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Les Sept Pendus/VIII

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Traduction par Serge Persky.
Charpentier (p. 86-96).


VIII

LA MORT EXISTE ET LA VIE AUSSI


Serge Golovine ne pensait jamais à la mort, chose à ses yeux accessoire et étrangère. Il était robuste, doué de cette sérénité dans la joie de vivre qui fait que toutes les pensées mauvaises ou funestes à la vie disparaissent rapidement, et laissent l’organisme indemne. De même que, chez lui, les égratignures se cicatrisaient Vite, de même tout ce qui blessait son âme était immédiatement anéanti. Il apportait dans tous ses actes, dans ses plaisirs et dans la préparation d’un crime, la même gravité heureuse et tranquille : dans la vie, tout était gai, tout était important, digne d’être bien fait.

Et il faisait tout bien : il dirigeait admirablement les bateaux à voile, il tirait avec précision. Il était fidèle en amitié comme en amour et avait une confiance inébranlable en la « parole d’honneur ». Ses camarades assuraient en riant que si un espion avéré eût juré à Serge qu’il n’espionnait pas, Serge l’aurait cru et lui aurait serré la main. Un seul défaut : il croyait bien chanter, alors qu’il chantait atrocement faux, même les hymnes révolutionnaires. Il se fâchait quand on riait de lui.

— Ou bien c’est vous qui êtes tous des ânes, ou bien c’est moi ! disait-il d’une voix grave et offensée.

Et après un instant de réflexion, les camarades déclaraient, d’un ton tout aussi sérieux :

— C’est toi qui es un âne. On le devine à ta voix !

Et comme c’est parfois le cas pour les braves gens, on l’aimait peut-être plus pour ses travers que pour ses qualités.

Il pensait si peu à la mort, il la craignait si peu, que le matin fatal, avant de quitter le logis de Tania Kovaltchouk, lui seul avait déjeuné avec appétit, comme d’habitude. Il avait pris deux verres de thé mêlé de lait et mangé tout un pain de deux sous. Puis, regardant avec tristesse le pain intact de Werner :

— Pourquoi ne manges-tu pas ? lui dit-il. Mange, il faut prendre des forces !

— Je n’ai pas faim.

— Hé bien, c’est moi qui mangerai ton pain ! Veux-tu ?

— Quel appétit tu as, Serge !

En guise de réponse, Serge se mit à chanter, la bouche pleine, d’une voix sourde et fausse :

Un vent hostile a soufflé sur nos têtes.

Après l’arrestation, Serge eut un moment de tristesse ; le plan avait été mal combiné. Mais il se dit : « Maintenant, il y a quelque chose d’autre qu’il faut bien faire : c’est mourir. » Et sa gaieté revint. Dès le second jour qu’il passa à la forteresse, il se mit à la gymnastique, d’après le système extrêmement rationnel d’un Allemand nommé Muller, qui l’intéressait beaucoup. Il se déshabilla complètement ; et à l’ébahissement de la sentinelle inquiète, il fit soigneusement les dix-huit exercices prescrits.

Comme propagateur du système Muller, il était très satisfait de voir le soldat suivre ses mouvements. Bien qu’il sût qu’on ne lui répondrait pas, il dit à l’œil qui apparaissait au guichet :

— Voilà qui fait du bien, frère, ça vous donne des forces ! Voilà ce qu’on devrait vous faire faire au régiment, ajouta-t-il d’une voix persuasive et douce, pour ne pas effrayer le soldat, sans se douter que celui-ci le prenait pour un fou.

La peur de la mort se manifesta en lui progressivement, comme par chocs : il lui semblait que quelqu’un lui donnait d’en bas de violents coups de poing au cœur. Puis la sensation disparaissait pour revenir au bout de quelques heures, et chaque fois, elle devenait plus intense et plus prolongée. Elle commençait déjà à prendre les contours vagues d’une angoisse insupportable.

« Est-il possible que j’aie peur ! pensa Serge avec étonnement. Quelle bêtise ! »

Ce n’était pas lui qui avait peur, c’était son jeune corps robuste que ni la gymnastique de Muller, ni les douches froides ne parvenaient à tromper. Plus il devenait fort et frais après les ablutions d’eau froide, plus la sensation de peur éphémère devenait aiguë et insupportable. Et c’était le matin, après le sommeil profond et les exercices physiques, que cette peur atroce, comme étrangère, apparaissait, juste au moment où, naguère, il avait tout particulièrement conscience de sa force et de sa joie de Vivre. Il s’en aperçut et se dit :

« Tu es bête, mon ami. Pour que le corps meure plus facilement, il faut l’affaiblir et non pas le fortifier. »

Il renonça dès lors à la gymnastique et aux massages. Et pour expliquer cette volte-face, il cria au soldat :

— Frère, la méthode est bonne. C’est seulement pour ceux qu’on va pendre qu’elle ne vaut rien.

En effet, il se sentit comme soulagé. Il essaya aussi de manger moins pour s’affaiblir davantage, mais malgré le manque d’air et d’exercice, son appétit demeurait excellent. Serge ne pouvait lui résister et mangeait tout ce qu’on lui apportait. Alors, il eut recours à un subterfuge ; avant de se mettre à table, il versa la moitié de sa soupe dans le seau. Et cette méthode lui réussit : une grande lassitude, un engourdissement vague s’emparèrent de lui.

— Je t’apprendrai ! disait-il en menaçant son corps ; et il caressait tristement ses muscles amollis.

Mais bientôt le corps s’habitua à ce régime et la peur de la mort apparut de nouveau, non plus sous une forme aussi aiguë, mais comme une vague sensation de nausée, encore plus pénible. « C’est parce que ça dure longtemps, pensa Serge. Si seulement je pouvais dormir tout le temps, jusqu’à l’exécution ! » Il essaya de dormir le plus possible. Il y réussit tout d’abord ; puis, l’insomnie survint, accompagnée de pensées obsédantes et avec celles-ci, le regret de la Vie.

« Ai-je donc peur d’elle ? se demandait-il en pensant à la mort. C’est la vie que je regrette. C’est une chose admirable, quoi qu’en disent les pessimistes. Que dirait un pessimiste si on le pendait ? Ah ! je regrette la vie, je la regrette beaucoup ! »

Quand il comprit clairement, qu’il n’avait plus devant lui que quelques heures d’attente dans le vide, puis la mort, il eut une impression bizarre. Il lui sembla qu’on l’avait mis à nu d’une manière extraordinaire. Non seulement on lui avait enlevé ses habits, mais aussi le soleil, l’air, le bruit et la lumière, la parole et la faculté d’agir. La mort n’était pas encore là et la vie semblait déjà absente ; il éprouvait une sensation étrange, incompréhensible parfois et parfois intelligible, mais très subtile et mystérieuse.

« Fi ! s’étonnait Serge, torturé. Qu’est-ce donc ? Et moi, où suis-je donc ? Moi… quel moi ? »

Il s’examina attentivement, avec intérêt, en commençant par ses larges pantoufles de prisonnier pour s’arrêter au ventre sur lequel pendait l’ample capote. Il se mit à aller et venir dans la cellule, les bras écartés, et continua à se regarder, comme le ferait une femme essayant une robe trop longue. Il voulut tourner la tête : elle tourna. Et ce qui lui paraissait un peu effrayant, c’était lui, Serge Golovine, qui bientôt ne serait plus !

Tout devint étrange.

Il essaya de marcher et il lui sembla bizarre de marcher. Il essaya de s’asseoir et il fut surpris de pouvoir le faire. Il essaya de boire de l’eau, il lui sembla bizarre de boire, d’avaler, de tenir le gobelet, de voir ses doigts, ses doigts qui tremblaient. Il se mit à tousser et pensa : « Comme c’est curieux ! je tousse. »

« Qu’ai-je donc, je deviens fou ? se demanda-t-il. Il ne manque plus que cela ! »

Il s’essuya le front et ce geste lui parut également surprenant. Alors, il se figea en une pose immobile, sans respirer, pendant des heures entières lui semblait-il, éteignant toute pensée, retenant son souffle, évitant tout mouvement ; car toute pensée était une folie, tout geste une aberration. Le temps disparut comme s’il se fût transformé en espace, en un espace transparent et sans air, en une immense place sur laquelle se trouvait tout, et la terre, et la vie et les hommes. Et on pouvait embrasser tout d’un seul coup d’œil, jusqu’à l’extrémité, jusqu’au gouffre inconnu, jusqu’à la mort. Ce n’était pas parce qu’il voyait la mort que Serge souffrait, mais parce qu’il voyait la vie et la mort en même temps. Une main sacrilège avait relevé le rideau qui, de toute éternité, cachait le mystère de la vie et le mystère de la mort ; ils avaient cessé d’être des mystères, mais ils n’étaient pas plus compréhensibles que la vérité écrite dans une langue étrangère.

— Et nous voilà revenus à Muller ! prononça-t-il soudain à haute voix, avec une profonde conviction.

Il hocha la tête, et se mit à rire gaiement, sincèrement.

— Ah ! mon bon Muller ! Mon cher Muller ! Mon brave Allemand ! C’est toi qui as raison, Muller, moi, frère Muller, je ne suis qu’un âne !

Il tourna vivement autour de sa cellule ; et au grand étonnement du soldat qui l’observait par le guichet, il se déshabilla complètement et fit, avec une exactitude scrupuleuse, les dix-huit exercices. Il pliait et redressait son jeune corps un peu amaigri, il s’accroupissait, aspirant l’air et le refoulant, se dressait sur la pointe des pieds, mouvait les bras et les jambes.

— Oui, mais tu sais, Muller, raisonnait Serge, en bombant sa poitrine, — là où les côtes se dessinaient nettement sous la peau mince et tendue, — tu sais, Muller, il y a encore un dix-neuvième exercice, la pendaison par le cou en une position fixe. Et cela s’appelle le supplice. Comprends-tu, Muller ? On prend un homme vivant, Serge Golovine par exemple, on l’emmaillote comme une poupée et on le pend par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’est bête, Muller, mais c’est comme ça, il faut s’y résigner !

Il se pencha sur le flanc droit et répéta :

— Il faut s’y résigner, Muller !