Les Soldats de la Révolution/Desaix

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Les Soldats de la Révolutionp. 341-357).


DESAIX


I


Desaix de Voygoux naquit près de Riom, en 1768. Le pays et la race furent forts en lui, et il leur dut beaucoup. Il appartient vraiment à ce peuple vigoureux, honnête, laborieux entre tous, résigné aux rudes travaux. Mais l’Auvergne jamais ne fit un plus grand travailleur. Dans sa courte vie, dont chaque jour fut un combat, il a eu le temps d’écrire encore beaucoup sur toute matière, sur la guerre, sur l’histoire, sur les lieux où il combattait.

Né, élevé au pied du Puy-de-Dôme, il garda parmi les batailles un doux et calme sentiment de la nature. Une de ses études favorites était la botanique. C’était un goût d’enfance, un souvenir sans doute de ses premières années passées près de sa mère, dans cette bonne Limagne, au petit manoir de Voygoux.

Cette famille était de petite noblesse de province, plus estimée que riche, et l’enfant fut élevé dans une sage médiocrité de goûts et d’habitudes ; d’où cette vie sobre et pure. Ses maîtres, les oratoriens (au collège d’Effiat) contribuèrent sans doute aussi à continuer en lui ces dispositions d’une nature modérée et modeste.

Il n’aima qu’une fois, et il étouffa son amour, pour ne pas déplaire à sa mère..

Nul doute que, si la Révolution n’était venue, Desaix serait resté ce qu’il était, un officier obscur. Il était entré sous-lieutenant à quinze ans, en 1783, au régiment de Bretagne. L’Auvergnat comme le Breton, Desaix comme La Tour d’Auvergne, serait resté là sans rien demander et n’aspirant qu’à n’être rien.

Sous cette surface infiniment modeste, il y avait pourtant (nul ne l’eût deviné) un homme ferme, d’idées très arrêtées, et ne cédant jamais sur ce qu’il croyait juste.

La Révolution vient. Au grand étonnement des siens, qui lui auraient voulu plus d’ambition militaire, Desaix demande et obtient une place dans l’administration, celle de commissaire des guerres.

Il avait compris parfaitement que, dans la désorganisation universelle, dans les dangers qui menaçaient la France, le poste du citoyen était là où l’on pouvait aider efficacement à rétablir l’ordre et à réformer l’armée.

Il avait, sans difficulté, prêté serment à la Constitution. Il le tint ce serment, et refusa obstinément d’imiter ses deux frères, qui avaient émigré. Les plus violents reproches de sa famille n’ébranlèrent point sa résolution. Encore moins les insultes. Il reçut stoïquement l’envoi d’une quenouille qui lui vint de Coblentz.

En mai 92, il demanda à rentrer dans son régiment et passa à l’armée du Rhin.

La première occasion révéla son grand cœur et fit deviner un héros.

Sorti près de Landau, il distingue de loin, dans la plaine, quelques-uns de nos cavaliers aux prises avec l’ennemi. Ils étaient sortis en reconnaissance et se trouvaient surpris ; les Autrichiens avaient bravement lancé sur eux cinq escadrons. Desaix est indigné. Il est sans armes, qu’importe ! Il part, la cravache à la main. Il se jette à l’aveugle dans la mêlée, il est renversé, se relève ; les nôtres, enfin, se dégagent, et Desaix, rentrant avec eux, ramène encore un Autrichien.

Tel fut le commencement de ce grand homme, et telle toute sa vie, inspirée constamment d’un sentiment de justice héroïque.

En Égypte, les Arabes le nommèrent Sultan juste. Ce fut en effet plus qu’un héros, ce fut un juste juge. Et pour lui, le premier point dans la justice fut d’appuyer les faibles.

Dans la guerre d’Allemagne, les habitants virent bien qu’il faisait la guerre aux soldats, jamais au peuple. Ils dormaient sur leur foi profonde dans sa justice. Prêts à fuir avec leur famille à l’approche de l’armée, les paysans rentraient tranquillement : « Pour aujourd’hui nous n’avons rien à craindre, disaient-ils, c’est le corps de M. Desaix ! »


II


Capitaine en 92, général de brigade en 93, servant sous Broglie d’abord, puis sous Custine, participant à l’impopularité de ses généraux et suspecté comme eux, il fut arrêté quelque temps ; son bien fut séquestré. Rien ne le rebuta. Il n’en voulut jamais à la République des défiances qu’inspirait le pouvoir militaire.

À peine sorti de prison, il courut à l’armée, et arriva à temps pour couvrir sa retraite, quand il lui fallut abandonner les lignes de Wissembourg.

On le vit à Nothweiller, les deux joues percées d’une balle et ne pouvant parler, continuer à commander du geste.

Il s’enferma dans cette position, pendant que les autres corps se retiraient, la défendit obstinément, et ne la quitta que la nuit, quand tous furent en sûreté.

Les représentants du peuple, témoins du fait, lui donnèrent dès lors l’avant-garde et le firent général de division.

C’étaient les temps de la famine. Ils révélèrent en lui le héros de la patience et de l’humanité. Ses soldats, le voyant manger comme eux, jeûner comme eux, n’avaient plus le courage de se plaindre. Sobre enfant de l’Auvergne, il mangeait son pain noir, quand on avait du pain, et il buvait de l’eau. Le jour, la nuit, il allait aux bivouacs, causait avec ses hommes du mauvais temps et des privations communes. Il leur donnait ce qu’il avait. Bon pour tous, il avait quelque faible pour ses Auvergnats, leur prêtait parfois de l’argent, à ne rendre jamais.

Un jour, des commissaires des guerres s’avisèrent de lui faire un présent de vins, de vivres. Il accepta avec reconnaissance, et donna tout aux hôpitaux.

L’argent des princes d’Allemagne, leurs caisses restées derrière eux dans leur suite, furent mis fidèlement par Desaix à la caisse de l’armée. Il n’y eut jamais moyen de lui faire accepter les présents qu’on donne ordinairement aux traités de paix. Donc, il rentra en France pauvre, léger et net de toutes choses, si bien qu’à Neuf-Brisach, si l’on n’avait payé pour lui, il se fût couché sans souper.

Dans cette glorieuse campagne de Hoche qui débloqua Landau et nous rendit le Rhin, notre frontière de l’Est, la Lorraine et l’Alsace, une grande part revenait à son lieutenant, Desaix. Il rentre, et il est dénoncé la seconde fois. Son bien est saisi encore, sa mère emprisonnée. Nul murmure, nul reproche. Dans la campagne même, à la première blessure, il avait écrit à sa mère ces mots d’héroïque douceur : « Grâce à Dieu, mon sang vient de couler ; ma mère, vous serez libre. »

L’injustice est bientôt reconnue. Desaix avec simplicité retourne au Rhin.


III


Deux années durant (1794-1795), Desaix combat sans repos.

Son général et celui de l’ennemi (le prince Charles) reconnaissent également dans leurs rapports la précision de ses manœuvres et son étonnante vigueur d’exécution.

Mais le plus merveilleux, c’est qu’en hasardant plus qu’aucun général, c’était lui qui perdait le moins d’hommes. La confiance qu’il donnait aux siens et leur amour pour lui resserraient, augmentaient leur unité d’action et de mouvement, cette force inconnue qui est la victoire.

Sa douceur, son calme ordinaire, qui était grand, devenaient admirables sur le champ de bataille.

Véritable homme de guerre, c’était là qu’il avait toute sa sérénité.

Dans une affaire où tout semblait perdu, Desaix ne bougeait pas. Un aide de camp, un peu ému, vient au galop lui dire : « Général, n’avez-vous pas ordonné la retraite ? — Oui, mon ami, dit-il, la retraite de l’ennemi. »

Pichegru destitué, les représentants voulaient nommer Desaix général en chef. Il refusa obstinément. « Jamais vous ne ferez, dit-il, cette injure aux vieux militaires ; je suis le plus jeune des officiers. » Il fallut qu’on nommât Moreau.

Quand on chercha un homme pour défendre Manheim, et pour y périr, le Comité de salut public nomma Desaix. Quand Moreau, par deux fois, fit le grand et périlleux passage du Rhin, il l’exécuta par Desaix. Quand on chercha enfin, l’ennemi venant à nous, quel serait le général qu’on jetterait dans Kehl pour s’y faire écraser et arrêter là l’Allemagne, c’est encore Desaix qu’on choisit.

Ce fort de Kehl était un fort en terre, une pauvre bicoque sans palissade, avec quelques pièces de campagne. Desaix, peu auparavant, l’avait pris en deux heures. Il le garda deux mois.

Les Autrichiens, systématiques et savants militaires, bâtirent autour du fort des ouvrages énormes, une ligne de puissantes redoutes dont chacune eût valu le fort. Tout cela supérieurement armé de canons qu’on amène de Manheim et Mayence. On les amène pour Desaix. N’ayant pas de canons, il sort et prend ceux de l’ennemi. Il en prend dix, en encloue vingt, rentre avec sept cents prisonniers. De temps à autre, il faisait, la nuit, le jour, de victorieuses sorties. L’ennemi avait perdu douze mille hommes quand il parvint enfin à dominer le Rhin par ses batteries. Desaix alors traita mais à une condition, c’est qu’il emporterait « tout ce qu’il jugerait convenable ». Il emporta le fort. Canons, madriers, palissades, jusqu’aux éclats de bombes dont le fort était jonché, les soldats enlevèrent tout exactement et nettoyèrent la place de sorte que, l’ennemi, ne trouvant plus que des monceaux de terre, demandait où était le fort (10 janvier 97).

Le 17 avril 1797, nouveau passage du Rhin sous le feu d’une armée de quatre-vingt mille hommes, couverts par des retranchements que défendent cent pièces de canon. Desaix passe le premier, le sabre à la main, et reçoit d’un Hongrois un coup de feu à bout portant. Grièvement blessé à la cuisse, il a encore la force de sauver le Hongrois et de l’arracher aux mains des Français.

Le traité de Léoben arrêtant les hostilités, le modeste général déclara vouloir étudier les dernières campagnes de Bonaparte, et se rendit en Italie. Celui-ci s’en prévalut avec son adresse ordinaire, et mit à l’ordre du jour de l’armée une visite si honorable pour elle et son général.


IV


Depuis la mort de Hoche, l’ascendant de Bonaparte avait tout entraîné. L’invasion de l’Angleterre, la grande pensée de Hoche, fut décidément abandonnée pour celle d’Égypte, brillante et poétique, mais sans résultat durable pour qui n’est pas maître de la mer. Même heureuse, cette expédition n’eût rien décidé, rien terminé ; elle n’eût pas empêché les Anglais de continuer à solder contre nous la guerre éternelle.

Desaix prit part à l’expédition. D’abord, il descend à Malte, s’empare en un instant de toutes les batteries, arrive jusqu’à la place, à portée de pistolet. On sait la capitulation.

Débarqué en Égypte et commandant l’avant-garde, il marche hardiment sur le Caire. Il fait connaissance en route avec les redoutés mamelucks. Ces tempêtes de cavalerie, qui étonnent au premier coup d’œil, Desaix enseigna aux nôtres à les regarder froidement et à les attendre de pied ferme. L’expérience s’en fit surtout aux Pyramides.

Desaix se chargea de poursuivre la victoire dans la Haute-Égypte, et serra de près Mourad bey. La grande affaire était d’empêcher ce général des mamelucks de fortifier indéfiniment ses troupes par les secours des Bédouins du désert. Desaix sur les uns et les autres frappa un coup si ferme, que ces tribus, effrayées, ne mirent plus le pied en Égypte.

Le voilà donc vainqueur, qui organise le pays, amasse des subsistances pour lui, pour l’armée du Caire. Par deux fois, Mourad revient avec une infatigable fureur, et jette cinquante mille hommes sur le petit camp de Desaix. Celui-ci le poursuit à mort par les déserts, jusqu’à ce qu’il aille se cacher aux affreuses contrées des Barabras.

Il avait vaincu l’homme et le climat, les Barbares et le soleil. Les tribus vinrent une à une lui rendre hommage, se fiant à son équité, et l’appelant Sultan juste. Ce dernier point était grave. Ce n’eût été rien que de vaincre, si l’Orient n’eût reconnu la justice de l’Occident, accepté sa juridiction.

Tout homme de sens avait prévu l’issue de la campagne d’Égypte. Une armée non secourue, qui allait diminuant toujours, même par ses victoires, devait ou finir d’elle-même, ou capituler. Kléber voulait le sauver à la France, ce reste admirable de l’armée d’Égypte, qui avait été l’armée d’Italie. Il essaya de traiter. Desaix eût mieux aimé périr. Il n’en conclut pas moins, par ordre de Kléber, cette transaction, bientôt violée par les Anglais, qui le forcèrent encore de vaincre à Héliopolis.

Chargé de porter le traité en Europe, Desaix fut arrêté en mer, et prisonnier un mois des Anglais.

Relâché enfin, il aborde, le 19 mai, à Toulon.


V


Il y avait des années que Desaix n’avait revu sa famille, sa mère, tout ce qu’il aimait. Mais, dans la situation critique où il vit la France, il n’hésita pas un moment à se sacrifier lui-même et tous les intérêts de son cœur. Sans rien attendre, il passa les Alpes et s’offrit à Bonaparte.

Plus d’un pressentiment sinistre assiégeait son esprit. « Il m’arrivera quelque chose, disait-il aux siens ; il y a longtemps que je ne me bats plus en Europe ; les boulets d’ici ne me connaissent plus. »

En route, il fut retardé par une insolente attaque de brigands piémontais qui lui tuèrent un homme.

On sait la bataille de Marengo et ses étonnantes péripéties.

Mélas avait déjà écrit sa victoire à Vienne. Lui-même se l’ôta des mains, en détachant sur ses derrières un grand corps de cavalerie. Bonaparte, qui de même croyait tenir Mélas, et qui avait détaché Desaix pour l’envelopper, était fort en péril, si Desaix n’était revenu.

Desaix fit exactement le contraire de Grouchy à Waterloo. Grouchy s’en tint à l’ordre donné et ne bougea pas. Desaix, jugeant la situation changée, entendant le canon lointain, ne tint plus compte de l’ordre, revint et rétablit la bataille.

Il arrive au Premier Consul. Les généraux l’entourent ; ils lui content la journée, lui montrent la situation. Tous sont d’avis de faire retraite. Bonaparte ne dit rien, et presse vivement Desaix de parler.

Desaix regarde le champ de bataille ; puis, tirant sa montre « Oui, dit-il, la bataille est perdue ; mais il n’est que trois heures, nous avons encore le temps d’en gagner une autre. »

Simple et noble parole, qui témoigne, pour l’avenir, et de son cœur indomptable et du jugement qu’il faisait d’une armée qui, brisée, décimée, pouvait, sur le même champ de bataille et le même jour, ressaisir la victoire !

Les troupes fraîches qu’il ramenait avancent pour heurter de front les Autrichiens, les arrêter, pendant que l’armée, ralliée, se jettera sur leur flanc. Ils la croyaient en retraite. Ils sont tout à coup salués par la mitraille de douze pièces qu’on démasque devant eux.

Desaix, à cheval, à la tête de la 9e légère, franchit un pli de terrain et se révèle brusquement à eux par une charge à bout portant.

Ils répondent. Desaix tombe, atteint d’une balle dans la poitrine.

Il était frappé à mort, et ne prononça qu’un seul mot en tombant : « N’en dites rien. »

On le comprit, on lui jeta son manteau sur la tête. Mais on ne parvint pas à cacher sa mort. La 9e en fut furieuse de douleur et de désespoir, et, se précipitant sur la masse des Autrichiens, elle gagna dans cette terrible lutte le surnom d’Incomparable, qui lui a été conservé jusqu’à la fin de nos guerres.

Desaix ne fut retrouvé qu’avec peine au milieu des morts. On le reconnut surtout à son abondante chevelure noire.

La bataille, décidée par lui, donna la paix au monde, l’empire au Premier Consul.

Bonaparte était dés lors si sûr de l’empire que, sur le champ de bataille même, regrettant la mort de Desaix, il dit ce mot impérial « Je l’aurais fait prince. »

On a prétendu, avec bien peu de vraisemblance, que Desaix, frappé au cœur d’un coup mortel, au fort de la mêlée, au bruit de l’artillerie, aurait pu dire et faire entendre cette longue phrase : « Allez dire au Premier Consul que je meurs avec le regret de n’avoir pas fait assez pour vivre dans la postérité. » Desaix vivant ne fit jamais de phrases ; en a-t-il fait une à sa mort ?

Quoi qu’il en soit, cette parole sera à jamais démentie, il a fait assez. Il vivra.

Il vit, non dans les monuments qui lui furent élevés, à Paris, aux Alpes, à Strasbourg, non dans les vains récits, dans la chronique oublieuse et menteuse, mais au fond du cœur de la France ou dans la reconnaissance muette, dans le culte secret des hommes de sacrifice et de devoir.


VI


Je possède un assez médiocre portrait de Desaix, qu’il a laissé faire en Égypte, vraisemblablement pour sa mère, dont il était séparé depuis si longtemps et qu’il ne devait plus revoir. Autrement son excessive modestie n’eût pas permis qu’on donnât cette importance à son image, ni qu’on transmît ses traits à la postérité.

Rien de moins flatteur à l’œil que cette gravure. Le fond, triste et uniforme, est une plaine de la Haute-Égypte, un désert de Thébaïde, tout d’âpres rochers. Plus près, dans une petite oasis de quelques arbres, se voit le camp français, tout le mouvement des travaux militaires, une fourmilière de petites figures noires qui travaillent, apportent les choses nécessaires à la vie. Les femmes, les enfants indigènes vont et viennent parmi les soldats. On sent qu’il y a là une sécurité parfaite, que c’est un lieu de justice et de paix.

On est tout à fait rassuré sur le sort de ce peuple, quand on voit, au premier plan, l’honnête et héroïque figure du général Desaix. C’est celle d’un grand travailleur, d’un homme jeune encore qui a déjà beaucoup fait, beaucoup souffert, et qui jamais ne fera souffrir les autres.

Avec sa riche chevelure noire, avec sa moustache touffue et ses grands yeux noirs, il a l’air triste, mais ferme et doux.

Il rêve… À la patrie lointaine ? aux affections qu’il laisse ? à ceux qu’il aime et ne reverra plus ? Non, il pense à ce peuple qu’on voit là-bas, et dont il est le père. Il pensera l’organisation de cette contrée infortunée. Il pense à cette rude campagne de la Haute-Égypte ; dur labeur, obscur et lointain, caché dans les solitudes, loin de l’attention du monde. Si l’Égypte était un exil pour nos soldats d’Europe, la Thébaïde est un exil par delà l’Égypte elle-même.

Pauvre moine de la guerre, à travers l’affreux désert des moines de la Thébaïde, il poursuit infatigablement le cavalier mameluck. Sous ce soleil terrible, à l’heure où se cache le lion vaincu par la chaleur, où le crocodile haletant se tapit dans le Nil, le général Desaix ne lâche pas prise. Il travaille, écrit, ou combat.

« Sois pur, pour être fort. » Ce mot grave de la Perse antique se réalise à la lettre dans la vie de Desaix. Caractère absolument vierge, il dut sa sève, sa verdeur admirable, à son austérité. Sa vie est d’une pièce, d’un fil tout aussi net que fut celui de son épée.

Le devoir, le travail, telle fut sa droite ligne, et il a ignoré les courbes de la vie. Ce que peut être le plaisir, même légitime, il ne l’a jamais su. Ayant en lui sa récompense, il n’a demandé rien de plus, rien regretté, rien désiré. Se dévouer, sans éclat et sans bruit, ce fut toute son ambition. Indépendant à l’intérieur, gardant toute son âme, il se subordonnait volontiers même à moindre que lui. C’était une de ces rares créatures que la nature a faites tout exprés pour le sacrifice, qui d’elles-mêmes se sentent nées pour cela, et qui le veulent ainsi.