Les Roués innocents (Gautier)/4

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Librairie nouvelle (p. 46-59).



IV


— Quelle heure est-il, Annette ? dit Amine en s’étirant sur la chaise longue où elle était à demi couchée ; je ne vois pas la pendule d’ici.

— Minuit bientôt, madame, répondit la suivante après avoir consulté un cadran niellé de fort bon goût.

— Il n’est pas tard, il peut venir encore ; — pourvu que Rudolph ne l’ait pas emmené jouer au Cercle ! se dit Amine à elle-même.

— On a bien remis ma lettre ? demanda Amine une demi-heure après.

— Oui, madame ; c’est Toby qui l’a portée.

— C’est singulier comme l’attente me rend nerveuse ! Faites-moi un verre d’eau et mettez-y trois gouttes de fleur d’oranger.

Annette obéit et posa devant sa maîtresse un plateau garni d’un verre à patte et d’une carafe en cristal de Bohême magnifiquement taillé et doré.

Amine but à peine une gorgée, et, dominée par l’impatience, elle se leva, alla à la fenêtre, et appuyant son front moite à la vitre, regarda dans la rue faiblement éclairée par des réverbères qui avaient trop compté sur la lune, ou par une lune qui avait trop compté sur les réverbères. Chaque ombre qui passait la faisait tressaillir, espérer et désespérer.

Un roulement de voiture, suivi d’un temps d’arrêt et d’un grincement du bouton de la sonnette que le silence de la nuit permettait d’entendre, lui causa une telle émotion qu’elle fut obligée d’appuyer la main sur son cœur pour en comprimer les battements.

C’était une femme de la maison qui rentrait.

On s’étonnera peut être de cette vivacité de sensations dans une femme blasée comme Amine, mais c’était une de ces natures que l’obstacle irrite. Dalberg serait venu, elle y aurait à peine fait attention, il ne venait pas, elle eût tout donné pour le voir. Amine avait la fantaisie de l’impossible. Dalberg, amoureux d’elle et libre, ne lui eût rien inspiré ; amoureux d’une autre, il lui paraissait l’homme le plus séduisant. Se substituer à une chaste image, à un rêve longtemps caressé, faire tourner la tête à quelqu’un qui la détestait, était une de ses plus âcres jouissances ; elle voulait pour sa statue le socle d’une idole renversée et pour sol à son temple les décombres d’une passion.

Tout amour pour une jeune fille vertueuse, pour une femme du monde honnête, excitait chez elle une jalouse fureur, soit qu’elle se regardât comme dédaignée tacitement par un choix de cette espèce, soit qu’elle pressentit dans de telles amours de pures délices, de chastes voluptés, de séraphiques extases qui lui étaient à jamais interdites et qu’elle regrettait confusément.

Faire trahir Calixte par Dalberg eût été pour elle le triomphe le plus flatteur, et au trouble mal déguisé du jeune homme, lorsqu’il était venu chercher le médaillon, elle avait cru y réussir, et peut-être eût-elle accompli son projet sans l’arrivée de Florence.

Pendant qu’Amine s’impatientait. Dalberg, de son côté, était en proie à la plus vive anxiété. Le nom de Calixte, souligné avec affectation par Amine, présageait de la part de celle-ci toutes sortes de malices diaboliques ; et d’abord comment avait-elle pu le savoir ?

Calixte ne sortait que rarement, n’allait que fort peu au spectacle, et devait être aussi inconnue dans le monde où vivait Amine que si elle eût été ensevelie au fond d’un cloître ou d’un harem, en Portugal ou en Turquie. — Il y a souvent mille lieues d’un quartier de Paris à l’autre, et l’on ne rencontre pas plus certaines espèces hors de certains milieux qu’on ne voit de poissons nageant sur les grandes routes. Jamais Amine n’avait mis le pied à Saint-Germain-des-Prés ni au Luxembourg, seuls endroits fréquentés par Calixte. Jamais il n’était arrivé à l’élégante courtisane de traverser la rue de l’Abbaye, où elle aurait pu entrevoir derrière la vitre le délicat profil de la jeune fille travaillant à quelque ouvrage de filet.

Il fallait donc que ce nom lui eût été dit par quelqu’un. Mais par qui ?

Les cinq ou six personnes qui allaient chez M. Desprez étaient des gens de cinquante à soixante ans, d’anciens avoués retirés, des ex-notaires, hommes graves, mariés, pères de famille ou vieux garçons à gouvernante, qui ne dépassaient les ponts que dans les occasions solennelles, et n’avaient aucune accointance avec les princesses d’Opéra et de petits théâtres.

Le mystère restait donc impénétrable pour lui. Il ne pouvait avoir été trahi par aucun confident, car il s’était caché de son amour plus que d’un crime, comme d’un ridicule : ce n’est pas à Rudolph, à Demarcy, à Châteauvieux qu’il eût été se vanter de son amour platonique pour une petite fille de province ; — ces messieurs, qui professaient des doctrines très-positives sur cette matière, eussent poursuivi de rires inextinguibles et criblé de sarcasmes et de quolibets le malheureux cokney capable de sentiments si bourgeois.

Cependant le portrait de Calixte n’en était pas moins dans les mains d’Amine, et Dalberg la connaissait assez pour s’attendre à quelque scandale au cas que l’alternative posée par la lettre resterait sans réponse.

La situation était des plus embarrassantes. — Ne pas aller chez Amine, c’était s’exposer à toute la rancune de son orgueil blessé ; y aller, c’était trahir Calixte, cette chaste enfant dont tout à l’heure encore il pressait la main confiante. Que faire ?

Il hésita longtemps. Un véritable roué se fût décidé tout de suite, sauf à établir en cas de besoin une distinction subite entre l’âme et le corps, entre les passions du cœur et les caprices de l’esprit.

— Allons, je reste, se dit-il en se déshabillant, quand Rudolph saura cela, c’est pour le coup qu’il se moquera de moi ; mais je penserai à Calixte, et ses plaisanteries glisseront sur moi comme la pluie sur une twine imperméable. Demain, — je m’excuserai auprès d’Amine d’une façon quelconque, — j’aurai passé la nuit à jouer, je ne serai rentré que le matin, je l’amuserai quelques jours, et quand je serai marié, je n’aurai plus rien à redouter d’elle. L’original me consolera d’avoir perdu la copie, et si elle veut faire quelques noirceurs, j’aurai le droit de défendre ma femme.

Un peu rassuré par ce raisonnement, Dalberg se coucha et finit par s’endormir d’un sommeil peu profond et traversé de rêves où l’image d’Amine, l’œil languissant, les joues colorées d’une légère vapeur rose, le coude noyé dans un oreiller de dentelles, lui présentait le médaillon de Calixte.

— Comment me trouves-tu, Annette, disait de son côté Amine à sa femme de chambre, suis-je vieillie, ai-je quelque ride, quelque tache, quelque défaut dont je ne me sois pas aperçue ? Tu peux être franche.

— Madame n’a jamais été si bien que ce soir, répondit Annette d’un ton admiratif. Je lui trouve les yeux d’un lumineux particulier.

— C’est le feu de la fièvre ; l’impatience, la colère… Deux heures ! Il ne viendra pas… je n’y conçois rien. Pourtant ce matin, sa voix tremblait, il rougissait, il pâlissait. — Il me trouvait belle, j’en suis sûre !… Oh ! quelle idée me traverse l’esprit ! si ce langoureux personnage à médaillon ne couchait pas chez lui, si j’avais deux rivales au lieu d’une à combattre ! — Deux, c’est trop facile, — l’amour exclusif est donc une chimère ? Ce petit Dalberg me déplaît déjà beaucoup. — Pauvre Calixte ! j’ai bien envie de le lui laisser pour le punir d’un tel choix. Si Rudolph ne me l’avait recommandé, je ne m’occuperais plus aujourd’hui de ce jouvenceau ridicule…

Au bout de ce monologue, Amine se fit mettre au lit, et tourna nonchalamment les premiers feuillets d’un roman nouveau, moyen efficace qui ne tarda pas à produire son effet.

Le volume roula bientôt sur le tapis ; en dire le titre serait une cruauté inutile.

Le lendemain Rudolph vint voir Amine, qu’il trouva d’assez mauvaise humeur : elle avait envoyé le matin Toby aux informations, et le résultat du rapport de l’intelligent émissaire était que Dalberg avait reçu la lettre et dormi vertueusement dans son domicile authentique.

— Il me dédaigne pour une petite poupée de pensionnaire. Quel Vandale ! dit Amine, en coquettant devant une grande glace où elle pouvait s’admirer des pieds à la tête.

— C’est une conduite de Huron, et que tu lui feras payer cher, répondit Rudolph.

— Il m’a manqué… gravement, il est naturel que je me venge ; mais vous, quelle raison avez-vous de lui en vouloir ? Vous lui vendez vos chevaux fourbus ; — quand vous avez besoin d’argent, vous jouez une partie avec lui ; — vous lui mettez sur les bras les femmes qui vous ennuient. — C’est un vrai Pylade !

— Je ne lui en veux pas… mais la vie que je mène me fatigue, et je sens le besoin de devenir un homme sérieux, et mademoiselle Desprez, désillusionnée sur le compte de Dalberg, pourrait faire la fortune de quelque garçon spirituel…

— Mais incapable d’être député… de vous, par exemple.

— Pourquoi pas ? Je suis mûr pour la politique : — j’engraisse.

— Et vous devenez chauve. Mais vous ne m’aviez pas dit que vous connaissiez particulièrement M. Desprez et sa fille !

— Je suis allé cinq ou six fois chez M. Desprez pour affaires, mais Dalberg n’en sait rien. M. Desprez, sous des apparences très-modestes, est très-riche. Calixte aura cinq cent mille francs de dot.

— Peste, le chiffre est gracieux ! Je ne m’étonne plus que Dalberg ne vienne pas aux rendez-vous qu’on lui assigne. Son innocence l’emporte sur votre rouerie. Une dot d’un demi-million vous a-t-elle jamais donné son portrait ?

— Hélas non ! je n’ai pas assez de poésie pour les jeunes héritières ; mon pathos est trop limpide, cela me nuit.

— Et vous êtes-vous posé comme prétendant ?

— Non pas, je me serais fait haïr subitement tout vif. J’ai salué froidement Calixte, qui ne me reconnaîtrait pas, j’en suis sûr. — Il fallait d’abord détruire le Dalberg.

— Homme profond, je comprends maintenant pourquoi vous m’engagiez « à l’attacher à mon char. » comme dirait un galant du Directoire, — Vous vouliez le déconsidérer, — c’est flatteur pour moi ; merci de la préférence.

— J’aurais eu soin de préparer quelque rencontre… fortuite. M. Desprez et sa fille se trouvant nez à nez avec M. Henri Dalberg en compagnie de mademoiselle Amine… quel tableau enchanteur !

— Et peu conjugal.

— Le portrait nous évitera tous ces frais de mise en scène.

— Oui… je vous servirai tout en me vengeant, j’ai maintenant un vif intérêt dans l’affaire.

— Et si j’épouse Calixte Desprez, mademoiselle Amine recevra pour son billet de faire part vingt-cinq chiffons de papier signés Garat.

Amine et Rudolph étaient bien faits pour s’entendre, et le marche fut aussitôt conclu.

Ils s’étaient aimés jadis, — si ce n’est pas profaner un tel mot, — pendant six mois ; mais Rudolph avait compris qu’il ne pouvait être qu’un épisode dans la vie d’une femme comme Amine, et il s’était spirituellement effacé devant les notabilités financières et diplomatiques tour à tour ou simultanément honorées des bonnes grâces de la jeune actrice.

Il avait survécu aux différentes dynasties de Mondors, et ses libres entrées auprès de la divinité du lieu lui étaient toujours conservées, quel qu’en fût le pontife.

Rudolph plaçait l’argent d’Amine, et sur les nouvelles qu’elle surprenait aux agents de change et aux personnages — bien situés pour tout savoir — qui papillonnaient autour d’elle, il faisait des coups de bourse et réalisait des gains dont il avait sa part. Amine ne faisait rien sans ses conseils ; il l’avertissait des déconfitures prochaines qu’il flairait avec un admirable instinct, et la rupture précédait toujours le désastre. Il opérait les raccommodements nécessaires, blâmait les caprices nuisibles ; il était, si l’on peut s’exprimer ainsi, « le directeur de cette conscience. »

Il ne faudrait pas croire, d’après cela, que Rudolph fût un chevalier d’industrie, — pas le moins du monde ; son titre de baron, bien qu’il ne remontât pas aux Croisades, lui appartenait bien réellement. On n’aurait pu citer de lui une escroquerie notoire… Seulement, il vivait sans fortune comme s’il eût été riche, et gagnait son argent à ce qui le fait perdre aux autres. — Le plaisir de tout le monde était son travail à lui. — S’il jouait, il fallait qu’il gagnât, et il gagnait presque toujours ; non qu’il eût recours, pour corriger le sort, à ces filouteries d’escamotage, ignoble ressource des grecs vulgaires ; il n’avait pas triché une seule fois dans sa vie ; mais il était, au whist, de la force de M. Deschapelles ; aux échecs, il eût tenu tête à M. de Labourdonnais. Tous les jeux avaient été de sa part l’objet d’études profondes, de calculs mathématiques à effrayer un astronome cherchant l’ellipse d’une comète. — En outre, comme vous l’avez vu, sous prétexte de gastrite, il restait sobre et conservait son sang-froid dans les soupers les plus turbulents. — En fait de chevaux, il était si bon écuyer et si fin connaisseur, qu’il aurait pu en remontrer aux jockeys et aux maquignons les plus retors ; aussi pariait-il à coup sûr. — En fait de courage, il dessinait un six, un sept ou un huit dans une carte blanche, cassait la petite boule qui danse en équilibre au bout du jet d’eau, mouchait une bougie sans l’éteindre, et coupait une balle sur une lame de couteau à vingt-cinq pas. Pour l’épée, Grisier, Pons et Gatechair avaient déclaré n’avoir plus rien à lui apprendre. Son tailleur le consultait en tremblant, et, loin de lui demander de l’argent, lui en eût offert, s’il l’eût osé, pour porter les habits qu’il lui faisait. Ses galanteries ne lui coûtaient que des bouquets, des loges de spectacle, des recommandations aux journalistes de sa connaissance, et autres bagatelles de ce genre. — Le petit détail suivant peindra l’homme : dans son budget, il comptait son jeu pour cinquante mille francs de revenu… et ainsi du reste.

Un des plus grands plaisirs de Rudolph était de couler des jeunes gens. Faire estropier en duel, ou par une chute de cheval, quelque débutant dans la carrière de la vie élégante ; lui suggérer des idées inexécutables ou fatales, tout en ayant l’air de s’intéresser paternellement à lui, semblait à ce Méphistophélès du boulevard de Gand une jouissance délicate et raffinée digne d’un esprit supérieur. Il fallait voir les condoléances ironiques, les serrements de mains affectueux qu’il prodiguait aux victimes après la catastrophe ou la ruine !

Une douzaine de jeunes gens beaux, nobles et riches avaient déjà sombré autour de lui. Cependant les conseils qu’il leur donnait étaient excellents : mais pourquoi jouer quand on ne connaît pas les cartes, spéculer quand on n’y entend rien, faire le gentleman-rider sans savoir l’équitation, et le raffiné en n’ayant jamais touché une épée ou un pistolet ? — Il fallait, selon Rudolph, qui avait raison en cela, pour être ce qu’on appelle un lion, des dons naturels cultivés avec soin ; un grand viveur étant aussi rare qu’un grand poète.

Rudolph, en traversant le salon pour sortir, rencontra le monsieur météorologique, qui attendait, selon son habitude, qu’Amine voulût bien le recevoir ; il avait l’air plus rêveur qu’à l’ordinaire.

— Qu’avez-vous donc, mon cher ? lui dit Rudolph en lui prenant le bras et en l’emmenant pour en délivrer Amine, je vous trouve le nez mélancolique aujourd’hui.

— Vous ne savez donc pas que le grand Arago a prédit un été froid et un hiver chaud ! — Décidément, comme le disent les fouriéristes, les climatures sont détraquées…

Amine sonna et se fit habiller pour aller rendre à Florence sa visite, ainsi qu’elle le devait, car dans la bohême la parodie des usages du monde se fait avec beaucoup d’exactitude et de rigueur.

Florence habitait, rue Saint-Lazare, un vaste appartement d’un luxe sévère et d’un goût qui sentait sa grande dame. Point de futilités ruineuses, point d’étagères surchargées de petits dunkerques encombrants ; d’épais tapis de riches tentures, des bronzes antiques ou florentins, — voilà tout.

Quand Amine entra, Florence repoussa vivement le tiroir d’un cabinet de laque qui renfermait quelques papiers maculés et noircis, et se leva avec un mouvement plein de grâce et de dignité pour aller au devant de la visiteuse.

Après l’échange de demandes et de réponses banales par où débute toute conversation, Florence dit d’un ton détaché :

— À propos, que faites-vous de M. Dalberg ?

— Moi ? rien, répondit négligemment Amine.

— Je croyais que c’était un de vos adorateurs….

— La blonde du médaillon, mademoiselle Calixte, occupe son cœur tout entier.

À ce nom, Florence tressaillit et pâlit si visiblement qu’Amine s’en aperçut.

— Qu’avez-vous donc, chère belle ? vous changez de couleur !

— Ce n’est rien… une émotion dont je n’ai pu me défendre. Ah ! elle s’appelle Calixte ?

— Calixte Desprez. — Mais quel intérêt tout cela peut-il avoir pour vous ?

— C’est vrai, je suis folle… aucun.

— J’avais écrit à Dalberg de venir chercher le portrait à des conditions qui n’étaient pas trop féroces. Il n’a pas paru.

— Il l’aime donc bien ? dit Florence avec un soupir.

— Comme vous dites cela ! est-ce que, par hasard, vous auriez pour Henri… un caprice… une passion ?

— Eh bien ! oui… répondit Florence avec une effusion que, si elle n’était pas sincère, eût fait honneur à une comédienne consommée.

Elle couvrit sa belle figure de ses deux mains, comme pour cacher sa rougeur.

— Oui, je l’aime… C’est plus fort que moi. C’est la jalousie qui me conduisait hier chez vous.

— Ah ! froide Florence ! vous voilà donc atteinte par la flamme ! Il n’y a pas de salamandre qui ne finisse par se brûler.

— Hélas ! que pourrai-je sur un cœur disputé par Amine et Calixte ?

— Par le vice et la vertu, dit Amine ; vous voilà bien tombée, pour une fois que vous êtes amoureuse !

— Oh ! si je possédais comme vous ce médaillon, je le briserais, je le foulerais aux pieds !

— Ce sont là vos façons ? peste ! je suis plus calme, moi, je le garde précieusement pour apprendre à vivre à Dalberg ; ce n’est pas que je tienne le moins du monde à ce bellâtre de province…

— Je vous croyais du goût pour Dalberg, je me trompais donc ?

— Moi, j’aime l’amour qu’il a pour une autre, — quant à lui, il me déplaît.

— Cette Calixte est donc bien jolie ?…

— Entre nous… oui… mais il ne faut jamais convenir en public de la beauté d’une fille sage et d’une femme honnête. Qu’est-ce qui nous resterait donc alors ?

— Laissez-moi voir ce portrait… vous l’avez sur vous ?

— Il ne me quitte pas ; mais, après les sentiments doux que vous venez de manifester, je vous le montrerai… de loin.

Florence étendit vaguement la main, puis la laissa retomber, voyant Amine sur ses gardes…

— Quelle sérénité d’azur dans ce regard et quelle candeur virginale sur ce beau front ! dit-elle avec une expression plaintivement admirative.

— Elle ne sera pas si calme tout à l’heure, je vous en réponds, et je vais lui faire joliment rougir les yeux ; avant une heure, mademoiselle Calixte Desprez haïra mortellement M. Henri Dalberg. — Notre rivale écartée, il ne restera plus que nous deux sur le champ de bataille, et vous n’aurez pas de peine à remporter la victoire… car, je le sens, je suis un adversaire indigne de vous.

Ayant débité cette tirade d’un air de malice triomphante, elle salua Florence et sortit.

Florence la regarda s’en aller et parut réfléchir profondément.

— Ce n’est pas ce que je croyais. Je sens Rudolph derrière cette intrigue… — Amine est son âme damnée…

Mademoiselle Desprez, comme si elle eût eu le pressentiment de ce qui allait arriver, était triste et soucieuse…

Le matin, elle avait été à Saint-Germain-des-Prés. Son eucologe renfermait une lettre qui fut lue et brûlée avec le même soin que les autres. Cette mystérieuse correspondance semblait n’apporter à Calixte que de mauvaises nouvelles et d’amères pensées, car toutes les fois que la boîte de la chaise avait reçu un de ces billets énigmatiques, la jeune fille restait absorbée des heures entières dans une méditation douloureuse. Mais jamais elle n’avait été plus abattue que ce jour-là. — Ses yeux marbrés, bien qu’elle les eût lavés plusieurs fois avec de l’eau fraîche, témoignaient qu’elle avait pleuré longtemps.

À peine si l’arrivée de Dalberg, que M. Desprez avait invité à dîner la veille, put ramener un pâle sourire sur ses lèvres, dont le rose vif avait disparu. — Henri lui-même était loin d’être tranquille, et, bien qu’il affectât la gaieté, il dissimulait mal une préoccupation rebelle. Sans la jovialité insouciante de M. Desprez, le dîner eût été morne comme un repas suprême. Le brave homme jetait seul un peu de vie et d’animation dans cette mélancolie. Il attribuait d’ailleurs ce silence aux contemplations de l’amour heureux et aux pensées graves inspirées par un mariage prochain ; car Henri lui avait formellement demandé la main de Calixte.

Après le dîner on fit le boston sacramentel. La soirée s’avançait. Henri semblait reprendre son sang-froid, et Calixte respirer plus librement.

— Peut-être, murmura-t-elle pendant que la pendule sonnait dix heures, le danger est-il passé.

Au même instant les portes du salon s’ouvrirent avec fracas, et un grand laquais, vêtu d’une livrée que Dalberg reconnut aussitôt, s’avança vers le père de Calixte, tenant une boîte et une lettre, et dit d’une voix retentissante :

— Pour remettre à M. Desprez en main propre de la part de mademoiselle Amine de Beauvilliers.

— Le mauvais ange l’emporte, soupira Calixte en renversant sur le bord de son fauteuil sa tête décolorée.