraîches et nouvelles. On ne se lassait pas de vanter les mérites d’une reine si généreuse : c’était la dame de toutes les dames, comme Artus le plus grand roi du monde. La renommée qui partout vole répandit bientôt la nouvelle de la réconciliation du roi de Logres avec le roi d’Orcanie : et plusieurs des princes qui s’étaient levés contre le fils d’Uter-Pendragon souhaitèrent de l’imiter, tandis que les autres juraient de mourir avant de poser les armes.

Après la messe du grand jour, le roi invita ses chevaliers à le suivre dans la salle où les tables étaient dressées et les nappes posées. Le service fut fait à la table du roi Artus par vingt-huit barons dont voici les noms : messires Gauvain, Keu le sénéchal et Lucan le bouteiller ; Yvain le Grand, Girflet, Sagremor, Dodinelle Sauvage, Keu d’Estraus, Kahedin le Petit, Kahedin le Beau, Aiglis des Vaus, Galegantin, Blioberis, Galesconde, Calogrenan, Agloval, Yvain l’Esclain, Yvain de Lionel, Yvain aux blanches mains, Guiomar, Sinados, Ossenain-Cœur-hardi, Agravain l’Orgueilleux, Guirres, Gaheriet, Lanval, Ates et Ales. Les autres tables furent servies par quarante bacheliers.

Vers la fin du grand festin, le roi Artus prit la parole : « Je vous rends grâce et merci, seigneurs qui avez formé ma cour en si grand nombre. Écoutez ce que pour l’honneur de mon règne j’entends établir. Je voue à Dieu que, toutes les fois que je porterai couronne, j’attendrai pour me mettre au manger que quelque cas aventureux me soit conté ; et je m’engage à mener l’aventure à fin par un de ceux qui, pour acquérir honneur et gloire, consentiront à séjourner à ma cour, à titre d’amis, de pairs et compagnons. »

Les chevaliers de la Table ronde n’hésitèrent pas à répondre au vœu du roi, et chargèrent Nascien de porter pour eux la parole. « Sire roi, » dit Nascien, « devant Dieu, devant vous et devant tous, les compagnons de la Table ronde font vœu que jamais, tant que le siècle durera, nulle dame ou demoiselle ne viendra réclamer justice en cour, sans y trouver un des nôtres, celui qu’elle désignera, prêt à combattre pour elle, envers et contre tout autre chevalier. »

Il n’y eut personne dans la salle qui n’applaudît à cet engagement. Gauvain, de son côté, s’adressant aux Chevaliers du roi qui l’avaient choisi pour leur chef, demanda s’ils ne voulaient pas aussi s’engager par un vœu. Tous le prièrent de le faire en leur nom et d’avance approuvèrent ce qu’il lui plairait de dire. Alors, s’approchant de la reine : « Madame, » dit-il, « mes compagnons et moi Gauvain, vous prions de nous retenir pour être vos chevaliers et de votre maison. Quand nous serons en terres lointaines, et qu’on nous demandera d’où nous venons et qui nous sommes, nous aurons ainsi le droit de répondre que nous sommes de la terre de Logres et chevaliers de la reine Genièvre. — Beau neveu, » s’empressa de répondre la reine, « grand merci à vous et à vos compagnons. Je vous retiens comme mes seigneurs et mes amis ; et comme vous vous donnez à moi, je me donne à vous de cœur fin et loyal. — Voici maintenant, » reprit Gauvain, « notre second vœu : Personne ne viendra jamais réclamer devant vous aide et protection qui ne trouve un de nous prêt à défendre sa cause un contre un, et qui ne puisse compter sur celui qu’il désignera pour champion. Il l’emmènera aussi loin qu’il voudra, et, si l’on n’en reçoit pas de nouvelles à la fin du mois, chacun de nous ira à sa recherche et emploiera à la quête un an et jour : après ce terme, il reviendra conter les aventures qui lui seront arrivées, bonnes ou mauvaises, sans rien cacher de ce qui sera à son honneur ou à sa confusion. »

Il n’y eut pas assez d’applaudissements et de joie dans toute la cour. Le roi, se levant de nouveau, dit à la reine : « Dame, puisque vous recevez aujourd’hui cet honneur insigne de tant de braves et loyaux chevaliers, il faut que votre pouvoir réponde à ce qu’ils sont en droit d’attendre de vous. Je mets en votre abandon mon trésor, pour le départir ainsi que vous l’entendrez. — Grand merci, mon seigneur, » dit la reine, en se mettant à genoux devant le roi ; « et puisqu’il vous plaît de tant me favoriser, écoutez-moi, beau neveu Gauvain : j’entends retenir quatre clercs qui ne feront autre chose que mettre en écrit les aventures de vous et de vos compagnons ; de façon qu’après votre mort, les prouesses de chacun de vous soient racontées et soient tenues en mémoire par ceux qui viendront après vous.

La volonté de la reine fut suivie, et les compagnons de la Table ronde dirent qu’ils adoptaient la forme de ces derniers vœux. À compter de ce jour, Gauvain et ses compagnons furent appelés les Chevaliers de la Reine.

De tous ceux qui applaudissaient aux vœux des chevaliers et aux paroles du roi et de la reine, le plus bruyant était Dagonet de Carlentin. C’était pourtant un fou de nature, la plus couarde pièce de chair qu’on pût imaginer. Il sautait, frappait des mains et criait qu’il irait dès le point du jour à la quête des aventures. « Ne me suivrez-vous pas, messire Gauvain ? êtes-vous assez sûr de vous, assez vaillant pour l’entreprendre ? Quant à tous les autres, à ces beaux compagnons de la Table ronde, je sais d’avance qu’ils n’auront pas le cœur de m’accompagner. Ces paroles faisaient rire ceux qui les entendaient. Il lui arriva pourtant maintes fois de s’armer. Alors il s’en allait dans les forêts ; quand il voyait un haut chêne, il y suspendait son écu et ferraillait tant qu’il en enlevait le vernis ; puis, au retour, il disait qu’il avait combattu et tué un ou deux chevaliers mais, s’il venait à rencontrer un chevalier armé, il prenait aussitôt la fuite. Parfois il lui arrivait de se trouver devant un chevalier qui, perdu dans ses pensées amoureuses, ne voyait plus devant lui et n’entendait plus rien. Dagonet alors s’approchait, mettait les mains au frein du cheval, et le ramenait comme il eût fait un prisonnier. Tel était Dagonet, d’ailleurs beau de sa personne et de haut lignage : donnant à penser, tant qu’il ne parlait pas, qu’il était de bon cœur et de grand sens.



  1. Page 153.
  2. Por pisser. Var. Por faire orine (ms 749, f° 269).