Les Roués innocents (Gautier)/3

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Librairie nouvelle (p. 33-46).



III


Il y a différentes manières, à Paris, de comprendre le mot matin : pour les hommes d’études, d’affaires ou de commerce, cette idée correspond à l’espace qui s’étend depuis huit heures jusqu’au milieu du cadran ; pour les femmes du monde, les actrices et les duchesses sans blason, le matin commence à trois heures de l’après-midi et finit au dîner.

Dalberg, qui était déjà passablement usagé, sortit de chez lui vers trois heures, et, après avoir flâné quelque temps sur le boulevard des Italiens pour n’avoir pas l’air d’un sauvage tombant dès l’aurore dans une maison civilisée, il se rendit chez Amine, qui habitait, rue Joubert, un appartement princier.

Il sonna. Un petit groom fagoté en singe savant vint lui ouvrir, lui demanda son nom, puis s’enfonça dans les profondeurs de l’appartement pour aller consulter la femme de chambre.

Au bout d’une ou deux minutes, le groom revint avec un air plus gracieux et accompagné de la camériste.

— Ma maîtresse est encore au lit, dit-elle à Dalberg ; mais, si monsieur veut excuser le désordre d’une chambre à coucher qui n’est pas faite, madame consent à le recevoir.

Dalberg fit la réponse naturelle ; et, comme il y avait déjà dans le salon un visiteur moins favorisé qui attendait patiemment l’heure du lever d’Amine en lisant des journaux et des brochures, on fit traverser à Henri un cabinet encombré d’aiguières d’argent, de jattes de porcelaine du Japon, de brosses, de limes, d’éponges, de gants à masser, et de tous les raffinements de toilette qu’ont inventés, dans tous les temps et dans tous les pays, la coquetterie et la richesse amoureuses d’elles-mêmes.

Derrière un paravent fumait l’eau tiède encore d’une baignoire garnie d’un fond de toile de Hollande. Çà et là étaient jetées négligemment quelques-unes de ces belles serviettes damassées algériennes qui boivent si parfaitement la sueur dans les étuves moresques, et avec lesquelles les femmes d’Amine avaient séché sur son beau corps les dernières perles du bain.

Peut-être trouvera-t-on que faire traverser à un homme sur qui l’on a des intentions cet atelier de beauté qu’on nomme un cabinet de toilette, est, de la part d’une femme aussi exercée qu’Amine, un manque de tact et de convenance. Ne risquait-elle pas de se dépoétiser aux yeux mêmes de celui qu’elle voulait charmer ? ou bien pensait-elle que ces recherches de sultane ou d’impératrice romaine, que ce culte excessif de soi-même était un moyen de séduction, les hommes étant toujours flattés des efforts faits pour leur plaire ?

Il faisait à peine jour chez Amine. Une veilleuse agonisait dans une lampe d’albâtre suspendue au plafond, et jetait des reflets vacillants qui faisaient vaguement miroiter, dans l’ombre des dorures rocaille, des ventres de potiche et des angles de cadre.

Dalberg fit quelques pas en hésitant. Ses yeux, accoutumés à la vive clarté du dehors, ne pouvaient encore rien distinguer dans cette demi-obscurité.

— Allons, Annette, ouvrez les rideaux et enlevez la lampe ; il fait jour, je pense, dit Amine à sa camériste.

Un torrent de lumière entra dans la chambre, et un joyeux rayon de soleil se mit à sauter le long des murs comme une folle levrette enfin admise auprès de sa maîtresse.

— Ah ! c’est vous, monsieur Dalberg ! vous êtes venu hier, à ce qu’on m’a dit ? — Combien je regrette de ne pas m’être trouvée là. — Mais qui aurait pu prévoir que vous m’honoreriez de votre visite ? dit Amine avec un charmant sourire ; il faut vraiment que je ne sois guère coquette pour vous recevoir faite ainsi.

Et, en disant cela, la malicieuse créature commettait un gros mensonge, car elle savait très-bien qu’aucune toilette au monde ne valait pour elle le désordre étudié où elle se trouvait.

Son bonnet garni de dentelles gisait à côté de sa tête, sa chevelure soyeuse se répandait en boucles lustrées sur la blancheur du drap, et laissait voir une petite oreille délicatement ourlée et rose comme un coquillage de la mer du Sud. Son peignoir de batiste, bordé de valenciennes, et négligemment fermé, lui faisait toutes sortes d’utiles trahisons ; un de ses bras sorti de la couverture s’allongeait languissamment sur l’ondulation de sa hanche ; l’autre s’arrondissait au-dessus de son front dans la pose de la Cléopâtre antique.

Sans avoir oublié Calixte, Dalberg n’y pensait peut-être pas avec la même intensité qu’auparavant, et contemplait Amine d’un œil, sinon amoureux, du moins caressant. Le regard admiratif qu’il eût accordé à un marbre, à un tableau, il ne pouvait le refuser à un chef-d’œuvre vivant.

Amine, satisfaite de l’effet qu’elle avait produit, dit à Dalberg d’un ton demi-sérieux, demi-badin :

— Si j’avais le moindre amour-propre, je croirais que vous vous êtes enfin décidé à venir rendre hommage « à mes faibles charmes ; » mais un autre motif vous amène. — Je ne suis pas assez jolie sans doute pour mériter un tel honneur.

— Madame, un pareil blasphème ne peut être dit que par vous.

— Vous êtes poli, Dalberg ; mais vous ne seriez pas ici, malgré tous vos compliments, sans un certain médaillon que vous grillez de ravoir et que je ne vous rendrai pas.

— Ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes, Amine. À quoi vous servira-t-il de le garder ?

— Cela me servira à vous faire venir. J’ai beaucoup de plaisir à vous voir.

— Ne raillez pas, je vous prie.

— Je parle sérieusement ; — qu’y a-t-il là d’étrange ?

— Voyons, — je vous donnerai une belle bague, un bracelet…

— Pourquoi faire ? répondit Amine en remuant dans un baguier placé sur un guéridon près de son lit un amas étincelant de bijoux. Vous l’aimez donc beaucoup cette blonde ?… Est-ce qu’elle est jolie ? les portraits sont toujours flattés.

— Jolie… répondit Dalberg en balbutiant… pas absolument… de la fraîcheur, de l’ingénuité.

— Oui, la beauté du diable… des couleurs de pension, les coudes et les mains rouges, dit Amine avec une petite moue dédaigneuse en avançant sa main blanche, fluette, veinée légèrement d’azur, transparente comme l’opale, et dont les ongles ressemblaient à des feuilles de rose du Bengale.

— Oh ! quelle admirable main vous avez ! reprit Dalberg, désireux de changer le cours de la conversation.

Et il attira vers lui le bras d’Amine, qui se laissa faire.

— Les sculpteurs les plus illustres l’ont moulée… Mais il ne s’agit pas de ma main. Comment pouvez-vous aimer une blonde ? Les blondes ont les cils blancs et les sourcils effacés ! dit Amine en agitant par un mouvement rapide, pareil à celui que les Espagnoles impriment à leur éventail, les longues franges brunes de ses paupières, qui palpitaient sur ses joues comme des papillons noirs sur un bouquet de roses.

Malgré toute sa passion pour Calixte, Dalberg ne pouvait s’empêcher de convenir que les cils d’Amine étaient longs, soyeux, d’une nuance admirable, et faisaient merveilleusement ressortir la nacre bleuâtre de ses yeux. Il répondit d’un air dégagé :

— Je ne suis pas amoureux.

— Comment ! et vous portez un médaillon sur votre cœur ! Que feriez-vous donc si vous l’étiez ?

— Pur enfantillage ! — Imitation de romans passés de mode ; sentimentalité à la Werther !

— Dont vous n’êtes pas corrigé, à ce qu’il paraît ?

— Ce portrait, j’avais l’habitude de l’avoir suspendu au cou, et j’oubliais toujours de l’ôter.

— Je suis sûre, tendre berger, que vous posiez dévotement vos lèvres soir et matin sur cette chère effigie, ainsi que cela doit se faire sur les bords du Lignon.

— Amine, vous me croyez par trop pastoral…

— Oh ! je sais que vous êtes un monstre… vous avez fait une infinité de malheureuses et commis vingt roueries plus scélérates les unes que les autres.

— Ne me raillez pas si cruellement et faites-moi donner cette miniature à laquelle j’ai la faiblesse de tenir…

— Personne, excepté vous, n’a jamais pensé, dans cette chambre, à une autre femme que moi… Allons, c’est bien, je vois que je suis devenue laide, dit Amine en se retournant dans son lit.

Dans ce mouvement, son peignoir glissa sur son épaule, et elle ne le rajusta pas tellement vite que Dalberg ne pût être convaincu que le temps de déployer des talents et des qualités morales n’était pas encore arrivé pour ce démon à peau satinée.

Henri n’avait pas étudié Escobar et son Traité des compositions de conscience ; mais il n’était pas très-éloigné de racheter le portrait de Calixte à un singulier prix, se fondant sur la légitimité de l’intention. — Les œillades qu’Amine lui avait lancées au souper des Frères-Provençaux, la façon dont elle l’accueillait avaient un sens trop clair pour qu’on pût s’y méprendre ; il crut donc inutile et même dangereux d’insister davantage sur la restitution du portrait, craignant d’éveiller la jalousie feinte ou réelle d’Amine, et sachant la haine envenimée qu’ont les anges d’en bas pour les anges d’en haut. Il n’aimait pas Amine, mais elle exerçait sur lui, en ce moment, la fascination de tout ce qui est charmant et perfide, brillant et glacé, la fascination de la fleur vénéneuse qu’on ne peut s’empêcher de cueillir, du serpent dans la gueule duquel l’oiseau vient s’engouffrer, frissonnant de plaisir et d’horreur. La corruption a des attraits inexplicables même pour les âmes les plus honnêtes. — Sans trop se rendre compte de tout cela, Henri s’était rapproché d’Amine et ne parlait plus du médaillon, lorsque la femme de chambre, soulevant une portière, arriva près du lit, et, se penchant vers sa maîtresse, lui chuchota cette phrase :

— Mademoiselle Florence est là qui voudrait parler à madame.

— Il fallait dire que je n’y étais pas.

— Il y avait déjà du monde au salon, et madame ne m’avait pas dit qu’elle voulait se céler.

— Décidément, Annette, tu baisses. Une soubrette d’esprit entend à demi-mot. Mais, puisque la sottise est faite, laisse entrer. — Qui peut nous valoir cette visite de Florence et d’où lui vient cette amitié subite ? dit Amine en fixant son regard sur Henri.

Florence entra, et d’un rapide coup d’œil se rendit compte de l’état de la chambre et de la situation des personnages. Ce ne fut qu’un éclair, mais une expression plus sereine se répandit sur sa figure, et, après avoir salué Amine elle fit une révérence gracieuse à Dalberg, qui s’était retiré un peu à l’écart.

— Voilà une aimable surprise, dit Amine à Florence ; vous êtes si rare !

— Mon Dieu ! j’ai peur d’être importune : que faites-vous aujourd’hui ?

— Rien… j’avais un commencement de migraine ; je n’ai aucun projet : je comptais rester couchée toute la journée.

— J’essaye une nouvelle voiture et une paire de chevaux neufs ; voulez-vous venir faire un tour au bois de Boulogne avec moi ?

— Volontiers. Je vous demande un quart d’heure pour m’habiller ; regardez un peu dans la rue, monsieur Dalberg, je vous en prie, ou passez dans une autre pièce, dit Amine d’un ton de pudeur fort peu alarmée en se laissant glisser sur le tapis d’hermine étendu devant son lit, et en fourrant ses pieds mignons dans les pantoufles doublées de cygne que lui présentait sa camériste agenouillée.

— À propos, dit Florence, vous avez sans doute rendu à M. Dalberg le médaillon que vous lui avez enlevé par plaisanterie ?

— Non pas… je le garde pour le taquiner.

Un léger pli contracta le front de Florence, qui reprit aussitôt :

— Et vous connaissez le nom de la personne qu’il représente ?

— Pas encore, mais je le saurai.

Une imperceptible rougeur monta aux joues de Florence.

— Pourquoi faire ? dit-elle d’un ton négligent.

— J’ai des dispositions à détester les gens qu’aime M. Dalberg.

— C’est un aveu, cela…

— Oh ! non, je suis jalouse sans être amoureuse.

— Allons, vous pouvez reparaître, dit Amine en élevant la voix ; je suis habillée de façon à ne plus alarmer votre candeur.

— Si monsieur veut nous accompagner, dit Florence, il y a une place pour lui.

— J’accepte avec reconnaissance, répondit Dalberg en s’inclinant.

Et il suivit les deux femmes sans trop savoir s’il était content ou fâché, et si l’arrivée de Florence avait été opportune ou intempestive.

Quant au monsieur installé dans le salon, il avait fini sa dernière brochure, lorsque Annette vint lui annoncer qu’Amine, ayant une migraine atroce, ne se lèverait pas de la journée. En apprenant cette fâcheuse nouvelle, il prit son chapeau et dit : « Ce n’est pas étonnant, le vent d’est souffle depuis deux jours. »

À cette profondeur d’observation, on aura reconnu le personnage météorologique du souper. — C’était lui en effet.

Maintenant, pour quelle raison Florence était-elle venue précisément ce jour-là, à cette heure, chez Amine, qu’elle ne visitait pas quatre fois l’an, et pour laquelle, bien qu’elle s’abstînt de porter des jugements sur les autres femmes, elle ne paraissait avoir aucune sympathie ? — Était-ce le simple hasard ou l’espoir d’y rencontrer Dalberg et le désir d’arrêter à son commencement une intrigue qui lui déplaisait, pour une raison ou pour une autre ?

En lui supposant de l’amour pour Henri, la jalousie eût expliqué cette démarche ; mais elle ne l’avait vu qu’un très-petit nombre de fois, d’une manière vague, en compagnie d’autres personnes, et sans chercher jamais à faire naître des rapports plus fréquents.

D’ailleurs, Florence était une vertu… relative. — On ne lui avait jamais connu qu’un amant, et si de mauvaises langues chuchotaient le nom d’un second, le fait n’était pas bien prouvé. Quoique par sa position même elle ne pût être reçue dans le monde, Florence possédait tout ce qu’il faut pour y briller, et, légalité à part, n’était pas plus indigne d’y tenir sa place que bien d’autres abritées derrière le nom d’un mari, endosseur naturel de toutes leurs fredaines. La crainte qu’Amine ne fit un méchant usage du médaillon, et ne s’en servît pour jeter du trouble dans la vie d’une jeune fille honnête et pure, avait probablement déterminé Florence à se rapprocher de la maîtresse de Demarcy.

La voiture remontait les Champs-Élysées au trot de deux chevaux anglais demi-sang et d’une rare beauté. Amine, enveloppée des pieds à la tête dans un grand cachemire, s’étalait sur le velours bleu des coussins comme si elle eût été couchée, saluant avec une certaine affectation les gens de connaissance qu’elle rencontrait. Elle était fière de paraître en public avec Florence, comme le serait une bourgeoise de sortir avec une duchesse, ou une choriste avec un premier sujet. Chaque monde a son aristocratie, et dans ce monde-là Florence était une princesse du sang.

À l’avenue de Madrid, on rencontra Rudolph qui faisait une promenade à cheval, et parut assez étonné de voir Amine avec Dalberg dans la voiture de Florence. En homme qui a l’usage du monde, il ne témoigna aucune surprise, et se mit à trotter le long de la calèche, échangeant avec les femmes quelques observations caustiques sur les tournures plus ou moins grotesques des cavaliers qui filaient dans un nuage de poussière.

— Quel motif peut avoir la réunion de ces personnages disparates ? se demandait Rudolph, tout en cheminant du côté de la calèche occupée par Amine. — La vertueuse Florence aurait-elle l’imagination préoccupée à l’endroit du jouvenceau recommandé par moi aux soins d’Amine ? Voilà une auxiliaire sur qui je n’avais pas compté ; deux valent mieux qu’une. Si Amine échoue, Florence réussira. Si l’une d’elle lui déplaît, l’autre doit le charmer ; il n’y a pas moyen qu’il échappe.

Et Rudolph, rassuré sur la réussite de ses projets, fit faire une courbette à son cheval.

Amine, se penchant hors de la voiture du côté de Rudolph, qui s’était rapproché, dit en anglais et d’un ton de voix assez bas pour n’être pas entendue d’Henri ni de Florence, occupés d’ailleurs de leur conversation :

— Le nom du portrait ?… vite !

— Calixte Desprez, répondit Rudolph en sourdine ; et si près de la voiture que la roue rasa presque la hanche de son hack.

Un éclair de joie maligne illumina la figure d’Amine.

— Qui eût pensé, disait Florence à Dalberg, mais avec un doux sourire et des yeux attendris, que vous étiez capable d’un sentiment si pur ? — Cette religion de l’amour m’a touchée.

— L’adresse ? continua du même ton Amine en feignant d’admirer un point de vue.

— Rue de l’Abbaye, 7, répondit Rudolph du bout des lèvres et courbé sur le cou de sa monture.

— Il y a, répondit Dalberg, dans une pièce de Calderon, la Dévotion de la Croix, un certain chenapan nommé Eusebio qui n’a d’autre mérite qu’une foi profonde dans le signe de la rédemption.

— Et qui est sauvé. — Mais vous n’avez plus votre talisman, dit Florence, et le diable a tout pouvoir sur vous.

— J’espère, dit Rudolph poursuivant la conversation à travers le bruit des roues et les piétinements des chevaux, que tu feras le plus mauvais usage possible de ces documents ?

— Soyez tranquille, dit Amine.

Comme on était assez loin, on dit au cocher de toucher vers Paris, et la voiture redescendit l’avenue des Champs-Élysées au petit pas des chevaux, la mode étant d’aller doucement, mode assez sage dans ce dédale mouvant de phaétons, de tilburys, d’américaines, d’escargots, de broughams et d’équipages de toutes sortes.

Rudolph eut fort à faire de saluer toutes les beautés de sa connaissance rencognées dans l’angle d’un petit coupé, en compagnie d’un King’s Charles ou d’un énorme bouquet.

Florence déposa Dalberg près des chevaux de Marly, et reconduisit Amine chez elle. — Pour Rudolph, il rentra dans son entre-sol de la rue de Provence, et, après dîner, comme il n’avait rien à faire, il joua quatre heures de suite à la bouillotte des parties sèches, c’est-à-dire où aucun argent n’était engagé, avec des amis curieux comme lui de ne rien perdre de leurs forces.

Dalberg, qui devait une visite de digestion à M. Desprez, était allé changer de toilette, — se trouvant trop bien mis ; — sa chemise, brodée et ornée de transparents prétentieux, fut remplacée par une autre très-fine, mais plus simple ; à son gilet un peu flamboyant succéda un gilet d’une nuance modeste et plus assortie à la gravité d’une maison d’ex notaire, naturellement amoureux d’habits noirs et de couleurs sombres.

En déposant ses vêtements de lion, Dalberg avait repris son ancien caractère, et quand il entra dans le salon de M. Desprez, à sa mise simple, naturelle et modeste, l’on n’eût pas reconnu le jeune homme qui se promenait chaque soir, au bras de Rudolph, sur le boulevard des Italiens d’un air si crâne et en soufflant au nez des femmes la fumée de son cigare.

Ce n’était pas de sa part dissimulation, mais retour à la vérité.

Quand il alla saluer Calixte, occupée de quelque ouvrage dans l’embrasure de la croisée, il se sentit embarrassé malgré le sourire amical et l’accueil plein de bienveillance de la jeune fille. La conscience de n’avoir plus le médaillon le tourmentait ; il lui semblait que Calixte devait deviner par intuition magnétique la perte de ce doux gage d’amour et de confiance, et par un mouvement puéril sans doute, mais que comprendront ceux qui ne rient pas des poétiques superstitions de l’âme, il croisa son habit, interposant ainsi un voile de plus entre sa poitrine et le regard de son amie.

— Henri, je crains bien que vous n’ayez un rival, dit en riant la jeune fille à Dalberg ; — j’ai vu hier au soir, sous ma fenêtre, un personnage mystérieux…

— Un joueur d’orgue, dont la musique faisait hurler tous les chiens du quartier ?

— Non pas… mais un cavalier enveloppé d’un manteau couleur de muraille, et le feutre enfoncé sur les yeux, qui doit être fort enrhumé aujourd’hui, car il ne faisait pas chaud. Je vous conseille d’aller l’attendre demain et de le pourfendre de votre bonne lame.

— Je m’en garderai bien, reprit Dalberg.

— Et moi qui avais cru éveiller votre jalousie par cette confidence !… Je vois que je n’y réussirai jamais.

— Non, Calixte ; j’ai en vous une confiance sans borne, dit Henri, car je vous aime, et de toute mon âme.

— Je le crois, répondit Calixte en plongeant dans les yeux d’Henri son regard lumineux et pénétrant.

La figure de Calixte, naturellement charmante, était sublime en cet instant ; on eût dit que le jour émanait d’elle. Son âme jetait de si vifs rayons qu’elle était devenue visible sur ses traits par une sorte de pâleur lumineuse.

— Je sens que je ne puis vivre sans vous, dit Henri en s’inclinant sur la main tiède et moite que lui abandonnait Calixte. — Voulez-vous de moi pour mari, si votre père m’accepte ?

Calixte ne répondit pas ; mais elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de Dalberg, et quand elle la releva, ses beaux yeux étaient baignés de larmes…

M. Desprez, qui était entré à pas de loup, surprit ce groupe charmant, et ne se conduisit pas en père de comédie. Il ne roula pas de gros yeux, ne fronça pas le sourcil d’une manière olympienne ; un sourire plein de bonhomie éclaira son visage jovial, car il attendait depuis longtemps ce résultat, et il s’avança vers sa fille et Dalberg en se frottant les mains.

Henri vint à sa rencontre, et, le prenant à part, lui dit : — Monsieur Desprez, il faut que j’aie un entretien avec vous.

— Quand vous voudrez, mon garçon ; je me doute bien de ce que vous avez à me dire ; mais vous êtes bien jeunes tous les deux, nous avons le temps, répliqua M. Desprez.

… Quelques amis de l’ex-notaire arrivèrent, et l’on se mit à jouer au boston, comme dans le salon gris de C…

À dix heures, Henri se retira le paradis dans le cœur ; il ne s’était jamais autant amusé que ce soir-là.

En rentrant chez lui, comme il passait devant la loge de son concierge, un bras sortant par le vasistas lui tendit une petite lettre ; il l’ouvrit, et y trouva ces mots :

« Venez me prouver ce soir que vous n’aimez pas Calixte, et je vous rendrai un portrait qui n’aura plus de prix pour vous. »