Les Roués innocents (Gautier)/5

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Librairie nouvelle (p. 59-71).



V


Le laquais, impassible au milieu de la stupeur générale, se dirigea, avec une perpendicularité roide et maintenue par des efforts héroïques, vers M. Desprez, qui s’était détaché du groupe.

Son front moite de sueur, ses yeux troubles et sa face cramoisie attestaient de nombreuses et récentes libations ; mais il ne fléchissait pas, et son attitude respectueusement insolente n’avait rien perdu de sa correction.

— Mademoiselle Amine de Beauvilliers ! dit M. Desprez en ayant l’air de chercher à rassembler ses souvenirs, que peut-elle me vouloir ? C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom.

— Mademoiselle est cependant très connue dans Paris, répondit le laquais avec un aplomb ironique.

Pendant ce court intervalle, Dalberg avait plusieurs fois changé de couleur, et ses traits exprimaient l’anxiété la plus profonde.

Calixte, immobile et froide comme une statue, semblait ne plus appartenir à ce monde.

Incertain entre la boîte et la lettre, M. Desprez se décida à rompre d’abord le cachet de cette dernière.

À peine eut-il lu quelques mots, qu’à sa surprise succéda la plus vive indignation ; il lança à sa fille un regard irrité, qu’il reporta ensuite sur Dalberg chargé du mépris le plus écrasant.

La lettre, écrite d’un style qui, pour ne pas valoir celui de madame de Sévigné, n’en produisait pas moins son effet, contenait ce qui suit :

« Monsieur,

« Vous avez une fille charmante, mais qui a le défaut d’être prodigue de son effigie. Vous trouverez dans ce petit coffre une miniature qui devrait être au cou de M. Dalberg. Rendez-la de ma part à mademoiselle Calixte, pour qu’elle la remette où je l’ai prise ; ce léger incident ne désunira pas, je l’espère, un couple si bien fait pour s’entendre.

« Agréez, monsieur, les compliments de votre servante.

« Amine de Beauvilliers, coryphée et rentière. »

Ne pouvant croire à tant d’audace et supposant quelque mystification, M. Desprez fit convulsivement jouer le ressort de la boîte, et put se convaincre de la vérité des assertions contenues dans la lettre d’Amine.

Le portrait de sa fille souriait bien, dans sa fraîcheur virginale, sur le velours rouge qui doublait la boîte.

— Messieurs, s’écria l’ex-notaire d’une voix brève et saccadée, vous êtes mes anciens amis… j’ai confiance en vous… je vous dirai tout plus tard, mais il faut que tout ceci s’explique sans témoins… revenez demain, je serai plus calme… aujourd’hui je ne répondrais pas de la portée de mes expressions… Vous, Dalberg, et Calixte, restez.

Les amis de M. Desprez se retirèrent tout inquiets et tout émus. Que pouvaient donc contenir cette lettre et cette boite pour troubler à ce point et mettre dans une si véhémente colère un homme ordinairement d’une tranquillité et d’une douceur peut-être excessives ?

Le laquais les regarda sortir processionnellement, et, quand ils eurent tous disparu, il s’approcha de M. Desprez et lui dit :

— Monsieur, y a-t-il une réponse ?…

L’ex-notaire lui montra la porte d’un geste si impérieux et si violent, que le laquais, malgré son audace et sa grande taille, fit un brusque demi-tour et s’esquiva, craignant d’être jeté par la fenêtre s’il tardait une minute.

M. Desprez se promena de long en large, comme s’il eût voulu laisser aux vagues folles de son indignation le temps de tomber ; puis, devenu plus calme, il tendit silencieusement la boîte à sa fille et la lettre à Dalberg.

— Ma fille, dit-il après une pause, je ne vous ferai pas de reproches, — bien qu’une jeune fille ne doive pas donner, même à un fiancé, un gage dont vous voyez maintenant tout le danger. Votre faute est en quelque sorte excusable et vient d’une âme noble… Vous avez cru à la foi jurée, à la sainteté de l’amour… Remontez dans votre chambre, je ne vous en veux pas… je vous plains. Quant à vous, Dalberg, qui n’avez pas craint de laisser profaner ce chaste portrait par des mains impures, et de livrer l’honneur et le nom de ma fille à des rancunes de courtisane, vous sentez que tous rapports doivent être brisés désormais entre nous, et j’espère qu’à dater de ce soir vous nous épargnerez vos visites.

C’est en vain que Dalberg essaya de balbutier quelques explications. M. Desprez l’arrêta dès les premières paroles et lui dit :

— Ne vous déshonorez pas par des mensonges inutiles. — Ayez au moins le courage de votre conduite. — Ah ! je n’aurais pas cru cela de vous !

Et il laissa Dalberg seul dans le salon.

Le pauvre jeune homme sortit morne et désespéré de cette maison où il était entré plein de projets de bonheur.

Avant de s’éloigner, — comme Calixte était rentrée dans sa chambre, — il se retourna vers la fenêtre éclairée, plus triste qu’Adam chassé du paradis terrestre, et, après quelques minutes de muette contemplation, il se dirigea vers l’autre rive de la Seine, méditant toutes sortes de vengeances contre Amine et celui qui lui avait dévoilé le nom et l’adresse de Calixte, vouant aux dieux infernaux M. Desprez, qui ne voulait pas reconnaître son innocence, et dans un état d’exaspération facile à s’imaginer, car, au fond de l’âme, il adorait sa cousine et avait un cœur d’or, malgré ses rodomontades de lionnerie.

Le grand laquais, dont le cerveau s’obscurcissait de plus en plus sous les fumées du vin, faisait des efforts incroyables pour rejoindre la rue Joubert et aller rendre compte à sa maîtresse du succès de sa mission.

Certes, Georges était prodigieusement ivrogne, il faut l’avouer ; mais il avait une telle habitude de la boisson, qu’il ne s’enivrait pas, visiblement du moins. Mais, ce soir-là, il trébuchait et battait les murs.

En sortant de la maison, chargé de la boîte et de la lettre, il avait rencontré le cocher et le palefrenier de Florence, événement qui parut mériter d’être célébré par quelques libations. Les bouteilles avaient succédé aux bouteilles, le vin blanc au rouge, le cachet vert au cachet noir, le rhum à l’eau-de-vie, et les trois gredins buvaient toujours. Les deux domestiques de Florence ne se lassaient pas d’offrir, de verser et de payer. — Georges les déclarait des amis incomparables, et quand il se levait pour s’en aller, l’apparition d’une nouvelle liqueur le forçait de se rasseoir… Cette violence était douce au cœur de Georges ; cependant on le régalait avec un tel acharnement qu’il conçut quelque vague soupçon qu’on voulait le griser ; cette idée lui sembla puérile et saugrenue, et venant de gens qui ne l’appréciaient pas à sa juste valeur. Néanmoins il se tint sur ses gardes, et obligea ses compagnons à lui rendre exactement ses rasades ; et, de peur de quelque mauvais tour, il boutonna son habit, après avoir serré la boîte et la lettre dans sa poche de côté.

Au bout de deux heures, le cocher et le palefrenier dormaient l’un sur la table, l’autre dessous.

Georges, grâce à l’épaisseur de son crâne et à la vigueur de son estomac, avait pu s’acquitter de sa commission et faire dans le salon de M Desprez cette triomphante apparition que vous savez.

— Eh bien ! Georges, dit Amine à son laquais, qui, moyennant une séance d’un quart d’heure sous le robinet de la pompe, avait retrouvé tout son sang-froid, rends-moi compte de ton expédition.

— Mademoiselle, ils étaient là une demi-douzaine de vieux, les uns décorés, les autres décorés, tous décorés, — quoi ! — linge blanc, habit noir ; — des gens respectables enfin ! et qui ouvraient des yeux comme des portes cochères ; mon physique les émotionnait, ces bourgeois ! Quand j’ai donné la boîte et la lettre, et dit que je venais de votre part. M. Dalberg est devenu rouge comme un homard, la demoiselle à pâli, et le père m’a voulu jeter par la fenêtre, mais je me serais mis en travers. — Un laquais genre heiduque au service de mademoiselle Amine, ça ne se casse pas comme ça.

Et Georges fit un dandinement plein de fatuité.

— Tu es la brute la plus intelligente qu’on puisse voir, dit Amine en jetant un double louis à Georges, voilà pour boire à ma santé, — après demain, car tu me parais suffisamment gris comme cela ; — rentre dans ton chenil.

Le cocher et le palefrenier de Florence furent ramenés ivres-morts à l’hôtel ; mais cette escapade ne leur valut aucune réprimande de la part de leur maîtresse, ordinairement très-sévère sur les délits de ce genre, bien qu’elle eût été obligée, ayant à sortir, d’envoyer chercher une voiture de place.

Pour que rien ne manque à la relation des événements de cette soirée, nous dirons que le joueur d’orgue vint donner sa sérénade habituelle sous la fenêtre de Calixte, et qu’un gros sou enveloppé de papier roula devant lui sur le pavé comme à l’ordinaire.

À qui pouvaient s’adresser ces lettres blanches ? et quel était donc l’intérêt de cette correspondance que les préoccupations les plus tristes, les chagrins les plus vifs n’interrompaient même pas ? Comment s’était-elle établie et continuée ? Ce n’était pas à Dalberg que Calixte écrivait, et des lettres de parentes ou d’amies n’eussent pas exigé ces précautions mystérieuses.

— La supposition d’un autre amant ne pouvait s’admettre. — Il suffisait d’avoir vu une fois Calixte près d’Henri pour la rejeter.

Les existences les plus claires ont leurs coins ténébreux ; les poëmes les plus intelligibles, leur passage indéchiffrable !

— Quelle mine de déterré vous avez ! dit Rudolph à Dalberg, qu’il rencontra sous un bec de gaz du boulevard des Italiens, fumant un cigare éteint depuis longtemps ?… Vous voilà bien tous, vous autres jeunes gens ! Il faut s’amuser, mais non pas se tuer… Vous buvez sans méthode, vous mangez sans philosophie, vous mélangez des excès qui ne s’accordent pas.

D’où sortez-vous ?…

— Mon cher Rudolph, je n’ai manqué en rien à l’hygiène, quoique j’aie la figure toute bouleversée et que je sois de fort mauvaise humeur.

— Vous avez perdu… dit Rudolph : — vous n’êtes pas assez froid devant les cartes.

— Je n’ai pas perdu… au jeu du moins.

— Quelque spéculation qui n’a pas tourné comme vous l’espériez ?

— Non… je n’ai pas de capitaux engagés.

— Alors c’est donc quelque peine morale… quelque désespoir amoureux… une jolie tigresse s’amuse à se repasser les griffes sur votre cœur ?

— Voyons, Rudolph, ne plaisantez pas… je suis sérieusement affecté. J’ai des idées noires, je me sens un découragement mortel ; la vie m’est à charge.

— Diable ! n’allez pas devenir un poëte romantique. Vos doléances puent l’élégie de beaucoup de kilomètres à la ronde.

— Vous êtes cruel, Rudolph. Laissez votre ricanement pour quelques minutes.

— Me voilà aussi grave que possible ; et, puisque vous avez un véritable chagrin, j’y compatis de tout mon cœur. — De quoi s’agit-il ?

— Vous ne raillerez pas ?… reprit Dalberg avec un air de doute.

— Pas le moins du monde… Commencez votre complainte.

— Amine m’a joué un tour abominable…

— Je la croyais très-bien disposée à votre endroit.

— Vous savez le portrait qu’elle m’a dérobé au souper, pendant que je dormais : elle l’a envoyé, accompagné de la lettre la plus scélérate du monde, au père du modèle.

— Lequel a dû prendre une idée déplorable de vos mœurs… — et vous mettre très-probablement à la porte de son domicile patriarcal.

— Qui a pu dire à cette enragée créature le nom de Calixte… et l’adresse de M. Desprez ?

— C’est bien difficile ! et vous êtes d’une ingénuité rare… Depuis le jour du steeple-chase. Amine a pour vous un caprice marqué ; elle vous a fait à table des œillades terribles, malgré la présence réfrigérante de M. Demarcy. Vous ne lui répondez que mollement. Le médaillon vous révélait amoureux ; il n’a fallu que vous faire suivre deux ou trois jours par un simple mouchard pour savoir que vous alliez très-souvent rue de l’Abbaye. Et dans cette rue, sans la vouloir calomnier, il doit bien y avoir un portier bavard et même deux. C’est limpide comme du kirch, personne ne vous a trahi que vous-même.

Ce que disait Rudolph était tellement vraisemblable, que les vagues soupçons qui avaient pu traverser l’esprit de Dalberg s’évanouirent tout à fait.

— Amine a sans doute posé au rachat du portrait des conditions exorbitantes.

— Pas trop… en vérité. Mais j’étais ensorcelé, j’aurais cru commettre un crime…

— Vous avez fait la bégueule… et joué en paletot la scène de Joseph.

— À peu près.

— Amine est dans son droit, elle se venge de vos dédains. Ce dépit prouve de l’amour. Si vous m’aviez consulté, je ne vous aurais pas laissé faire cette sottise-là. L’orgueil des femmes est implacable.

— Me voilà renvoyé par M. Desprez, haï par Calixte.

— Tout cela pour avoir dormi sur une causeuse, au lieu de danser, comme c’était votre devoir.

— Riez ; mais je suis très-malheureux…

— Par votre faute… Fallait-il mettre tant de mystère à la chose la plus naturelle du monde, à faire la cour à une jeune fille « pour le bon motif ! » comme disent les cuisinières ? — Pourquoi, diable, lorsque vous faites le mal à la clarté du soleil, vous cachez-vous pour commettre une action vertueuse ? — Si vous aviez dit que vous étiez un jeune fiancé, l’on aurait respecté votre candeur ; les femmes auraient gardé leurs doux regards et leurs frais sourires pour des mortels libres de tout engagement. Amine aurait porté sa bienveillance ailleurs, et rien de tout cela ne serait arrivé. On ne vient pas faire le garçon quand on est un homme presque marié.

Dalberg, qui sentait la vérité de ce raisonnement, baissa la tête.

— Allons, il n’y a pas tant de quoi se désoler. Vous vous marierez plus tard avec une autre… Il faut vous garder cette ressource pour le jour où vous serez ruiné.

Calixte ne peut être remplacée.

— Je ne veux pas vous contrarier là-dessus ; mais, permettez-moi de vous le dire, Amine est aussi jolie pour le moins que Calixte, — à la vertu près, — et Florence est plus belle. Celle-là encore vous regarde de trois lieues d’ici, comme disait le marquis Turlupin de Molière ; — Vous avez de quoi vous consoler.

— Je ne me consolerai jamais.

— Le beau malheur après tout ! Eh bien ! vous ne serez pas obligé de rentrer tous les soirs à neuf heures et de rendre compte de vos feuilles de papier à lettre. Vous n’aurez pas à quarante ans de grands gaillards moustachus et barbus qui vous diront papa, et vous feront paraître sexagénaire ; l’obésité ne vous viendra que dix ans plus tard ; vous pourrez voltiger de la brune à la blonde et lorgner les femmes au spectacle sans vous faire pincer le bras jusqu’au sang.

Dans un autre moment, ces consolations sarcastiques eussent éveillé chez Dalberg ce sentiment de vanité et cette crainte du ridicule, si puissants sur lui ; il eût fait un effort pour rire du tableau grotesque esquissé par Rudolph, et il eût voulu y ajouter lui-même quelques traits ; mais, dans ce moment, sa douleur réelle et profonde avait fait disparaître toute son affectation de rouerie. — Cette idée bourgeoise de voir rompre son mariage avec une jeune fille pure et charmante, qu’il aimait depuis l’enfance, lui navrait le cœur. — Rudolph vit qu’il fallait changer de ton, et se fit donner, par le trop naïf Dalberg, tous les détails possibles sur le caractère de Calixte et sur celui de M. Desprez.

Henri, mis en confiance, raconta de point en point l’histoire de ses amours, à laquelle Rudolph eut l’air de s’intéresser vivement. — Il déroula devant ce roué le chaste et mystérieux poëme du premier amour. Rudolph fut surpris de ces trésors inconnus, de ces richesses immenses qu’il ne soupçonnait même pas. Dalberg le dominait complétement par cette éloquence vraie, naturelle, et jaillissant du cœur comme une source vive. Jamais Rudolph n’avait entrevu même en rêve ces paradis d’azur, ces campagnes féeriques, ces éblouissantes perspectives de l’amour pur.

Cet homme ébloui, fasciné, comprit que lui, le roué, l’usé, le blasé, n’avait jamais vécu. De la femme il ne connaissait que le spectre, de l’amour que l’ombre, et il se sentit pris d’une amère tristesse en écoutant les strophes désordonnées de cet hymne de passion.

Il devint envieux de Dalberg comme l’eunuque l’est du sultan, le critique du poëte, la vieille femme de la jeune fille et le pauvre du riche.

« Comment se fait-il, se disait Rudolph, que les plus charmants visages et les plus divins corps, passant devant mes yeux à travers un ruissellement de pierreries, d’or et de fleurs, ne m’aient jamais produit une impression pareille ? »

— Puisqu’il en est ainsi, et que vous ne pouvez vivre séparé de Calixte, j’irai voir le papa Desprez, qui ne m’a pas l’air, d’après ce que vous me dites, d’un gaillard de trop farouche approche, et je lui raconterai l’affaire comme elle s’est passée. Je jetterai une gaze sur les détails pour ne pas faire rougir ses cheveux gris, et peut-être les choses s’arrangeront-elles mieux que vous ne le pensez. — Maintenant il est près de deux heures du matin, et nous avons parcouru deux cents fois l’espace qui sépare le café de Paris de la rue du Mont-Blanc ; je ne suis pas amoureux comme vous, et quelques heures d’horizontalité ne me feraient pas de mal.

Peu après la scène que nous avons esquissée au commencement de ce chapitre, M. Desprez, inquiet de la santé de sa fille, entra dans la chambre de Calixte, qu’il trouva calme et pâle, les yeux fixés sur le bouquet de pavots et de bleuets, signé du nom caché par le cadre, dont il a été parlé au début de cette histoire.

Il lui prit la main et lui dit d’une voix affectueuse :

— Ne te chagrine pas trop, ma pauvre petite, et tâche de l’oublier.

— Jamais je n’oublierai Henri, et jamais je n’aurai d’autre époux, répondit Calixte en fixant sur son père son regard ferme et bleu, plein d’une décision inébranlable.

— Mon enfant, je ne suis pas un père de mélodrame, je ne te ferai pas enfermer dans un couvent et je n’ai nulle envie d’employer envers toi des moyens violents ; mais la conduite de Dalberg est celle d’un misérable. — Il est indigne de toi.

— Non, mon père, — Henri n’a pas cessé d’être digne de votre fille ; — je crois en son amour comme en Dieu. — S’il ne m’aimait plus, mon âme le sentirait ; quelque chose se briserait en moi : — je n’ai été avertie par rien.

La figure de la jeune fille rayonnait de la plus pure confiance et avait une expression sublime.

— Et ce médaillon, renvoyé par la plus vile créature, à qui Dalberg t’avait sacrifiée ?…

— Il a été perdu ou volé.

— Quel aveuglement ! le trouble d’Henri l’accusait assez, comment se refuser à une telle évidence ?

— Mon père, je ne vous désobéirai en rien… Vous m’avez défendu tout à l’heure de voir Henri, je me conformerai à vos ordres ; vous me dites qu’il est coupable, je suis sûre du contraire ; — vous l’avez trouvé pendant dix ans honnête, pur et loyal, il est toujours ainsi, et vous reviendrez bientôt de votre premier jugement. — Je ne sais rien de la vie, hors l’amour ; je n’ai pas l’expérience, mais à son défaut la foi m’éclaire.

— Chère enfant, je voudrais bien partager ton illusion ; mais vous autres, qui vivez à l’écart dans de petites chambres blanches, et ne voyez le fiancé qu’un bouquet à la main, un genou en terre et fraîchement frisé, vous vous faites d’étranges chimères sur les choses du monde ; — vous croyez que tout est rose et bleu de ciel, qu’il n’y a point de loups dans les bergeries. Hélas, chère enfant, l’idéal est souvent menteur ; et si tu savais tout ce que Dalberg fait à Paris, si tu pouvais le suivre, ayant au doigt l’anneau qui rend invisible, tu changerais peut-être de langage.

Un sourire presque imperceptible voltigea sur les lèvres de Calixte à ces paroles de M. Desprez ; mais ce ne fut qu’un éclair.

— Tu sens bien, dit l’ex-notaire en mettant un baiser sur le front de sa fille, que je pardonnerai tout à un jeune homme, duels, dettes, folies de toute sorte, excepté d’avoir profané le portrait de mon enfant.

En disant ces mots, il prit sur la table le bougeoir d’argent qu’il y avait laissé, et se retira chez lui, maudissant Henri et surtout mademoiselle Amine de Beauvilliers.