Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 4/08b

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Léon Techener (volume 2p. 271-297).


VIII.


voyage de loth et de ses fils. — éliézer fils du roi pelles de listenois. — parlement d’arestuel en écosse.


Le roi Loth et ses quatre vaillants fils sortirent de Londres au point du jour par la porte Bretonne ou de Bretagne, pour entrer dans-le chemin qui conduisait à la ville d’Arestuel en Écosse, distante de quatre lieues du territoire occupé par les Saisnes. Il leur fallait passer par le château de la Sapine, traverser la plaine de Roestoc, entrer dans la forêt de Lespinois, longer les rives de la Saverne, gagner la plaine de Cambenic, puis la cité de Norgales et enfin Arestuel. Montés sur de bons palefrois, cinq garçons les suivaient pour les servir, conduire leurs destriers, charger et décharger les sommiers. Ils découvrirent la plaine de Roestoc et déjà se réjouissaient d’arriver sans aventure, quand ils furent obligés de s’arrêter devant un convoi de butin et de prisonniers, qu’une compagnie de deux cents Saisnes conduisait devant Clarence, alors assiégée par leur roi Hargodabran. Les prisonniers étalent fortement attachés sous le ventre des chevaux, et fréquemment battus de bâtons et de sangles. Les chefs de ces mécréants étalent Sorbaré, Monaclin, Salebrun, Isoré et Claridon. Claridon montait le Gringalet, cheval qui n’avait pas son pareil au monde, courant dix lieues sans être touché des éperons et avant qu’une seule goutte de sueur mouillât sa croupe, sa tête, ses épaules ou ses oreilles. À la vue des Bretons, les Saisnes crièrent : « Rendez-vous ! nous gardons ces passages au nom du roi Hargodabran ; nous allons vous conduire à lui. » Gauvain, son père et ses frères montèrent à la hâte sur leurs chevaux de guerre et brochèrent des éperons, pour passer outre. Un long combat s’engagea dont le détail vous sera épargné ; vous saurez seulement que, grâce à la valeur de Gauvain, les Saisnes, assez mal armés, furent obligés de livrer passage et que les rois Salebrun et Monaclin y laissèrent la vie. Là Gauvain conquit le cheval de Claridon, le Gringalet pour lequel il eut donné le château de Glocedon et dont la renommée devint dès lors inséparable de la sienne. Quant à sa bonne épée Escalibur, c’était, comme on l’a dit, un don du roi Artus qui l’avait détachée de l’enclume.

Les garçons et valets avaient conduit les palefrois dans un bois voisin, pendant que les chevaliers combattaient : ils rejoignirent, dès qu’il virent la plaine libre et les Saisnes regagner Clarence à toute bride. Loth et ses fils les attendaient avec impatience, car ils étaient harassés de fatigue, et leurs armes étaient toutes bosselées, écartelées ou rompues.

La forêt dans laquelle ils s’engagèrent vers le milieu de la nuit était grande et profonde. Ils arrivèrent devant une maison qui leur parut être celle du forestier. Elle était fermée de larges fosses remplis d’eau et bordés d’une ceinture de troncs de chênes, étroitement joints, recouverts d’une couche d’épines aiguës et vigoureuses. Le hasard seul les mit sur la trace de la poterne, ils y frappèrent : « Soyez les bienvenus, sires chevaliers, » leur dit celui des fils du forestier qui leur ouvrit et les conduisit dans une grande cour : ils y descendirent de cheval ; le jeune homme les fit entrer dans une salle de plain-pied où ils furent reçus par le vavasseur, sa femme, trois jouvenceaux et deux belles filles. Tous se levèrent en les voyant : on leur présenta l’eau chaude pour laver ; on leur posa des manteaux sur les épaules. Les tables dressées, ils s’assirent au manger, le vavasseur près du roi Loth, la dame du château près de Gauvain ; les fils servirent les mets, et les demoiselles offrirent le vin [1], tout en regardant beaucoup les jeunes étrangers. Quand les nappes furent ôtées : « Sire, » dit le vavasseur au roi, « si vous le trouviez bon, je demanderais qui vous êtes. – Je vous le dirai, » répondit Loth, « mais auparavant veuillez me dire à qui appartient la forêt et le pays où nous sommes. – Elle est au roi Clarion de Northumberland dont je suis le forestier. – Clarion, » reprit Loth, « est le plus prud’homme que je sache ; et m’est avis qu’il ne pouvait faire pour son forestier un meilleur choix. Vous avez belle et courtoise famille. — Mes enfants ont eu de bons exemples, » dit le vavasseur ; « plusieurs de leurs parents sont à la cour du roi Artus : ils viennent même d’être reçus au nombre des chevaliers de la reine Genièvre, noble compagnie, m’a-t-on dit, formée par monseigneur Gauvain, le fils du roi Loth. De plus j’ai appris que le roi Loth s’était accordé au roi Artus. — Quels sont, » reprit Loth, « ces chevaliers, parents de vos enfants ? — La dame que vous voyez est sœur de père de Meraugis de Porlesgués, cousine germaine d’Ayglis des Vaus et de Kahedin le Petit ; Yvain de Lionel est mon neveu, par mon frère Grandalis, châtelain de Grenefort. Pour moi, j’avais de grandes terres à tenir, mais les Saisnes les ont ruinées. Je suis Minoras, sire du Neuf-Chastel en Northumberland [2]. – Par Dieu ! » dit le roi Loth, je connais tous ceux que vous avez nommés ; ils sont des meilleurs chevaliers. Mais plût à Dieu que le roi Clarion fût en la place où vous êtes ! J’ai besoin de lui parler, et je ne serai satisfait qu’après l’avoir vu. En attendant, dites à tous ceux qui vous le demanderont que vous avez cette nuit hébergé le roi Loth d’Orcanie et ses quatre fils. — Monseigneur, » dit Minoras, en se jetant à genoux, « nous pardonnerez-vous de vous avoir fait si peu d’honneur ? — Relevez-vous, vous en avez assez fait pour nous attacher à vous toute la vie. Sachez que nous voudrions conférer avec les barons de ce pays, pour les engager à joindre leur service au nôtre, à oublier ce qui peut nous diviser, pour ne penser qu’à chasser les Saisnes de l’île de Bretagne. — Où pensez-vous faire cette assemblée ? » demanda Minoras. « À Arestuel en Écosse, qui est sur la marche la plus proche. — S’il vous plaisait, monseigneur, j’irais avertir le roi Clarion. — Je vous en saurais le meilleur gré. Vous lui direz que je l’attends dans Arestuel, pour la Notre-Dame de septembre [3]. »

Minoras promit de faire ce que le roi Loth désirait ; mais la nuit s’avançait, les lits furent faits, ils allèrent s’y reposer des grandes fatigues de la dernière journée.

(Ici les textes les plus complets nous transportent sans préparation chez le roi Pelles, dont nous avions à peine entendu parler jusque-là. C’est peut-être le seul fragment conservé d’une branche que les assembleurs auront éliminée. Cette branche, je suppose, était encore l’œuvre de Robert de Boron et contenait la suite des aventures d’Alain et de ses frères.) (Voyez tome ier, p. 357.)

Le roi Pelles avait pour fils un beau damoisel âgé de quinze ans. Quand son père lui demanda s’il ne désirait pas d’être adoubé, il avait répondu qu’il voulait demander ses armes au meilleur chevalier qui fut au monde. — Vous pourrez bien attendre longtemps, » dit le père. — « Je le servirais trois ans volontiers, pour mériter de lui l’honneur que je désire. Et savez-vous pourquoi ? Afin de le mettre sur la voie qui conduit où nous sommes, et de lui épargner les rudes aventures qui semblent l’attendre, comme je vous l’ai entendu dire maintes fois. Ma joie d’ailleurs serait grande, si je voyais mon oncle guérir des plaies qui couvrent ses jambes. — Ah ! beau fils ! répond le roi Pelles, « vous auriez beau montrer la voie à ce chevalier, il ne doit venir ici que par la vertu de ses prouesses ; c’est à la suite des plus belles aventures qu’il pourra voir le Saint-Graal que garde ma petite fille, âgée de cinq ans, et de laquelle naîtra en loyal mariage celui qui doit parachever les aventures. Vous savez que trois prud’hommes sont destinés à les accomplir : les deux premiers vierges, le troisième parfaitement chaste. »

(Ce paragraphe doit avoir été remanié ; au moins l’a-t-on mis en désaccord avec le Joseph et le Merlin de Robert de Boron pour le rendre plus conforme à la généalogie qui termine le Saint-Graal. Là, Joseph transmet le saint vaisseau à son cousin Alain, fils de Bron ; Alain le laisse à Josué, dans la ville de Corbenic ; de Josué il passe à ses descendants, Almanadep, gendre du roi Luce, Cartelois, Manael, Lambour, tous surnommés rois Pêcheurs. Au roi Lambour succède Phelean le Méhaigné, père des rois Pelles, Pellinor et Helain. L’auteur du Saint-Graal oublie que, dans le Joseph d’Arimathie, le roi Mordrain le Méhaigné devait survivre à tous ses contemporains, et attendre, plusieurs siècles, le chaste chevalier Galaad, auquel était réservé l’achèvement des aventures du Saint-Graal. Il faut donc qu’il y ait eu, dans le travail des arrangeurs du texte définitif, une confusion dont il est devenu impossible de sortir.)

Le fils du roi Pelles insista pour se rendre à la cour d’Artus, dans l’espoir d’être adoubé par Gauvain. Il partit le lendemain, accompagné d’un seul écuyer, et monté sur un palefroi ambiant. Ils arrivèrent sans encombre jusque dans la plaine de Roestoc. Mais au bord d’un ruisseau qui coulait de la source du Pin s’étaient arrêtés deux rois mécréants, Pinarus et Manaquis, qui, de la Roche aux Saisnes, conduisaient un renfort de cinq cents hommes devant Clarence. La compagnie mangeait et buvait à la fraîcheur de la source et à l’ombre des arbres, tandis que les chevaux paissaient tranquillement dans la plaine.

Dès que le damoisel aperçoit le saisnes, il demande ses armes et fait échange de son palefroi contre le cheval que conduisait Lidonas, son écuyer. Puis, l’épée à l’arçon de la selle et le glaive au poing, il presse le pas autant qu’il peut. Pinarus, le voyant arriver, charge un de ses hommes d’aller demander qui il est, d’où il vient, où il va. « Nous sommes, dit le damoisel, « de la terre voisine, et nous allons à nos affaires. – Qu’on l’arrête, et qu’on me l’amène ! » dit Pinarus à ses gens ; et plus de quarante montent pour faire ce qu’il désirait. Le damoisel piquait toujours son cheval de l’éperon ; mais, se voyant atteint, il se retourne brusquement et frappe d’un coup mortel celui qui l’approchait le plus ; puis il continue sa course. Rejoint de nouveau, il est bientôt environné de vingt ou trente Saisnes qui le pressent de la lance, si bien que son haubert est faussé et son heaume aplati sur sa tête ; pourtant, de chaque coup de lance, il tue ou désarçonne l’un ou l’autre. Quand le glaive est brisé, il saisit l’épée et se défend encore ; mais enfin, tout meurtri, on le voit fléchir sur le cou de son cheval, tout en frappant ceux qui s’aventurent de trop près. Enfin il allait tomber mort ou pris, quand Dieu lui envoya un secours inattendu. Ici nous devons revenir au roi Loth et à ses enfants que nous avons laissés prenant congé du forestier.

Pendant que les fils de Minoras vont avertir le roi Clarion de se trouver au rendez-vous d’Arestuel, Loth et ses quatre fils étaient rentrés dans la forêt. Le temps était doux, l’air tiède, l’herbe mouillée de la rosée matinale ; les oiseaux chantaient à qui mieux mieux sur les arbres ; tout en un mot ramenait nos damoiseaux à des pensées d’amour. Guirres chevauchait le premier, puis Gaheriet, puis Agravain ; enfin, un peu plus éloignés, le roi Loth et Gauvain. Gaheriet, le plus amoureux, se mit alors à chanter un son nouveau, d’une voix dont la douceur semblait charmer les oiseaux eux-mêmes. Le soleil s’étant levé, Gaheriet s’arrêta pour aller au pas de ses frères. « Chantons ensemble, » dit Guirres et leurs voix formèrent bientôt les accords les plus doux et les plus beaux.

Quand ils eurent fini, Guirres dit : « Frères, par la foi que vous devez à mon père, que feriez-vous si vous trouviez maintenant en ce bois une des filles de Minoras ? Voyons, Agravain, parlez dabord ; vous êtes notre aîné. »

– « Moi, » dit Agravain, « je ferais d’elle mon plaisir, qu’elle voulut ou non. — Oh ! pour cela, » dit Gaheriet, « je m’en garderais bien : je conduirais la pucelle en lieu sûr où elle n’aurait rien à craindre de personne. – Moi, » dit Guirres, « j’en ferais mon amie, si elle le voulait bien, mais pour rien au monde je n’userais de violence. Où serait le plaisir, si le jeu n’était aussi doux pour elle que pour moi ? »

Ils en étaient là, quand Loth et Gauvain les rejoignirent après avoir entendu leurs propos. « Décidez, » dirent les trois frères, « qui de nous a le mieux parlé. — Je fais, » dit Loth, « votre aîné Gauvain juge de la cause. »

Gauvain alors : « Je n’aurai pas besoin de longues réflexions ; Gaheriet a dit le mieux, Agravain le plus mal. Si la demoiselle était en lieu dangereux, n’aurait-elle pas droit de compter sur lui comme sur un protecteur ? Cependant on voit qu’elle ne pourrait faire de pire rencontre. Guirres a bien parlé, quand il s’est défendu de rien demander à la violence : ainsi doit penser un cœur amoureux. Mais Gaheriet a le mieux dit, et ainsi ferais-je moi-même. »

Tous alors se mirent à plaisanter et gaber ; Agravain comme les autres. « Comment ! Agravain, » dit le roi Loth, « vous traiteriez ainsi la fille de votre hôte, vous le payeriez ainsi de l’accueil qu’il vous a fait ! il aurait donc un bien grand sujet de regretter sa courtoisie ! — Oh ! » fit Agravain, « il ne s’agit pas de priver sa fille de la vie ou d’un membre. — Mais de plus encore, » dit Loth, « de lui ôter l’honneur. — Par ma foi ! » reprit Agravain ; « je fais peu de compte d’un homme qui, tenant une femme seul à seul, s’avise de la respecter ; et, s’il laisse échapper l’occasion, il n’en sera jamais aimé. — Au moins ne perdra-t-il ni son honneur ni celui de la dame. — Pourtant n’en sera-t-il pas moins gabé. — Et qu’importe ce qu’on en dise, s’il a fait son devoir, s’il n’a pas mérité de vilains reproches ? — Je ne vois pas, » continue Agravain, « comment avec de telles façons de penser vous ne vous rendez pas tous moines, pour n’avoir plus à craindre la rencontre d’aucune femme ; il m’est avis que vous en avez peur. — Mol, » dit Loth, « je dis que, si vous vous maintenez ainsi, vous ne pouvez manquer de mauvaise aventure. »

Ce que le roi Loth avait prévu arriva. Agravain languit longtemps pour avoir dit de méchantes paroles à une pucelle qui chevauchait en compagnie de son ami. Il engagea le combat et blessa gravement celui qui la conduisait ; mais, quand il voulut partager le lit de la demoiselle, il lui trouva les jambes puantes et lui fit un tel affront de paroles que, pour s’en venger à son tour, elle l’affligea d’une blessure qui ne se fût jamais refermée sans Gauvain et Lancelot, auxquels fut réservé le pouvoir de le guérir, comme on verra par la suite.

Il était heure de tierce quand ils sortirent de la forêt pour entrer dans une terre qui longeait le bois jusqu’à Roestoc. Bientôt ils entendirent des cris perçants : c’était Lidonas, l’écuyer du varlet de Listenois, chassant d’une main le sommier qui portait les provisions, de l’autre le palefroi de son maître. Dès qu’il aperçut les princes d’Orcanie : « Ah ! mes seigneurs, venez porter secours au plus beau, au plus brave, au plus noble des damoiseaux. Mon maître est depuis longtemps seul aux prises avec plusieurs centaines de Saisnes, il résiste encore, mais il est seul, et ne pourra tenir longtemps. Il est là, sur la lisière du bois. » Appeler les garçons, prendre les chevaux de bataille, vêtir les hauberts, ceindre les épées, cela fut pour Gauvain, ses frères et leur père, l’affaire d’un moment. Tout en suivant Lidonas, Agravain demanda à l’écuyer son nom. « Je suis, » dit-il, « au fils du roi Pelles de Listenois. — Où allait ce prince ? – Droit à la cour du roi Artus, pour servir monseigneur Gauvain, et tenir de lui sa chevalerie. » Gaheriet s’adressant à Agravain : « Je pense, beau sire, que vous allez vous montrer aussi terrible pour les Saisnes que vous entendez l’être pour les dames ? — Oui. Et vous, sans donte, vous ne toucherez pas plus aux Saisnes que vous n’entendez toucher aux pucelles ? — Par Dieu, sire Agravain, vous êtes mon aîné, mais on verra qui de nous deux saura mieux faire. — Oh ! que je me priserais peu, si je n’allais plus loin que vous ! — Il n’y a pas grande courtoisie à se vanter aux dépens des autres : tout ce qu’on vous demande, c’est de faire du mieux que vous pourrez. — Je ferai si bien, que vous n’oserez me suivre. — Allez, allez ! nous verrons bien. — Enfants, » dit alors le roi Loth, cessez toutes ces gaberies ; il faut combattre des glaives, non des paroles. Vous, Lidonas, rentrez dans la forêt, et restez-y jusqu’à ce que vous voyiez comment la chose ira. » En ce moment, le damoisel de Listenois sortait du bois, l’épée toute sanglante au poing ; plus de deux cents Saisnes le serraient de près, mais il renversait toujours les plus rapprochés. Quand il aperçut les cinq chevaliers : « Ah ! pour Dieu, » s’écria-t-il, « venez à mon secours ; vous voyez quel besoin j’en ai. — Ayez confiance, » répond Agravain, « tant que nous vivrons, vous n’aurez garde. »

En même temps il presse des éperons son cheval et va frapper de sa lance un Saisne qu’il renverse pâmé. Gaheriet le suit de près, de trois coups de son glaive il en abat trois autres. Le bois se brisant dans le corps du dernier, il tire son épée, en jetant encore à son frère des paroles irritantes. Jamais secours ne vint plus à propos ; mais Gauvain seul décida les Saisnes à lâcher leur proie, en immolant deux de leurs rois, en remontant plusieurs fois ses frères et son père sur les chevaux qu’il enlevait aux païens. Après une longue résistance, les Saisnes crurent avoir affaire à des fantômes sortis de l’enfer, et cherchèrent leur salut dans les détours de la forêt, heureux de pouvoir de là gagner Clarence, et conter au roi Hargodabran leur déconvenue. On peut se faire une idée de la joie du varlet de Listenois en reconnaissant dans ses libérateurs les princes d’Orcanie et, dans celui qui portait sur son écu le lion rampant de sinople, monseigneur Gaavain qu’il allait chercher, et qui eut grand plaisir à le recevoir comme le premier de ses écuyers.

Mais, quand les Saisnes furent entièrement hors de vue, la querelle recommença entre les fils du roi Loth qui seraient devenus ennemis, si Gauvain ne les eût apaisés. Gaheriet le premier dit au roi : « Beau père, demandez à mon frère Agravain s’il a grande envie de se jouer aux demoiselles qu’il pourrait rencontrer en ce bois. » — Agravain, le regardant de travers : « Vous raillez plus volontiers maintenant, » dit-il, que vous ne faisiez quand un Saisne vous tenait abattu, et que pour vous délivrer vous avez eu besoin de Gauvain.

— Si je suis tombé, » dit Gaheriet, « je n’en puis mais ; au moins n’ai-je cessé de me défendre : vous feriez mieux de ne pas parler de cela ; car vous fûtes tellement serré de près, que si la plus belle dame du monde vous eût alors prié d’amour, vous n’auriez pas su lui dire un seul mot, et vous auriez laissé un enfant de cinq ans prendre vos braies. »

Ces mots augmentèrent la colère d’Agravain ; s’ils avaient été seuls, il eût assurément commencé là mêlée. Loth, pour mettre fin à la querelle, demanda ce qu’il fallait faire des sommiers que les Saisnes avaient abandonnés : « Mon Dieu ! père, » dit Gaheriet, « prenez les conseils d’Agravain, lui qui, à l’en croire, a tout gagné ! — Voilà une parole que tu payeras, » s’écria Agravain étincelant de fureur. Et, prenant un tronçon de lance, il le fit tomber de toute sa force sur le heaume de Gaheriet. En vain Guirres essaya-t-il de lui enlever ce qui lui restait en main, il n’en continua pas moins à frapper. Gaheriet parait les coups sans user de représailles, et cependant Gauvain revenait de la poursuite des Saisnes. « Qu’est-ce ? » demanda-t-il. — « C’est, » dit le roi Loth, Agravain que l’orgueil rend fou. — Non, jamais, » fait Agravain, je ne pardonnerai à Gaheriet ses paroles insolentes. – Quoi ! si je vous en prie ? » dit Gauvain. — « Vous ou tout autre, peu importe. — Vraiment ! Si vous avez encore le malheur de le toucher, je vous en ferai repentir. — Que je sois maudit, si je me soucie de vos menaces. — Voyons donc ce que vous ferez. » Agravain presse son cheval, court l’épée nue sur Gaheriet, la laisse tomber sur le heaume qu’il écartèle et dont il fait voler des étincelles. Gaheriet continue à tout recevoir sans paraître ému : mais Gauvain tirant du fourreau Escalibor : — « Par l’âme de mon père, tu seras châtié de ton outrecuidance. — Oui, Gauvain, » dit Loth à son tour, ne l’épargne pas, tue ce mauvais garçon ! » Gauvain comprend que son père dit cela moins pour lui que pour être entendu d’Agravain. Il vient à son frère le poing levé, et le frappe du pommeau de son épée sur l’oreille assez fortement pour le jeter étourdi à terre. Il allait faire passer son cheval sur lui, quand Gaheriet lui dit : « Ah ! beau doux frère, ne vous courroucez pas ainsi contre lui ; vous connaissez trop son orgueil et sa furie pour prendre à cœur ce qu’il peut dire ou faire. — Tais-toi, je ne comprends pas que tu ne te sois pas défendu. — Vous oubliez, beau frère Gauvain, qu’il est mon aîné et que je dois lui porter honneur ; tout ce que je lui disais n’était que pour gaber et rire. — Pourtant, » dit alors Guirres, « as-tu les premiers torts, tu le connaissais et tu as pris plaisir à l’exciter. Il est juste que tu en sois puni. — Par Dieu ! » répond Gaheriet, « ce n’est pas avec un étranger que j’irais gaber ; et puisqu’il faut se garder de le faire entre proches et amis, c’est la première et la dernière fois que je l’essayerai. Si nous n’avions pas un message à remplir de compagnie, je vous quitterais même à l’instant. — Pour moi, » continua Guirres, « j’en voudrais à Agravain s’il ne se vengeait de vos mauvaises paroles. – Et moi, » fit Gauvain, « je dis malheur à vous, si vous faites la moindre injure à Gaheriet. — Dès que vous nous en priez, beau frère Gauvain, nous nous en garderons ; mais je suis dolent de vous voir prendre son parti contre nous, et de rejeter sur nous le blâme. – Faudrait-il donc louer Agravain d’avoir couru sur son frère en présence de notre père ? — Aussi, » dit le roi Loth, peu s’en faut que je ne vous mette à pied et ne vous reprenne, Guirres et Agravain, les armes que vous portez. — Père, dit Guirres, vous ne parlez pas de vous-même : sans mon frère Gauvain, vous ne feriez jamais ce que vous dites. — Dans tous les cas, je recommande à Gauvain, si vous faites le moindre outrage à Gaheriet, de vous châtier comme deux traîtres. Mais enfin, » continua Loth, « que ferons-nous des sommiers conquis ? — Nous ne les pouvons mieux employer, » dit Gauvain, « qu’en les envoyant à Minoras, pour le remercier de son bon accueil. Ils nous seraient ici d’un grand embarras. Nous les lui ferons présenter par le varlet du damoisel que nous avons secouru et par un de nos garçons. » On fit approcher les deux varlets, qui prirent le chemin de la maison de Minoras. Le forestier les reçut à grande joie et remercia le roi d’Orcanie de son généreux souvenir.

La querelle d’Agravain apaisée, les quatre frères demandèrent au damoisel de plus grands détails sur ce qui le regardait. « J’ai à nom, » dit-il, « Éliézer ; mon père est le roi Pelles de Listenois ; mes oncles, le roi Alain de la Terre Foraine et le roi Pellinor de la Forêt Sauvage. Pellinor a douze fils ; l’aîné est âgé de dix-sept ans, le dernier de cinq. L’un d’eux est parti pour se rendre à la cour d’Artus : un treizième est conçu, mais n’est pas encore né. »

Avant d’atteindre la ville d’Arestuel en Écosse, nos messagers mirent encore à fin deux aventures. Une nuit qu’ils étaient assez mal hébergés dans un ermitage isolé au milieu des bois, Gauvain crut entendre dans le lointain de grands bruits, des cris et des plaintes. Il avertit Éliézer, son nouvel écuyer, qui lui amena Gringalet, lui présenta ses armes et le suivit monté sur un autre cheval. Ils trouvèrent à quelque distance une demoiselle aux mains de cinq hommes armés, qui la frappaient et menaçaient de la tuer, si elle ne se taisait et ne satisfaisait pas leur odieuse brutalité. À quelques pas de là, un jeune homme entièrement nu était battu de verges et de bâtons. Gauvain commença par délivrer la demoiselle en tuant les infâmes ravisseurs : cependant Éliézer mettait les autres malfaiteurs en fuite. Le chevalier délivré conta à son libérateur comment, avec sa cousine, la sœur de la dame de Roestoc, ils s’étaient écartés sans trop s’en apercevoir de la compagnie avec laquelle ils revenaient de Calingue à Roestoc, et comment ils avaient été surpris par une troupe de larrons armés qui les avalent entourés, et auraient sans doute à la demoiselle ravi l’honneur, à lui la vie, sans le secours inespéré qu’ils venaient de recevoir. Gauvain était rentré silencieux à l’ermitage avant le lever du soleil, et le lendemain matin ses trois frères ne furent pas peu surpris en le trouvant profondément endormi, puis Éliézer auprès de Gringalet, et non loin du lit d’herbe où ils avaient eux-mêmes reposé, une demoiselle et un chevalier qu’ils n’avaient jamais vus. Tout leur fut raconté : l’orgueilleux Agravain ne put écouter ce récit sans témoigner son dépit de n’avoir pas été averti de prendre part à l’aventure : « Oh ! » dit Gaheriet, on s’est bien gardé de vous réveiller ; on aurait craint de vous arracher aux doux songes que l’amour de votre amie vous envoyait. » Agravain cette fois ne releva pas la parole.

Ils arrivèrent, vers la fin de cette seconde journée, devant la ville de Roestoc : la situation en était admirable. Environnée de bois épais et de prés fleuris, arrosée de rivières qui descendaient de la fontaine du Pin, le soleil frappant sur les murailles en faisait jaillir des étincelles. Le chevalier qu’Éliézer avait délivré vint à la porte et fut aisément reconnu du haut des créneaux par la dame de Roestoc. Elle fit ouvrir, et, quand ils furent entrés, la dame, après avoir échangé quelques mots avec sa sœur, revint d’un air riant aux chevaliers, et leur fit la meilleure chère du monde. Elle les conduisit dans son beau palais, on les y désarma ; on leur lava le visage, la bouche et le menton avec l’eau chaude et tiède, puis ils se placèrent sur une couche et conversèrent agréablement avec la dame jusqu’au moment où, les tables étant dressées et les nappes mises, on s’assit au souper. Après avoir été servis des meilleurs mets, on se leva, on raconta comment la demoiselle avait été tirée d’un grand danger, comment le pays était ravagé par les Saisnes, comment ce château de Restoc dépendait du fief d’Artus, et comment enfin le roi Loth et ses quatre fils s’étaient mis en voyage dans l’espoir de persuader aux rois et princes feudataires de tenir un parlement à Arestuel en Écosse, le jour de la Notre-Dame de septembre. Le châtelain de Roestoc se chargea de transmettre ces vœux au roi des Cent chevaliers, Aguiguenon, qui devait être en ce moment à Malehaut.

De Roestoc, nos messagers passèrent devant le château de Loveserp, à deux lieues de Cambenic ; ils virent les flammes et la fumée dévorer les habitations : les Saisnes, maîtres de la campagne, avaient enlevé les bœufs, les troupeaux, tout ce qu’ils avaient trouvé dans les métairies. Le duc Escans s’était avancé contre eux avec sept mille hommes ; les Saisnes, trois fois plus nombreux, l’avaient repoussé et contraint à reprendre le chemin de la ville. Le roi Loth et ses fils ne purent voir ce tableau de désolation sans lacer les heaumes, pendre les écus à leur cou, monter les destriers, et s’avancer dans la campagne. Le duc Escans, les voyant approcher, fit arrêter ses gens, et la lutte devint moins inégale. Gauvain, ses trois frères, Éliézer et le roi Loth firent les prodiges qui leur étaient ordinaires ; les Saisnes, après avoir vu mourir leurs rois Orient, Brandalus, Dodalis et Moydap, lâchèrent pied et cherchèrent leur salut dans les forêts voisines.

Après cette grande victoire, le duc Escans les conduisit dans la ville de Cambenic et raconta comment il devait son salut et la défaite des Saisnes à la valeur des princes d’Orcanie et du jeune Éliézer de Listenois. On venait de les désarmer quand les deux varlets chargés de conduire les chevaux conquis au forestier Minoras revinrent et rendirent compte de la façon dont le présent avait été reçu. « Comment le font, » dit Gaheriet, les filles de notre hôte ? — Fort bien, » répond Lidonas, elles vous mandent salut à tous. — Ah ! si la pensée d’Agravain leur était connue, elles seraient encore plus reconnaissantes ! » Tous se prirent à rire de la parole, à l’exception d’Agravain qui, après avoir un peu rougi, prit le parti d’en rire comme les autres.

Le duc Escans connut alors le but du voyage du roi Loth et comment le roi Clarion de Northumberland et le roi des Cent chevaliers avaient déjà promis de se trouver à la Notre-Dame de septembre dans Arestuel. « Plaise à Dieu, » dit Escans, « que nous soyons tous bientôt accordés au roi Artus ! C’est pour nos péchés que les Saisnes se maintiennent depuis deux ans dans le pays. Vraiment il nous sera difficile de renverser un roi sacré et enoint, un roi reconnu par la gent commune et par le clergé, soutenu par les rois de Gannes et de Benoye. — Si tous les autres princes pensaient comme vous, » dit Loth, « la Bretagne s’en trouverait mieux. Pour moi, j’ai déjà fait accord avec le roi Artus, et quiconque sera contre lui sera également contre moi. » La fin de l’entretien fut que le duc Escans assisterait à l’assemblée d’Arestuel, et qu’il se chargerait d’y amener le roi Ydier de Cornouaille, le roi Urien (de Galles) beau-frère de Loth, le roi Aguisel, le roi Nautre de Garlot, le roi Tradelinan de Norgales, le roi Karadoc-Briebras d’Estrangore, le roi Belinan de Sorgales et le seigneur de l’Étroite marche. En effet, tous ces princes promirent de répondre à l’invitation qui leur en fut faite.

Le premier qui vint à Arestuel fut le roi Clarion de Northumberland, bon chevalier, prince des plus débonnaires. Le second fut Aguiguenon, le roi des Cent chevaliers, aimé de tous ses voisins. Le troisième, le duc Escans de Cambenic. Puis le roi de Norgales Tradelinan, le roi Belinan, le roi Karadoc d’Estrangore, le roi Aguisel, le roi Urien, enfin le roi de Cornouaille, Ydier, dont les domaines étaient les plus éloignés[4].

Les onze princes et les quatre fils de Loth s’étant réunis dans un pré, le jour de la fête de Notre-Dame, Gauvain prit la parole. « Seigneurs, » leur dit-il, « le roi Artus, à qui nous sommes, nous a envoyés vers vous qu’il souhaiterait grandement avoir pour amis, dans l’espoir de conclure avec vous de nouvelles trêves jusqu’aux fêtes de Noël : durant ces trêves il pourrait réunir ses hommes aux vôtres, pour les opposer de concert aux Saisnes, et contraindre nos ennemis communs à vider le pays. La sainte Église accorde dès ce moment le pardon de leurs péchés à ceux qui prendront part à la guerre sainte. »

Les princes, quand Gauvain eut cessé de parler, demandèrent à savoir, avant de répondre, ce que le roi Loth en pensait. « Je pense que c’est la meilleure offre qu’on puisse vous faire. Je ne parle pas comme pourrait le faire un vassal d’Artus, mais dans la pensée de tous les maux que la guerre nous a déjà causés et nous doit causer encore. Sans nos divisions, les Saisnes ne seraient pas entrés en Bretagne, nos péchés seuls les y ont maintenus. — Comment ! » dit alors le roi Urien, « auriez-vous déjà fait hommage à Artus ? — Oui. — En cela, vous n’avez pas loyalement agi ; car, si nous jugions à propos de continuer la guerre, vous estimeriez que nous sommes contre vous aussi bien que contre Artus, et telle ne serait pas notre intention. — Il est vrai, » reprit le roi Loth, « que je serai désormais l’ennemi des ennemis du roi Artus. — Cela n’est pas d’un prince loyal ; vous avez juré d’être avec nous, vous ne pouvez être à d’autres. — Seigneurs, » dit le roi Loth, « il m’en a pesé de m’accorder au roi Artus. Le jour même où je pensais lui causer le plus d’ennuis, Gauvain, mon fils, après m’avoir abattu, ne m’accorda la vie qu’à la condition de faire ma paix avec Artus. — Ainsi, » dirent-ils tous ensemble, « vous avez été contraint ; plût à Dieu qu’il nous en fût autant arrivé ! »

Ils parlèrent longtemps et enfin tombèrent d’accord de la trêve qu’on leur demandait. Gauvain, entre les mains duquel ils la fiancèrent, leur proposa de prendre jour pour arriver avec tous leurs hommes dans la grande plaine de Salisbery. Le roi des Cent chevaliers promit de s’y trouver au jour de la Toussaint, et tous les autres princes dès qu’ils auraient assemblé leurs forces. Ces résolutions arrêtées, ils prirent congé les uns des autres ; vers la Toussaint, ils arrivèrent de tous côtés dans la plaine de Salisbery. D’autres princes s’étaient encore joints à eux, comme les rois Amadean et Clamadan, Brangore, Alain, Pellinor, Pelles de Listenois, le puissant roi Lac, le duc des Roches, vaillant baron du royaume de Sorelois.

Mais ici le récit revient au roi Artus et à la ville de Logres ou il résidait.

  1. Le vin au lieu de la cervoise, ce qui nous ramène à l’origine française de la composition.
  2. Apparemment aujourd’hui la grande ville de Newcastle. Tout ce curieux récit du message de Loth est omis dans beaucoup de manuscrits.
  3. Les manuscrits portent tous ici cette date, tandis que le suivant épisode y substitue la Saint-Barthélemy. Cela déjà donnerait à croire que l’incidence du roi Pelles et de son fils est l’œuvre des assembleurs. Dans le manuscrit 747, après la phrase qui va nous montrer les hôtes de Minoras allant reposer, près d’une page est laissée en blanc, et l’épisode du fils de Pelles est écrit d’une autre main.
  4. Nous répétons souvent ces noms de rois, devenus les héros de poëmes postérieurs.