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Les Sept Pendus/IX

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Traduction par Serge Persky.
Charpentier (p. 97-106).


IX

L’HORRIBLE SOLITUDE


Sous le même toit et au même chant mélodieux des heures indifférentes, séparé de Serge et de Moussia par quelques cellules vides, mais aussi isolé que si lui seul eût existé dans l’univers entier, le malheureux Vassili Kachirine terminait sa vie dans l’angoisse et la terreur.

Couvert de sueur, la chemise collée au corps, ses cheveux autrefois bouclés retombant en mèches, il allait et venait dans sa cellule avec la démarche saccadée et lamentable de quelqu’un qui souffrirait atrocement des dents. Il s’asseyait un instant et se remettait à courir ; puis il appuyait son front contre le mur, s’arrêtait et cherchait des yeux comme un remède. Il avait tant changé qu’on pouvait supposer qu’il possédait deux visages différents, dont l’un, le jeune, s’en était allé on ne sait où, pour faire place au second, terrible celui-là, et comme sorti des ténèbres.

La peur s’était manifestée tout d’un coup en lui et s’était emparée de sa personne en maîtresse exclusive et souveraine. Le matin fatal, alors qu’il marchait à la mort certaine, il avait joué avec elle ; mais le soir, enfermé dans sa cellule, il avait été emporté et fouetté par une vague de terreur folle. Tant qu’il était allé librement au-devant du danger et de la mort, tant qu’il avait tenu son sort dans ses mains, quelque terrible qu’il dût être, il s’était montré tranquille, joyeux même, sa toute petite peur honteuse et caduque évanouie sans laisser de traces, dans un sentiment de liberté infinie, dans l’affirmation audacieuse et ferme de sa volonté intrépide. Le corps ceinturé d’une machine infernale, il s’était transformé lui-même en instrument de mort, il avait emprunté la raison cruelle de la dynamite et sa puissance fulgurante et homicide. Dans la rue, parmi les gens agités, préoccupés de leurs affaires, qui se garaient vivement des tramways et des fiacres, il lui semblait venir d’un autre monde inconnu, où l’on ignorait la mort et la peur.

Soudain, un changement brutal, affolant, s’était accompli. Vassili n’allait plus où il voulait, mais on le menait où on voulait. Ce n’était plus lui qui choisissait sa place ; on le plaçait dans une cage de pierre et on l’enfermait à clef, comme une chose. Il ne pouvait plus choisir à son gré la vie ou la mort ; on le menait certainement, infailliblement, à la mort. Lui qui avait été pendant un instant l’incarnation de la volonté, de la vie et de la force, il était devenu un lamentable échantillon d’impuissance ; il n’était plus qu’un animal promis à l’abattoir. Quelles que fussent les paroles qu’il prononçât, on ne l’écouterait plus ; s’il se mettait à crier, on lui fermerait la bouche avec un chiffon ; et s’il voulait marcher, on l’emmènerait et on le pendrait. S’il résistait, s’il se débattait, s’il se couchait à terre, on serait plus fort que lui, on le relèverait, on le ligoterait et on le porterait ainsi à la potence. Et son imagination donnait aux hommes, pareils à lui, chargés de cette exécution, l’aspect nouveau, extraordinaire et terrifiant d’automates sans pensée, que rien au monde ne pouvait arrêter, et qui prenaient, maîtrisaient, pendaient, tiraient un homme par les pieds, coupaient la corde, mettaient le corps dans un cercueil, l’emportaient et l’enterraient.

Dès le premier jour de l’emprisonnement, les gens et la vie s’étaient transformés pour lui en un monde indiciblement affreux, peuplé de poupées mécaniques. Presque fou de peur, il essayait de se représenter que les gens avaient une langue et parlaient, mais il n’y arrivait pas. Les bouches s’ouvraient, quelque chose résonnait, puis ils se séparaient, en remuant les jambes, et c’était fini.

Aux yeux de Vassili Kachirine, condamné à mort par pendaison, tout prit un aspect puéril : la cellule, la porte avec son guichet, la sonnerie de l’horloge qu’on remontait, la forteresse aux plafonds soigneusement modelés, et surtout la poupée mécanique munie d’un fusil, qui allait et venait dans le corridor, ainsi que toutes les poupées qui l’effrayaient en regardant par le guichet et en lui tendant sa nourriture sans mot dire.

Un homme avait disparu du monde.

Devant le tribunal, le voisinage des camarades avait fait revenir Kachirine à lui. De nouveau, pendant un instant, il vit les gens ; ils étaient là, le jugeaient, parlaient le langage des hommes, écoutaient et semblaient comprendre. Mais quand il aperçut sa mère, il sentit nettement, avec la terreur d’un homme qui devient fou et qui le comprend, que cette vieille femme en fichu noir était une simple poupée mécanique. Il s’étonna de ne pas s’en être douté auparavant et d’avoir attendu cette visite comme quelque chose d’infiniment douloureux dans sa douceur déchirante. Tout en s’efforçant de parler, il pensait avec un frémissement :

« Mon Dieu ! Mais c’est une poupée ! Une poupée-mère ! Et voilà une poupée-soldat ; à la maison, il y a une poupée-père, et ceci, c’est la poupée Vassili Kachirine. »

Lorsque sa mère se mit à pleurer, Vassili retrouva en elle quelque chose d’humain, qui disparut aux premières paroles prononcées. Il regarda avec curiosité et frayeur les larmes couler des yeux de la poupée.

Quand la peur devint insupportable, Vassili Kachirine essaya de prier. Il ne lui restait qu’une rancœur amère, détestable et énervante de tous les principes religieux dont son adolescence avait été nourrie, dans la maison de son père, notable commerçant. Il n’avait pas la foi. Mais un jour, dans son enfance, il avait entendu quelques paroles qui l’avaient frappé par leur émotion vibrante et qui restèrent entourées à jamais d’une douce poésie. Ces paroles étaient :

« Joie de tous les affligés ! »

Parfois, aux minutes pénibles, il chuchotait, sans prier, sans même bien s’en rendre compte : « Joie de tous les affligés ! » Et alors il se sentait soudain soulagé ; il avait envie de s’approcher de quelqu’un qui lui était cher et de se plaindre doucement :

— Notre vie !… Mais est-ce donc une vie ? Eh ! ma chère, est-ce donc une vie ?

Et ensuite, subitement, il se sentait ridicule ; il aurait voulu offrir sa poitrine aux coups, proposer à quelqu’un de le battre.

Il n’avait parlé à personne, pas même à ses meilleurs camarades, de sa « joie de tous les affligés » ; il semblait ne rien savoir d’elle lui-même, tant elle était profondément cachée dans son âme. Et il l’évoquait rarement, avec précaution.

Maintenant que la peur du mystère insondable qui se dressait devant lui le recouvrait complètement, comme l’eau recouvre les plantes du rivage pendant la crue, il voulait prier. Il eut envie de se mettre à genoux, mais la honte le prit devant la sentinelle ; et, les mains jointes sur sa poitrine, il murmura à voix basse :

— Joie de tous les affligés !

Et il répéta avec anxiété, d’un ton suppliant :

— Joie de tous les affligés, descends en moi, soutiens-moi !…

Quelque chose s’agita doucement. Il lui sembla qu’une forme douloureuse et douce planait dans le lointain et s’éteignait, sans illuminer les ombres de l’agonie. Au clocher, l’heure sonna. Le soldat se mit à bâiller longuement, à plusieurs reprises.

— Joie de tous les affligés ! Tu te tais ! Et tu ne veux rien dire à Vasska Kachirine !

Il eut un sourire suppliant et attendit. Mais, dans son âme, il y avait le même vide qu’autour de lui. Des pensées inutiles et torturantes lui vinrent ; il revit les bougies de cire allumées, le prêtre en soutane, l’image sainte peinte sur le mur, son père qui se courbait et se redressait, priait et s’inclinait, en jetant à Vasska des coups d’œil furtifs, pour voir si celui-ci priait aussi ou s’amusait. Et Kachirine fut encore plus angoissé qu’auparavant.

Tout disparut.

La conscience s’éteignait comme un foyer mourant qu’on disperse, elle se glaçait, pareille au cadavre d’un homme qui vient de décéder et dont le cœur est encore chaud, alors que les mains et les pieds sont déjà froids.

Vassili eut un moment de terreur sauvage lorsqu’on vint le chercher dans sa cellule. Il ne soupçonna même pas que le moment du supplice était venu ; il vit simplement les gens et s’en effraya, presque comme un enfant.

— Je ne le ferai plus ! Je ne le ferai plus ! chuchotait-il sans être entendu.

Et ses lèvres se glacèrent, tandis qu’il reculait lentement vers le fond de la cellule, comme, dans son enfance, quand il essayait de se soustraire aux punitions de son père.

— Il faut aller…

On parla, on marcha autour de lui, on lui donna il ne sut quoi. Il ferma les yeux, chancela et commença à se préparer péniblement.

La conscience lui revenait sans doute ; il demanda soudain une cigarette à un fonctionnaire. Avec amabilité, celui-ci lui tendit son étui.