Les Soldats de la Révolution/Hoche

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Les Soldats de la Révolutionp. 358-409).

HOCHE


I


COMMENCEMENTS


I


Dans une des visites que j’ai eu l’honneur de faire à la veuve de celui qui fut depuis le général Hoche[1], j’ai vu de lui une miniature douce et forte, si bien équilibrée de qualités diverses, qu’elle échappe à toute description.

Hoche était fort grand, il avait cinq pieds huit pouces il portait la tête très haute. Il était un peu mince pour sa taille, et peut-être un peu serré des épaules. Il avait une activité prodigieuse, terrible, qu’ont rarement les hommes de grande taille. Son geste habituel, un peu bizarre, mais qu’expliquent assez les difficultés, les contradictions qui traversèrent sa carrière, était de se mordre souvent la main au pli des secondes phalanges.

La hauteur de sou âme était dans tout son aspect, dans sa figure. Soldat aux Gardes-françaises et très jeune encore, il figurait à une revue ; une grande dame de Versailles, avec la finesse et le tact de son sexe, le remarqua entre tous et dit : « Voyez-vous celui-ci ? Ce n’est pas un soldat, c’est le général. »

Du reste, dans sa personne rien de sombre, rien de triste une grande sérénité. Et sous ce calme, une application extrême, continue, jamais démentie. Elle seule peut expliquer qu’il ait tant fait, tant voulu, tant pensé, tant projeté dans sa vie de vingt-neuf ans, parti de si bas, ayant à rompre tant et de si cruels obstacles par l’effort de la seule vertu.

Cette action rapide, dévorante, qui le mena si vite à la mort, n’embrassait pas seulement les sciences militaires ; on est pénétré d’étonnement de voir qu’à l’armée de l’Ouest, au milieu des tentatives si fréquentes d’assassinat, des craintes de soulèvement, de l’attente de la flotte anglaise, des préparatifs de la descente en Angleterre, il songeait à commencer l’étude de la métaphysique et priait un ami de lui envoyer tel livre de Condillac.

Il répétait à chaque instant, s’en sans apercevoir, et se parlant à lui-même, un mot du fameux Jean de Witt : « Fais ce que tu fais », c’est-à-dire fais bien et agis fort, travaille sérieusement. Il disait encore souvent un mot héroïque : « Des choses, et non des mots. » En lui point de rouerie, de mise en scène, d’appel à l’art point de faiseur d’arrangement pour les bulletins.

Hoche avait pour les sciences morales la préférence que Napoléon, eut pour les mathématiques. Il voulait étudier la philosophie, l’économie politique avec O’Connor. Partisan d’abord des avantages commerciaux pour l’Irlande, dès que celui-ci lui eut expliqué la liberté du commerce : « Oh ! la belle science ! vous me l’apprendrez ! » Il se jeta dans ses bras. M. O’Connor, qui m’a raconté le fait, me disait encore : « Personne n’écoutait si bien que Hoche, n’était si avide de savoir, si désintéressé d’amour-propre.


II

Orphelin presque à sa naissance, Hoche n’eut d’autre éducation que celle qu’il se donna lui-même. Nous l’avons appelé un enfant de Paris, quoiqu’il fût né à Versailles. Mais de très bonne heure il eut Paris, le grand Paris, pour éducateur.

Paris a ses séductions, comme toutes les grandes villes mais pour ceux qu’il n’énerve pas, il est la plus grande école du monde. Là nul objet qui ne puisse instruire. Les murs parlent, les pierres racontent, les pavés sont éloquents.

Hoche a raconté ses origines dans une lettre magnifique, en réponse à ses ennemis[2]. Fils d’un soldat devenu palefrenier aux écuries du roi, il fut d’abord soutenu par sa tante, une fruitière. Mais bientôt il se suffit à lui-même, il se fit soldat.

Hoche, à vingt ans, faisait son éducation comme s’il eût prévu sa destinée. Il dévorait tout. Faut-il dire que ce grand homme, pour acheter quelques livres, tirait de l’eau, la nuit, chez les jardiniers ? Le jour, il brodait des gilets d’officiers et les vendait dans un café que l’on montre encore au bas du Pont-Neuf.

Son imagination était alors infiniment active et mobile. Il lisait, dévorait Rousseau, le bréviaire de la Révolution, en attendant qu’elle vînt. Il lisait aussi des voyages. Il s’engagea, croyant que c’était pour les Indes ; il se trouva que, par une supercherie ordinaire aux recruteurs, ils lui avaient fait signer un engagement dans les Gardes-françaises [3].

Ce corps participait beaucoup à l’esprit du temps. Les Gardes-françaises étaient en faction aux théâtres, aux lieux publics ils y recevaient d’avance le souffle de la Révolution.

L’Ancien-Régime était assez fou cependant pour se fier aux Gardes-françaises, mariés pour la plupart. Fort impolitiquement on avait supprimé le dépôt où l’on élevait les enfants de troupe.

Le coup d’État du 23 mai 89, qui brisait la volonté de cinq millions d’électeurs, et donnait au clergé un veto contre la Noblesse et le Tiers, n’épargnait pas l’armée.

Par l’acte du 23, le roi déclarait de la manière la plus forte qu’il ne changerait jamais l’institution de l’armée, c’est-à-dire que la noblesse aurait toujours les grades ; que le roturier ne pourrait monter, que le soldat mourrait soldat. Ainsi, le seul changement qu’on fît aux institutions militaires, on le faisait contre lui.

Ce fut alors que Jourdan, Joubert, Kléber, qui d’abord avaient servi, quittèrent le service militaire, comme une impasse, une carrière désespérée. Augereau était sous-officier d’infanterie ; Hoche, sergent ; Marceau, soldat ; ces jeunes gens de grand cœur et de haute ambition étaient cloués là pour toujours

Le jour même où les électeurs de Paris, annulés par le veto du roi, faisant à leur tour leur coup d’État, se réunirent dans la misérable salle d’un traiteur, 25, rue Dauphine, sans être convoqués, et contre la volonté du ministère qui leur en refusait la permission, — les soldats des Gardes-françaises, comme si le cri Aux armes ! eût retenti dans les casernes, forcèrent la consigne qui les retenait depuis plusieurs jours, se promenèrent dans Paris, vinrent fraterniser avec le peuple. Depuis quelque temps déjà, des sociétés secrètes s’organisaient parmi eux ; ils juraient de n’obéir à aucun ordre qui serait contraire aux ordres de l’Assemblée.


III


Le 14 juillet, Hoche est au nombre des vainqueurs de la Bastille. Après le licenciement des Gardes-françaises, il entre (août 89) dans la garde parisienne, instituée par La Fayette, et il y est nommé adjudant sous-officier. Un jour de manœuvres aux Champs-Élysées, le ministre de la guerre Servan remarque la tenue et la précision du peloton commandé par Hoche, et demande le nom de « ce jeune homme alerte qui conduit si bien sa compagnie ». Quatre jours après, Hoche reçoit le brevet de lieutenant dans le 58e régiment (Rouergue). En juin 92, il rejoint son corps en garnison à Thionville, et contribue à la brillante défense de cette place assiégée par les Autrichiens. De là, il passe à l’armée des Ardennes, dans la division du général Leveneur.

Le général Leveneur était ce brave entre les braves dont nous avons déjà parlé, qui avait eu ce hasard singulier de prendre un fort à lui seul (la forteresse de Namur). C’était du reste un soldat très simple, très dévoué. Nous avons dit qu’il l’était à La Fayette au point que, La Fayette partant, Leveneur, machinalement et d’instinct, était parti aussi. Mais nous avons vu comment il se repentit heureusement, revint, et, reçu comme simple soldat, déposa sans murmure l’épée, l’épaulette, prit le sabre de hussard, jusqu’à ce que de nouveaux services lui eussent fait restituer son grade de général. Noble simplicité de ces temps si loin de nous

Le jeune instructeur des volontaires de 92 apparaît dans l’histoire en mars 93, le jour même où toutes les puissances de l’Europe coalisées firent subir au général Leveneur son premier échec sous Maëstricht. Hoche, alors capitaine, fut chargé, dans cette malheureuse journée, de sauver le matériel de l’artillerie. Il le fit avec audace, habileté, ne laissant pour tout butin à l’Autriche qu’un seul canon.

Leveneur l’admira, le prit en amitié, en fit son aide de camp. Il avait bien vite démêlé le héros sous l’effervescence du jeune homme. Il voulut compléter son éducation.

Le brave et bon Leveneur avait lui-même besoin d’une tête pour le diriger. Ce fut le jeune Hoche. Dans la déroute de Neerwinde, dans la retraite qui suivit, ils couvrirent l’armée. Ils livrèrent près de Louvain, à la Montagne de Fer, un combat de dix-sept heures, qui fit réfléchir l’ennemi, et lui fit sentir que, tout vainqueur qu’il était, il n’entamerait pas aisément la France.

Leveneur, resté fidèle, à la suite de Dumouriez, n’en était pas moins suspect. Hoche le défendit. Quand on arrêta Leveneur, il se fit aussi arrêter. Tout s’éclaircit cependant. Hoche put aller à Paris s’entendre avec les chefs du nouveau gouvernement, les meneurs de l’opinion. Il évita les Jacobins, trop défiants pour le militaire, s’adressa aux Cordeliers. Il connaissait déjà Danton. Il alla voir aussi Marat, et plaça dans son journal une forte et chaleureuse lettre contre les intrigants qui perdaient l’armée.


IV


Hoche, à son retour à l’armée, reçut du général Barthélemy l’ordre d’aller sur-le-champ s’enfermer dans Dunkerque, menacé par le duc d’York.

C’était le moment où la coalition, démasquant sa hideuse immoralité, avouait que le nom du roi n’était qu’un prétexte pour elle. Les Autrichiens dans Condé, les Anglais à Dunkerque, à Toulon, ne cachaient point qu’ils venaient en conquérants s’approprier la dépouille de Louis xvi, et non secourir son fils.

L’affaire de Dunkerque, pour quiconque sait l’ancienne histoire de France, doit passer pour un des plus grands périls que la France nouvelle ait courus. Rappelons-nous que l’Anglais, occupant Calais deux cents ans, a été pendant tout ce temps maître de nos mers, maître de nos côtes, entrant, sortant à volonté de ce terrible repaire, faisant trembler à chaque instant toutes nos provinces du Nord. Telle eût été notre situation s’il eût occupé Dunkerque.

L’indignation donna aux nôtres une force surhumaine. Les rois étaient pris ici en flagrant délit, comme voleurs, la main dans le sac, venant voler Louis xvii qu’ils avaient dit vouloir défendre. Vingt mille Anglais, vingt mille Autrichiens tenaient Dunkerque investie. Hoche se jette dans la place, et fait des prodiges. Devenu chef de brigade, il donne aux travaux une activité extraordinaire ; il exécute avec sept mille hommes des réparations qui en auraient exigé vingt mille ; il se met à piocher lui-même. La garde civique est découragée, il relève son énergie ; les matelots se sont insurgés, il les ramène au devoir. Il communique à tous son patriotisme et sa flamme. On a conservé plusieurs des mots d’ordre qu’il donnait chaque jour, et où apparaît la grandeur de sa pensée : Despotes, Mort. — Pitt, Néant. — France, Exemple. — Liberté, Univers.

Dans une foudroyante sortie ; il écrase la gauche anglaise, Jourdan écrase la droite. L’ennemi n’eût pu échapper si le général Houchard n’eût, par hésitation ou faiblesse, lui-même arrêté la victoire.

C’est à Dunkerque que se révéla l’étonnante lucidité de Hoche sur les choses de la guerre. Il adressa au Comité de salut public un plan simple et hardi, qui, plus tard, adopté, suivi à la lettre, décida le succès de la campagne de Hollande.

Ce mémoire contenait des vues de génie. L’auteur demandait que l’armée de Nieuport suivît une marche plus déterminée : « Nous faisons une guerre d’imitation, disait-il, nous allons où va l’ennemi. Ne pouvons-nous donc agir de nous-mêmes ? Cessons de nous disséminer, combattons par masses et marchons fièrement à la victoire. Marchons ! il ne faut pas que la République attende l’an prochain pour être sauvée ! »


V


Le 1er octobre 93, Carnot, se trouvant assis au Comité de salut public près de Robespierre, lui passa une lettre qu’il venait de recevoir, signée Hoche, un nom inconnu.

Cette lettre, toute pleine d’ardeur patriotique et républicaine, faisait la proposition hardie d’une descente en Angleterre, indiquait les moyens possibles, supputait les forces nécessaires, et se terminait ainsi : « Je ne demande ni place ni grade, mais l’honneur de mettre le premier le pied sur la terre de ces brigands politiques. »

Robespierre, après avoir lu, dit à Carnot : « Voilà un homme infiniment dangereux. »

La défiance de Robespierre n’était pas, il faut le dire, trop déraisonnable. Robespierre, Saint-Just, en amants jaloux de la République, avaient le pressentiment qu’elle périrait par les généraux. Or, de tous, et sans excepter Bonaparte qui vint plus tard, Hoche semblait le plus à craindre. Il l’était par une chose que lui seul eut à ce degré : la chose dangereuse dans les cités libres : il était aimé.

Un vieux et vénérable général, très savant des choses et des hommes de ce temps déjà reculé, et qui a gardé son bon sens dans l’infatuation universelle, le général Koch, me dit un jour un mot qui me frappa fort : « Mais enfin, demandai-je, qui l’eût emporté des deux rivaux, Hoche et Bonaparte ? » Il me répondit ces propres paroles : « Contre ce terrible calculateur, Hoche aurait eu une chance il était aimé[4] »

Pourquoi l’était-il ? Lui-même en dit la principale cause : il aimait. C’était sa maxime, qu’il répétait à chaque instant : « Pour être aimé, il faut aimer. » Il n’aimait pas seulement ses égaux, mais, ce qui est rare, ses chefs.

Il fut aimé fanatiquement de tous ceux qui l’entourèrent. Les sombres et défiants proconsuls envoyés aux armées de Rhin-et-Moselle purent craindre que ces sages armées, les plus sages de la France, ne fussent pourtant corrompues par leur enthousiasme pour ce séduisant jeune homme. Les militaires, Ney, Lefebvre, l’auraient suivi à l’aveugle ; les héros de la République, les Desaix, les Championnet avaient un faible pour lui, ne le distinguant pas de la République elle-même.

Mais si cet attachement des plus grands hommes de guerre semblait le rendre dangereux, il pouvait lui prêter aussi une force utile à la patrie, si, l’heure venue, épargné par le destin, il se fût constitué (comme il est probable) le défenseur de la liberté contre l’ambition militaire. Lui seul, appuyé sur la République et sur ses glorieuses amitiés, il eût opposé une barrière au nouveau César. L’homme à qui les dieux cédèrent (pour parler comme un Ancien) eût pourtant trouvé un obstacle : le général Hoche et le droit.


II

Landau. — La prison


I

Au moment où il venait de faire merveille à Dunkerque, Hoche avait à peine vingt-six ans.

Jadis, dans un mouvement impétueux, il avait écrit une première lettre à Carnot, qui fut étonné et dit : « Ce sergent ira loin. » La prédiction déjà s’accomplissait.

Baudot et Lacoste, qui avaient pris la direction de l’armée de la Moselle, obtinrent que Pichegru ayant l’armée du Rhin, le commandement de l’armée de la Moselle fût donné à Hoche. Par un ferme bon sens qui touche au génie, ils comprirent qu’il n’y avait à attendre nulle victoire sans unité, que l’unité militaire, c’était celle de l’âme et du corps, du général et du soldat et pour général ils prirent le plus aimé, le plus aimable, le plus riche des dons du ciel, un homme en qui était le charme de la France, l’image de la victoire.

L’armée fut enthousiaste de lui avant Lqu’il eût rien fait. Un officier écrivait : « J’ai vu le nouveau général. Son regard est celui de l’aigle, fier et vaste. Il est fort comme le peuple, jeune comme la Révolution.

Hoche avait les Prussiens en tête, et Pichegru les Autrichiens. Hoche devait percer les lignes des Vosges, débloquer Landau, et opérer sa jonction avec Pichegru.

L’armée de la Moselle, qui avait le plus à faire, avait été, jusque-là une armée sacriliée ; on l’avait souvent affaiblie au, profit de celle du Nord, et récemment au profit de celle du Rhin, qui en tira six bataillons. Elle était bien plus affaiblie encore par sa longue inaction, par son mélange avec la levée en masse, par l’indiscipline. Hoche comprit les difficultés. Une telle armée était susceptible d’un grand élan, mais fort peu de manœuvres savantes. Il était difficile avec elle de suivre les idées méthodiques du Comité. La rapidité était tout. Hoche supprima les bagages, les tentes mêmes, en plein décembre.

Les soldats déjà fatigués de la campagne, murmuraient hautement. Hoche mit à l’ordre que le régiment qui avait le premier exprimé son mécontentement, n’aurait pas l’honneur de prendre part au prochain combat. Les mutins vinrent, les larmes aux yeux, supplier le général de lever cette punition infamante, implorant la bataille, demandant à marcher, au contraire, à l’avant-garde. Hoche leur accorda cette grâce, et ils firent, pour l’en remercier, des prodiges de valeur.

Malheureux à Kaiserslautern dans ses premières attaques, Hoche revint à la charge avec un acharnement extraordinaire. Toute l’armée criait : « Landau ou la mort ! »

Bien lui en prit en ce moment d’être un soldat parvenu. Noble, il eut été suspect ; mais il reçut une lettre rassurante et généreuse de Saint-Just et de Lebas. Lacoste et Baudot le suivaient pas à pas, combattaient avec lui en intrépides soldats, durs, sobres, couchant sur la neige.

L’échec de Kaiserslautern faillit se renouveler devant Frœschwiller. Les redoutes de l’ennemi, disposées en amphithéâtre, étaient défendues par une invincible artillerie. À l’aspect des retranchements et du triple rang de batteries qui les couronnent, les bataillons républicaine hésitent. Mais Hoche connaît ses soldats ; ces formidables canons, il les met gaiement aux enchères. « Camarades ! s’écrie-t -il en parcourant les rangs, à quatre cents livres pièce les canons prussiens ! — à cinq cents ! — à six cents ! » « Adjugé ! » répondent en riant les soldats. Ils s’élancent au pas de charge, la baïonnette en avant ; en moins d’une heure, les trois lignes de redoutes sont franchies, emportées ; les Prussiens abandonnent dix-huit canons, vingt-quatre caissons et les pièces traînées devant le général Hoche sont payées comptant au prix de l’adjudication.

Les Prussiens cédèrent l’armée de la Moselle déboucha des Vosges, descendit en plaine Laudau fut sauvé, la jonction opérée avec Pichegru. Hoche se jeta dans ses bras : « Qu’est-ce que c’est que ce Pichegru ? écrivait-il ses joues m’ont paru de marbre »

Le premier bulletin daté de Landau fut envoyé par Pichegru. Barère parla de la victoire, sans dire un seul mot de Hoche.

Landau, Bitche, ces forteresses étaient le dernier, le faible fil auquel était suspens ; le grand avenir de la France. Le Comité de salut public, dans ce péril, avait pris une décision forte. Il avait envoyé dans Strasbourg, perdue presque pour la République entre les traîtres et les fous, il avait envoyé Saint-Just, c’est-à-dire la loi, la mort.

Qu’allait-on faire maintenant ?Qui devait commander les deux armées pour agir d’ensemble ? Saint-Just ne daignait pas communiquer à Baudot et à Lacoste ses instructions secrètes. Ils se lassèrent de cette taciturmté et de,l’inaction de Pichegru. Ils jouèrent leur vie. Le 24 décembre, ils ordonnèrent à Pichegru d’obéir à Hoche.

Tout dès lors alla comme la foudre. Hoche lança six mille hommes au delà du Rhin, sur les derrières de l’ennemi. Puis, lui-même, en cinq jours de combat, terribles, acharnés, il poussa l’ennemi à mort, et se jeta sur le Rhin.

Voilà l’Alsace sauvée, l’étranger chassé, le Rhin repris, conquis, gardé (jusqu’en 1815) !

Quels sont les plans admirables qu’on reproche à Hoche, Lacoste et Baudot d’avoir fait manquer par leurs victoires ? On eût, dit-on, enveloppé l’armée autrichienne. C’était l’idée fixe toujours de prendre et d’envelopper. On le voulait à Dunkerque. Il semble qu’on n’ait pas su ce qu’étaient les armées de la République. Très vaillantes, elles étaient très peu manœuvrières encore, très peu capables de ces opérations compliquées, si faciles à combiner dans le cabinet, si difficiles à exécuter sur le terrain avec des soldats novices, émus, spontanée, et qui, forts par la passion seule, étaient infiniment moins propres à servir d’instruments aux calculs des tacticiens.

L’offensive brillante que prit Hoche en Allemagne, et qu’on arrêta, était chose plus pratique certainement que la tentative de faire saisir comme en un filet une armée très aguerrie par la nôtre, formée d’hier, les vieilles moustaches hongroises par nos toutes jeunes recrues.

Hoche, arrêté dans ses succès, fut furieux il écrivit énergiquement qu’il briserait son épée, qu’il irait vendre du fromage chez sa tante la fruitière. (Papiers de Lindet.)

Le Comité indigné, effrayé de ce langage nouveau, l’éloigna de ses soldats « pour un autre commandement ».

Ce commandement fut à la prison des Carmes.


II

Hoche, aux Carmes, n’eut qu’une cellule de six pieds carrés, sans jour et sans air, donnant sur une étable, dont les vapeurs ammoniacales faillirent l’aveugler[5] Quelle loge pour ce jeune lion, qui avait toujours vécu sous le soleil, respiré toujours le grand air libre des batailles, déployé en tout temps une si terrible activité !

Cette vaste et sinistre maison des Carmes, sinistre par ses souvenirs, était alors pleine de femmes, la plupart charmantes. On y montre une chambre longue et profonde, très étroite, de vingt pieds sur quatre, où se trouvaient entassées les trois grandes dames les plus gracieuses et les plus jolies de Paris, la Cabarrus, la Beauharnais et une autre. On se voyait à travers les grilles de la prison.

Il ne pouvait exister aucun lieu plus dangereux pour un homme d’action que les prisons de la Terreur. La mort n’y était pas seule à craindre, mais pour peu qu’on y séjournât, une autre mort l’énervation physique et morale. Elles étaient excessivement malsaines en tous sens, ces prisons. Hoche devait y rencontrer les seuls écueils où pût heurter sa vertu républicaine, l’amour et la mollo pitié. Les dames de la cour étaient là cent fois plus dangereuses qu’elles ne l’eussent été à Versailles. Leur coquetterie, leur esprit d’intrigue, leur corruption, n’apparaissaient plus ; on voyait des femmes souffrantes, inquiètes, qui avaient besoin d’un ami pour se rassurer. On disputait peu son cœur à celle qui, peut-être, devait mourir demain.

Hoche fut transféré bientôt à la Conciergerie. Il y resta quatre mois. Il lisait les moralistes, Sénèque et Montaigne, les ingénieux panégyristes de la mort. Lui-même écrivait des portraits de mœurs et des caractères. Aux livres de ces beaux esprits, il comparait la réalité vivante, tous ces gens qui, riant, pleurant, égayant leur dernière heure de plaisirs rapides, franchissaient le grand passage.

L’ancienne société était encore, là, terriblement corruptrice ; elle l’était par la pitié ; elle l’était par le plaisir ; elle l’était par le doute. Un vertige contagieux venait ; on partageait volontiers la dernière heure des victimes, leurs pleurs ou leurs légèretés folles. C’était la meilleure école pour perdre la foi, les mœurs, pour haïr la République.

Hoche était heureusement un trop grand cœur pour s’abandonner à cette influence. On le voit par ces esquisses qu’il écrivait en prison ; il essayait par l’ironie de repousser cette mort morale. Il écrivait des choses badines, et n’en était que plus triste.

Un jour qu’il se promenait mélancoliquement dans un long corridor, sombre, on ouvre à grand bruit le guichet ; un homme d’assez haute taille s’incline pour passer la porte basse, et se relevant montre à Hoche la noble, l’impassible, la redoutée figure de Saint-Just. C’était le 9 thermidor. Nous tenons ce détail de Mme Hoche elle-même. L’un entre, l’autre sort. Voilà la prison, et voilà la vie !

Celui qui sortait était incapable d’insulter à ses ennemis qui venaient prendre sa place. Quelle qu’ait été l’erreur fatale des chefs de la Terreur, Hoche savait leur sincérité, leur dévouement à la France. Il n’a jamais dit un seul mot contre eux. Un officier lui rappelant qu’ils avaient été ensemble à la Conciergerie : « Oublions cela, mon ami, lui dit-il, craignons que ce souvenir ne nous rende injustes pour ceux qui servirent la patrie au péril de la vie et qui s’immolèrent pour elle. »


III

La Vendée


I

Enfoui quatre mois dans un cachot, Hoche y laissa sa santé pour toujours.

Thermidor, la mort de Saint-Just, ne lui ramenèrent pas la faveur des bureaux. On donna à Pichegru la grosse armée et l’affaire éclatante de Hollande. A Hoche, la triste Vendée, une guerre douloureuse, ou il s’usa, et où la victoire même était un deuil.

Qu’allait faire dans cette guerre plus que civile, qui était en même temps une guerre d’embûches, une guerre de buissons, cet homme de vingt-cinq ans, si impétueux sur le Rhin, ce général rapide, en qui ses officiers (Desaix, Championnet, Lefebvre, Ney) voyaient distinctement le génie de la France, l’étoile de la. victoire ? Hoche étonna dans l’Ouest par une longanimité étrange et inouïe. Chez ces paysans sauvages, dans cette guerre d’incendies, de vols, d’assassinats, il apporta une chose nouvelle, le respect de la vie humaine. Les premiers mots qu’il dit, empreints de son grand cœur, étaient le plus touchant appel : « Français, rentrez au sein de la patrie ! Ne croyez pas que l’on veuille votre perte ! Je viens vous consoler. Et moi aussi, j’ai été malheureux… » (septembre 94.)

La Vendée s’éteignait, la Bretagne s’allumait. A Rennes, où il arrive d’abord, il trouve la contre-révolution frémissante, déjà insolente. Qui le croirait ? personne à aucun prix ne voulut lui donner de logement. Rien ne le corrigea de sa générosité.

Les villes souffraient fort du soldat, qui lui-même s’y énervait, devenait indiscipliné. Hoche prit la mesure utile, mais sévère, à l’entrée de l’hiver, de le tirer des villes ; des villages, de le faire camper dans une suite de petits camps qui surveillaient tout le pays, l’enveloppaient comme d’un réseau.

La loi autorisait l’armée à prendre un cinquième de la moisson. Le paysan fut bien surpris de voir le général fournir de la semence à ceux qui en manquaient, donner des vivres aux plus nécessiteux, se faire le père commun du peuple et du soldat.

La campagne eut de lui un autre bien inattendu. Dans la Vendée, on forçait le paysan à couper, à détruire ses haies, qui lui sont nécessaires pour parquer le bétail, lui donner du feuillage, et pour les mille usages qu’on tire du petit bois. Hoche, avec une magnanime confiance, permit les haies, montrant qu’il redoutait peu l’embuscade, craignait peu d’être assassiné. Ou attenta pourtant quatre fois à sa vie. À la première, il envoya vingt-cinq louis à la veuve de l’assassin ; une autre fois, il se chargea de nourrir les enfants de son meurtrier.

Cela était si imprévu, si surprenant, que personne n’y crut. Quand, par sa conduite, il se montrait si vraiment bon et humain, on le jugea faible et crédule. Il se refusait les moyens irritants dont on avait tant abusé, les visites domiciliaires, par exemple : la bonne société, les belles dames caressantes, feignant d’admirer sa grandeur d’âme, l’invoquaient en faveur de ces « pauvres chouans ».

Tandis qu’on essaye ainsi de l’aveugler, on répand dans l’Ouest la fable que la République est partout vaincue, que le Bourbon d’Espagne vient de faire son entrée à Paris. Les chouans hardiment se montrent au théâtre de Nantes dans leur costume ; l’officier est en habit vert ; tous ont des colliers verts et noirs, de belles écharpes blanches, chargées de brillants pistolets.

Pendant qu’ils paradent, un personnage fort louche, M. de Puisaye, passe de Bretagne à Londres, avec les pouvoirs de quelques chefs douteux. Il va droit à Pitt. Ce ministre n’avait jamais vu un si mauvais Français, si bien fait pour vendre la France. Nos émigrés, absurdes, inconséquents, légers, faisaient des réserves, parfois se souvenaient de la patrie. Puisaye, du premier coup, dit « qu’il était Anglais » (en effet il avait quelques parents anglais). Il surprit Pitt en affirmant que la Bretagne ne voulait plus des émigrés étourdis et brouillons, qu’elle voulait des Anglais. Des anglais déguisés ? Non pas, des Anglais avoués, en uniforme, en habit rouge ! Elle demandait qu’en toute place conquise avec le drapeau blanc, le drapeau anglais fût arboré. Pour un moment ? Non pas, pour y rester. On désire que les Anglais restent et qu’ils ne s’en aillent pas.

Quand Puisaye eut ainsi magnétisé Pitt, il le désabusa sur le fanatisme de l’Ouest, il le lui montra prêt à recevoir l’assignat de l’étranger, contrefait par les plus habiles graveurs de Hollande ; indiscernables assignats que Cambon eût acceptés. On en ferait d’abord trois milliards à la fois ; de quoi acheter la Bretagne. Ce moyen était sur. La France était perdue.

Chose piquante, ce projet, qui allait combler les chouans, avait pour base et garantie la ruine de l’émigration. Si l’on en venait là, quel champ superbe de disputes, que de procès entre les royalistes mêmes, quel magnifique espoir de guerre civile ! Car enfin, tous ces milliards d’assignats seraient finalement payés en biens nationaux, biens d’Église, biens d’émigrés. Pitt remercia Dieu.

Puisaye, regorgeant d’assignats, en saoula les chouans. Il payait même d’avance. Il donna à plusieurs jusqu’à deux ans de solde. Mais la merveille, c’est que ces assignats, étant si parfaits, ne pouvant être refusés de personne, il les changeait en or à volonté. Un fleuve d’or coula tout à coup. Chaque prêtre qui partait de Londres avait dix mille livres en louis.

Que pouvait contre tout cela le génie de Hoche ? Il avait à lutter contre une force immense, invisible. Il ne pouvait même combattre l’insaisissable ennemi.

La tactique des honnêtes gens qui obsédaient le général et les représentants, était de leur persuader que la terrible orgie de sang qui avait saisi le pays (le chouan, la poche garnie, n’avait plus de travail que de se promener en égorgeant, pillant les patriotes), que ces assassinats n’étaient pas politiques, étaient de simples actes de voleurs, de brigands.

Les chouans avaient, cependant, leurs tigres et leurs renards : le tigre Cadoudal, le renard Cormatin. Ce dernier regardait vers Londres, rusé et patient, mystifiait les républicains, se moquait d’eux.

Hoche, dans son désir d’arrêter l’effusion du sang, ne refusa pas de voir Cormatin, qui menait toute l’intrigue. Ce chef se donna pour humain et sage, tout à fait ami de la paix. Hoche, suivant son grand cœur, lui parla comme à un homme sincère, rappela ses propres malheurs et s’étendit sur le besoin de sauver le pauvre peuple. Il répéta ce qu’il avait dit dans une lettre « Qu’ils viennent, qu’ils viennent, je suis prêt à les embrasser. »

« Je suis Français, dit Cormatin, et comme tel je me suis réjoui de vos victoires du Rhin, des Pyrénées. Je sais bien, hélas ! que mon parti, formé par le désespoir, n’a rien à attendre du dehors. » Hoche, charmé de le voir dans de bonnes pensées, lui rappela la conduite de l’Angleterre dans la Vendée, et crut l’avoir convaincu que les Vendéens et les émigrés avaient été joués par la coalition.

Mais Hoche n’était pas de ceux qu’on trompe longtemps. Un jour, il traversait un bois avec Cormatin ; celui-ci, averti par un de ses hommes, dit d’un air mystérieux : « Il y a là des gens… je vais leur parler. » Il voulait avoir l’air de protéger le général. — « Je ne veux rien de vous, monsieur, dit Hoche ; je passerai bien sans vous. Restez et tenez-vous derrière. » Cormatin, en grommelant, obéit, se mit derrière ; puis il piqua des deux et disparut dans le bois.

Le cruel mois de mai (1795), qui fut l’éruption des grands massacres du Midi, arracha dans l’Ouest le voile de la fausse paix, hypocrite et sanglante, qui fut le résultat de la pacification de la Jaunais (15 février 1795). Il montra les abîmes qui se cachaient dessous.

Tandis que, de toutes parts, continuaient les assassinats des patriotes, les attaques sur les routes, l’affamement des villes où les chouans empêchaient d’apporter les vivres, les représentants s’obstinaient à croire à cette paix, à dire et redire à la Convention qu’elle avait tout fini.

À la moindre répression, c’était Hoche que l’on accusait. « Il violait la paix. Il se plaisait à réveiller la guerre, à refaire une Vendée. » Par deux fois, on faillit lui enlever le commandement. C’était plutôt l’indulgence qu’il eût fallu blâmer. La débonnaireté de Carnot (qui dirige la guerre jusqu’en mars), la magnanimité, parfois mal placée, de Hoche émoussaient l’action. Quelle risée les chouans purent faire de sa lettre héroïque, imprudente, au coquin Bois-hardy ! Il croit à son repentir, il lui ouvre les bras, lui écrit comme à un frère, tend sa glorieuse main à cette main, sanglante. Nouveaux assassinats. À mort les modérés ! À mort le paysan qui porte son grain à la ville ! À mort les voyageurs les plus inoffensifs ! Ils tuèrent neuf enfants qui s’en allaient à une école de marine.

Les royalistes introduits dans les Comités gouvernants de la Convention écrivaient : « Ce sont les terroristes qu’il faut désarmer » (terroristes, lisez : patriotes). Autrement dit désarmez les victimes !

Ces Comités crédules ; ayant de tels guides, n’entendaient pas les avis de Hoche ; ils entendaient les contes, les fables, les mensonges du rusé Cormatin. Il écrivait impudemment aux Comités : « Vous craignez les Anglais. N’ayez peur. Un seul mot de moi les renverra. » Cormatin protégeait la France !

Tout périssait. Le soldat affamé mangeait souvent de l’herbe. Canclaux était malade ; Hoche le devenait. Dans une lettre il avoue son chagrin, « sa misanthropie. »

Dès avril, Charette, le grand meneur de l’insurrection, avait dit qu’il n’acceptait la paix que pour gagner du temps. Cormatin, de son côté, écrit à un chef « qu’il faut dissimuler encore, endormir les républicains, n’agir que de concert avec tous les royalistes de France ». Et surtout, ce qu’il n’ose écrire, attendre la grande flotte anglaise que Puisaye, l’autre fourbe, a obtenue de Pitt ; et qui va ramener une armée d’émigrés.

Le 23 mai, un hasard livre à nos représentants ces lettres secrètes de Cormatin. Il est arrêté le 25. La guerre éclate le 26. Tout l’intérieur remue et la côte menace. Double embarras pour Hoche. Il faut qu’il se divise pour faire face aux chouans, protéger les villes, garder les routes. Et, d’autre part, il faudrait au contraire qu’il pût se concentrer pour repousser le débarquement imminent.

Où, et quand, et comment ce débarquement doit-il se faire ? On ne peut le prévoir. Hoche est en pleine nuit. Tout est si sûr pour l’ennemi, et si discret du côté des chouans que, pour enlever de la poudre, ils font une course de trente lieues. Cette grande attente dura un mois (du 26 mai au 26 juin).

L’homme de ruse et de calcul, Puisaye, avait obtenu de Pitt l’expédition en promettant qu’il soulèverait la Bretagne, entraînerait la Vendée.

Mais il était difficile d’entraîner le pays dans un même élan. La longueur de la guerre avait fait de chaque armée, de chaque chef, comme une puissance féodale. Et toutes ces puissances dissonantes au plus haut degré. L’armée d’Anjou, du centre, sous le prêtre Dernier, sous Stofflet, le garde-chasse, gouvernée par les prêtres, était clérico-païenne. À gauche, Charette et ses bandes à cheval, allant, venant, virant par les routes embrouillées du Marais vendéen, avec ses amazones galantes (et très cruelles), sa dame Montsorbier était l’ennemi des prêtres, peu aimés de l’émigré. À droite de la Loire et jusqu’à la Vilaine, au château de Bourmont, Scépeaux avait dans sa bande force nobles, plusieurs émigrés, peu sympathiques aussi aux prêtres. Puisaye, qui tout à l’heure quittera l’Angleterre, était fort vers Fougères et vers Rennes. En Normandie, Frotté. Au Morbihan commençait la féroce démocratie du meunier Cadoudal.

II


La côte semblait fort bien gardée au Morbihan par notre flotte, très forte ; mais l’indiscipline de nos marins novices la fit battre (23 juin). Elle fut bloquée à Lorient. Et l’énorme convoi que protégeait la flotte anglaise put mouiller à Carnac, à la large presqu’île de Quiberon, qui ne tient à la terre que par une langue étroite.

Elle était très mal défendue par de petits forts presque vides, sans vivres, qui se rendirent bientôt. Derrière, jusqu’à Auray et Vannes, la sombre contrée, fort boisée de petits chênes, bouillonnait de chouannerie (26 juin 95).

Nul obstacle. Quand Hoche arriva, il trouva que son ordre pour réunir les troupes n’avait pas été obéi. Il n’y avait que quatre cents hommes. Il était réellement assis sur un volcan. Et le pis, un volcan obscur qu’on ne pouvait pas calculer ! Même les villes ne tenaient à rien. D’Auray tout s’enfuit vers Lorient. D’autres vers Rennes. Vannes est tout royaliste. Ce fut comme une traînée de poudre. À Caen, à Rouen, on crie : « Vive le roi » La Loire éclate. La grande Nantes est bloquée ! Saint-Malo, miné en dessous, attend une flotte anglaise déjà près de Cherbourg.

Un temps chaud et superbe illuminait Carnac. Ce lieu austère, avec ses vieilles pierres druidiques, sa grève presque toujours déserte, offre tout à coup un grand peuple. Tout sort des bois, des rocs. Trente mille âmes sur la grève, hommes, femmes, enfants, vieillards qui pleurent de joie et remercient Dieu. Ils apportent tout ce qu’ils ont de vivres, ne veulent pas d’argent. Ils sont trop heureux de servir. Tous, femmes, même enfants, ils s’attellent « aux canons du roi », ils les tirent dans le sable, et les hommes se mettent à la nage pour aider à sortir les caisses des bateaux (Puisaye, VI, 144.)

Mais, que devient cette foule exaltée quand elle voit descendre des vaisseaux, en costume pontifical (ô bonheur !), un évêque ! L’intelligent Puisaye avait chargé la flotte de prêtres (avec dix milliards d’assignats). Les femmes, hors d’elles-mêmes, rouvrent les chapelles, s’y étouffent, les lavent de larmes.

Pauvre peuple ! mais très redoutable, ayant bien mieux gardé que tous l’étincelle fanatique. Cette grande scène tourbillonnante était pleine d’effroi.

Hoche fut ici superbe de hauteur intrépide et de lucidité. « Du calme ! du secret ! » écrit-il aux généraux. Et à Paris, aux Comités « Soyez tranquilles. »

Sa crainte était pour Brest autant que pour lui. Il dit à l’officier solide qu’il y met : « Tiens-y jusqu’à la mort ! » En un moment, il ramasse des forces, en emprunte aux généraux voisins. De Paris, rien qu’une promesse de douze cents hommes, puis de troupes qui viendront tôt ou tard, ou du nord ou des Pyrénées.

Le 5 juillet, il eut treize mille hommes. Point de canons encore, point de cavalerie, qu’il demandait depuis trois mois. L’ennemi, au contraire, avait là tout sous la main, tout un peuple pour lui ; il eut en un moment quinze mille chouans, braves et armés, avec lesquels il occupa Auray.

Puisaye, avec beaucoup de sens, avait choisi le Morbihan, préféré cette côte. La chouannerie y était toute neuve, et dans la plus rude Bretagne, tenace et violente, à têtes dures, étroites, ce qui n’exclut nullement les ruses du sauvage. De plus, chose assez rare, il avait un homme. Le féroce Georges Cadoudal fut l’homme vrai de la contrée. Il était du Morbihan même, aussi identique au pays que les cailloux, les chênes trapus, biscornus de la lande, que les grains sinistres des grèves désolées de Carnac.

Puisaye, lui, avait deux faces. Né Normand, mais Breton de rôle, c’était un vrai Janus. Il avait été élevé à Saint-Sulpice, et sa figure douceâtre de bon séminariste était d’un homme liant, pliant et prêt à tout.

Son plan, pour Quiberon, était grand et hardi. Il eût voulu avoir pour lui, bien à lui, quelque peu de troupes anglaises (point d’émigrés qui devaient tout gâter). Les chouans, appuyés de cette petite base et se lançant à fond de train, avec leur furieux Georges, allaient emporter Rennes, remettre la Vendée debout et l’entraîner. Ce tourbillon rasant la Loire enlevait Nantes, enlevait tout.

Puisaye rend une haute justice à l’énergie des républicains, à leur activité, et s’accorde parfaitement avec le récit de Moreau de Jonnès, un grenadier de Hoche. Il y avait là une jeunesse admirable, celle de Nantes, si éprouvée, mais si ardemment patriote. Il y avait Rouget de Lisle, l’auteur de la Marseillaise, que Tallien avait délivré des prisons de la Terreur. Il y avait ce jeune Moreau de Jonnès, si aimable, toujours souriant, qui nous a donné son excellent récit. Une alacrité héroïque, semblable à celle de Hoche, était en tout le monde, malgré la pénurie des vivres. Le soldat affamé ne trouvait rien ; le chouan trouvait tout. La chaleur était excessive. Ils n’avaient presque que du vinaigre et de l’eau-de-vie.

Contre cet héroïsme, Puisaye croyait à l’héroïsme. Tirer Georges Cadoudal, ce Georges taillé sur le patron des juges d’Israël, d’Aod « qui frappait des deux mains », ou du vaillant et sanguinaire Jéhu ; le tirer de la presqu’île, le relancer au Morbihan, le jeter sur le dos de Hoche comme un tigre ou un jaguar, c’était une idée simple. Dans la réalité, le général républicain, avec ses treize mille hommes, n’avait dans la contrée que le petit espace qui couvrait son camp. Il tenait au bord du pays comme un corps étranger, sans racines. Malgré sa superbe attitude, il avait fort à craindre si, attaqué de front par les troupes régulières de d’Hervilly, le surveillant de Puisaye, il était pris derrière par les chouans. Il suffisait que, même sans agir, ils courussent le pays pour que Hoche manquât de vivres.

Le 16, ils devaient tomber d’ensemble sur les républicains, qui se trouveraient ainsi entre deux feux.

« Attendez le comte d’Artois. Voilà qu’il est en mer. » Et, sur cet avis, le 14, on apprend qu’un secours, en effet, arrive d’Angleterre. Mais ce n’était pas le comte d’Artois ; il promettait toujours et jamais n’était prêt. C’étaient seulement mille hommes menés par un jeune homme, le très jeune colonel Sombreuil, cher à l’émigration par sa valeur fougueuse, et bien plus encore par le souvenir de sa sœur.

Cette brillante figure de Sombreuil allait éclipser tout. Il ne pouvait arriver que le soir du 15, débarquer le 16. Le 15, dans l’après-midi, d’Hervilly, sans l’attendre, donna ses ordres pour l’attaque convenue du lendemain. En vain Puisaye, qui reçoit à l’heure même de Londres son titre de général lui subordonnant d’Hervilly, en vain Waren le suppliaient d’attendre le renfort de Sombreuil ; d’Hervilly n’entend rien, n’écoute rien. Ce qui est dit est dit.

Le plan de d’Hervilly était de partir la nuit, de surprendre Hoche à Sainte-Barbe, pendant que Vauban surprendrait le poste de Carnac. Ni l’un ni l’autre n’arriva avant le jour. Nulle surprise. Point de chouans. Quelques coups de feu, tirés au loin. Mais Hoche bien éveillé, en force avec beaucoup d’artillerie qui lui était enfin venue.

D’Hervilly, le voyant de front si imposant, ordonna un mouvement oblique qui présentait son flanc, le faisait défiler tout entier sous le feu de Hoche. Contre ce feu, les canons royalistes, fort bien placés, tonnaient et déjà démontaient les pièces. D’Hervilly les déplace, les porte en bas dans le sable, où ils s’engagent et ne servent plus à rien. Alors il fait retraite avec son régiment. Mais, les autres n’étant pas avertis, on battait d’un côté la charge, et la retraite de l’autre. Le désordre fut au comble, la perte énorme. D’Hervilly blessé mortellement. Tout y eût péri, si Waren, de ses chaloupes canonnières, n’eût fait un feu très vif, qui enfilait toute la plage et qui arrêta les vainqueurs.

Les dépêches de Hoche montrent bien que l’histoire ne s’est pas trompée et que c’était un vrai héros. Un grand peuple de femmes, de vieillards et d’enfants restaient encore dans la presqu’île. Hoche seul en a pitié. Il écrit aux représentants, et, par voie indirecte, il expose au Comité de salut public ce qui peut excuser ces malheureux, « entraînés par la terreur ou le prestige. Il serait cruel, impolitique de les détruire. Qu’ils désarment, aillent moissonner. »

Des témoins qui ont vu et conté la catastrophe de Quiberon, le seul qui ait tout vu, du commencement à la fin, fut le jeune grenadier de Hoche, Moreau de Jonnès, esprit fort modéré, nullement hostile aux vaincus. Puisaye et Vauban, tous deux couchés chez eux, et loin du fort, furent éveillés par le canon.

C’étaient toujours les nobles étourdis de Rosbach, se piquant de n’avoir pas peur, de ne prendre nulle précaution. Ils s’étaient dispersés le long de la presqu’île, aux lieux les plus commodes comme abris. Leur autre étourderie fut la confiance qu’ils eurent en arrivant au canon anglais sous lequel ils étaient.

On connaît l’effroyable dureté de ces pontons anglais, où les prisonniers manquaient de tout, même d’air. Eh bien ! les ministres anglais, faits aux violences de la presse, et d’Hervilly, dur et brutal, avaient imaginé de recruter là-dedans et d’affubler ces misérables d’habits rouges pour les mener, contre la France. Le plus simple bon sens disait qu’il ne fallait pas mettre ces gens, enragés d’être avec les ennemis de leur pays, au poste de confiance, au fort Penthièvre. Il est vrai que ce fort, presque entouré de la mer et très escarpé d’un côté, permettait peu l’évasion. Mais un certain David, l’un d’eux, hasarda tout ; il se laissa couler par ces pentes rapides, et reconnut fort bien que ce n’était pas un abîme, mais des assises en gradins, chacune de cinq à six pieds de haut, et que le petit bord, de gradin en gradin, faisait une sorte de sentier, large à peu près d’un pied et demi. Son succès enhardit ; et trente-neuf autres ; la nuit suivante, usèrent du même chemin.

Hoche, à qui on mena David, craignait un piège et hésitait à risquer ses meilleurs hommes dans un tel casse-cou. On dit que ce fut Tallien qui saisit avidement ce moyen d’abréger.

Comment serait la nuit ? claire ou obscure ? C’était la question. La soirée n’était pas trop belle. Hoche monta sur un pic assez élevé qu’on nomme la Roche-aux-Fées, et observa. Les troupes répandues tout autour le virent là, reconnurent cette haute figure héroïque, qui se détachait fièrement dans un dernier rayon de soleil. Un cri immense s’éleva, une chaleureuse acclamation (20 juillet, 2 thermidor).

Tout alla bien. La soirée devint sombre ; du côté de l’ennemi, tous s’endormirent avec confiance.

Hoche ne s’endormait pas. Il forme une colonne de grenadiers d’élite sous l’adjudant Ménage, un homme sûr, qui ira par la droite, montera conduit par David, fera l’exécution. Une autre colonne de front doit attaquer, tandis que sur la gauche Humbert tournera le long de la mer.

Ménage et sa colonne devaient marcher une lieue et demie dans les ténèbres, ayant sur eux l’artillerie des forts. Le temps, qu’on désirait mauvais, le fut bien plus qu’on ne voulait. Ce fut un froid orage, qui, venant avec la marée, poussait la vague contre le chemin qu’on suivait, la lançait au visage. On marchait en pleine eau jusqu’à la ceinture. Les fusils se mouillaient et l’on ne pouvait plus compter que sur les baïonnettes. Le chemin devint si étroit, qu’on ne marchait plus qu’à la file le long de cette mer terrible. Une ombre suivait, allait, venait, reconnaissait les chefs, les nommait, les encourageait. Il était là, le bien-aimé et l’intrépide, les réchauffant de son grand cœur.

Mais la montée commence. On n’y voit goutte. On suit David. Ces gradins de cinq ou six pieds qu’il faut escalader, ce fin petit chemin de dix-huit pouces qui en fait le rebord, tout cela étonne un peu nos jeunes soldats, sans parler de l’abîme noir qu’on a dessous, l’aboiement de la folle mer.

Plusieurs à ce moment (Moreau de Jonnès l’avoue), se ressouvinrent de leur enfance et se mirent à dire leurs prières.

Au haut de la plate-forme, la garde s’abritait de la tempête, du vent furieux. Le petit mur est sauté au cri de « Vive la République ! » Tout est tué. On se précipite en bas dans le retranchement où étaient les batteries. Il était temps. Elles tonnaient déjà. À la première lueur de l’aube, on avait distingué une longue ligne noire ; la colonne Humbert s’avançait. On tirait, quand les canonniers furent pris, assommés sur leurs pièces.

Cependant, avertie par le bruit, une chaloupe canonnière des Anglais fit feu sur cette colonne, qui fut un moment ébranlée. Rouget de Lisle, qui y était, dit l’effet surprenant qu’eut pour la rallier la vue du drapeau tricolore, qu’on leur montra sur le fort, et vainqueur. Ils reviennent, se précipitent, s’emparent des batteries, tuent les premiers qui accouraient au secours. D’autres se présentent, mais des déserteurs qui crient « Vive la République ! »

Tout avait réussi. Hoche, ravi du fait d’armes de Ménage et de ses jeunes grenadiers, les récompense à l’instant même. Il savait comment ces choses veulent être payées pour des Français. Il dit simplement : « Mes enfants, j’ai été bien inquiet de vous ! » et quelque autre parole de chaleur paternelle… Du reste, aucun avancement. Hoche établit par là qu’un service si grand ne pouvait se payer.

Hoche, victorieux, fut, comme toujours, magnanime. Il eût voulu sauver Sombreuil, dont la jeunesse l’intéressait ! Il écrivit fortement pour les prisonniers chouans ; et les témoignages des royalistes eux-mêmes constatent d’abord qu’il ne s’était nullement engagé vis-à-vis d’eux, puis qu’il fit tout néanmoins pour que les vaincus fussent épargnés.


III


Ce coup décisif de Quiberon permit à Hoche, investi d’un pouvoir dictatorial et du commandement des trois armées des côtes, d’appliquer enfin sans scrupule et sans danger son système, à la fois habile et humain, de clémence, qui devrait être la loi de toute guerre civile.

Il commençapar désarmer les villages. Il les faisait cerner par ses troupes, on se’saisissait des bestiaux, et on ne les rendait qu’en échange des fusils.

Mais ce n’était pas aux mains seulement qu’il fallait arracher les armes. La Convention venait de décréter la loi sur la liberté des cultes ; Hoche se hâta de la répandre à profusion dans les campagnes, et prescrivit aux généraux de prêcher et de pratiquer partout la tolérance religieuse. Lui-même il écrivait « Les Romains, de qui nous approchons un peu, soumettaient les peuples par la force des armes et les gouvernaient par la politique. Il est de la morale et de la politique d’accorder la liberté de conscience à tout être pensant. Une religion quelconque tient quelquefois lieu à l’homme le moins instruit dés affections les plus chères elle peut être pour lui la récompense de ses travaux et le frein de ses passions. » Et s’adressant aux paysans, il leur disait « Rétablissez vos chaumières, labourez vos champs, et priez Dieu »

Hoche s’empressa enfin de lever dans toutes les communes l’état de siège. Il tardait à ce vaillant soldat de se dessaisir de ce moyen extrême le gouvernement militaire faisait horreur à ce grand citoyen. « Le gouvernement militaire, écrivait-il, est celui des esclaves, et à ce titre il ne peut convenir à des hommes qui ont acheté de leur sang la liberté française : Eh ! grand Dieu ! que serait-ce qu’une république dont une portion des habitants serait soumise à un seul homme ? que deviendrait la liberté ? »

La générosité de Hoche eut bientôt porté ses fruits. Les campagnes peu à peu se repeuplèrent les habitants ne regardèrent plus les bleus comme des ennemis ; Charette, Stofflet, réduits à une poignée de partisans, trahis, livrés, furent pris, passés par les armes d’Autichamp, Scépeaux, Bourmont, Saint-Laud, se rendirent et eurent la vie sauve.

Les 28 et 29 messidor an IV, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq-Cents décrétèrent que l’armée des côtes de l’Océan avait bien mérité de la patrie et Hoche reçut ce nom, plus beau que celui de vainqueur, le nom de Pacificateur de la Vendée.


IV

Expédition d’Irlande

La guerre de Vendée éteinte, Hoche ne pensa qu’à une chose, prendre sa revanche sur l’Angleterre.

Il voyait, il disait, avec le ferme bon sens, la netteté d’esprit qui caractérise les enfants de Paris, que les guerres du continent étaient secondaires, qu’il fallait chercher la guerre à sa source, en Angleterre, au trésor qui soldait les armées du continent.

Le seul moyen d’avertir l’Angleterre, de l’arrêter dans cette guerre que, tranquille elle-même, elle faisait au monde, ce n’était pas, comme le croyait Bonaparte, de la frapper aux Alpes ou en Égypte, mais bien de la secouer fortement et de prés en la menaçant pour l’Irlande.

Il ne s’agissait pas même ici de vaincre, mais d’alarmer sans cesse et d’effrayer le commerce, la banque, la bourse, d’intimider l’ennemi et d’enhardir les nôtres.

Tels étaient les projets de Hoche et de son ami l’amiral Truguet. Projets hardis, d’un désintéressement héroïque, puisque même ils n’avaient pas besoin dé la victoire.

La descente, véritablement impossible en 1804, quand Napoléon la voulut, était très possible en 93 et dans les années qui suivirent. Pourquoi ? Pour une raison très, simple l’Angleterre n’était pas avertie, elle n’était pas préparée, elle n’avait pas encore les moyens de défense qu’elle accumula pendant dix ans. En décembre 95, Nelson et Collingwood étaient encore simples capitaines, les amiraux semblaient. paralysés, les Anglais quittaient la Corse, la Méditerranée. Ce n’est qu’en 97 que la victoire sur l’Espagne rendra son ascendant à l’Angleterre.

Mais ; par-dessus tout, la raison capitale qui rendait le projet de Hoche aussi raisonnable que celui de Napoléon, en 1804, était hasardeux, c’est qu’alors il existait là-bas un peuple pour nous recevoir, un peuple qui nous tendait les bras, il existait une Irlande ; elle n’avait pas encore été noyée dans le sang ; elle n’était pas encore entrée dans cette carrière de misère croissante et de famine qui nous a rendus témoins du plus terrible phénomène, l’anéantissement physique d’une race, sans que cette race disparaisse ni même diminue de population.

Hoche, en isolant l’Irlande, allait couper le bras droit à l’Angleterre, et tuer à l’avance Wellington.

L’entreprise était sans doute incertaine, mais d’un danger superbe, de ceux auxquels un héros aimerait à donner sa vie. C’était bien plus qu’une affaire de guerre et de destruction. C’était surtout l’évocation, la résurrection d’un peuple que la France eût tiré du tombeau, d’un peuple frère, si bon, si, aimable !

Quel ferment pour l’enthousiasme de notre jeune, marine, haletante de savoir qu’il y a sur l’autre rivage une autre France qui l’attend ! une France demi-barbare, mais émue ; dans l’impatience et le transport de cette grande joie fraternelle Les nôtres, frères de ceux qui firent les fédérations de 90, qui continuèrent sur le Rhin les fédérations militaires des armées, s’imaginaient commencer par l’Irlande les fédérations maritimes, et toutes celles du genre humain.

Pendant que Bonaparte et Masséna franchissent les neiges, Hoche affronte les tempêtes de l’Océan (15 décembre). La flotte de Brest n'est pas prête, « il partira seul » (3 novembre 96). Le Directoire refuse la permission. On lui crée obstacles sur obstacles on n’avait pas assez de voiles « Bientôt, dit, Hoche, on nous assurera qu’il n’y a pas d’eau dans la mer ! »

Hoche perd ainsi un mois précieux. Découragé, il offre de conduire n’importe où les treize mille hommes réservés à l’expédition. C’était une manière de se rappeler, de se faire donner, enfin, l’ordre de partir ; le Directoire, au contraire, le prend au mot, le félicite d’avoir renoncé.

La flotte fit voile enfin pour l’Irlande, mais au moins deux jours trop tard. On ne put partir que le 16, par une nuit obscure qui ne permettait pas de se voir en mer, de s’éviter ; quatre navires se heurtèrent il fallut attendre au lendemain pour se remettre en route. Dans la nuit du 17, nouveau sinistre le Séduisant, au passage du raz, s’abîme tout entier dans les flots, avec ses soixante-quatorze canons et les treize cents hommes qui le montaient.

La flotte avait pour point de ralliement un port d’Irlande, la baie de Bantry. Une épouvantable tempête s’élève dans la nuit du 18, la jette aux écueils, Hoche au plus loin. En son absence, le contre-amiral Bouvet rallie ce qui lui reste, et, la tempêté apaisée, il entre dans la baie avec dix-sept vaisseaux qui portaient sept mille hommes. Mais, le vent ayant repris, il coupe les, câbles et cingle vers la France. Désemparée une seconde fois par la tempête, il fallut à la flotte quinze grands jours pour regagner le port de Brest.

Comme elle y, entrait, Hoche arrivait à Bantry. Personne une mer vide On lui dit que la flotte, sans avoir débarqué, était repartie.

Il faillit en mourir de douleur.

Le Directoire n’ajouta pas par des reproches à l’amertume que Hoche pouvait ressentir de ce grand rêve perdu, ou tout au moins ajourné. Il le rappela, l’éloigna du théâtre de ce revers. Il l’envoya sur le Rhin, avec le commandement de l’armée de Sambre-et-Meuse.

Hoche, dans sa conviction obstinée, écrivait cependant au général Hédouville « Ma fortune me menât-elle avec cette armée aux portes de Vienne, ce que j’espère, je la quitterais encore pour aller à Dublin, et de là à Londres. »


V

Sambre-et-Meuse


I

La joie des royalistes fut à son comble quand ils virent leurs alliés, les Anglais, échappés au péril dont les menaçait l’expédition d’Irlande. Par quatre fois, ils avaient tenté d’assassiner Hoche. En vain. Cette fois, ils tâchèrent de le tuer dans l’opinion en le déclarant à jamais un héros malheureux, haï de la fortune. Lui-même pouvait le croire. Il arriva néanmoins sur le Rhin, toujours plein d’ardeur pour sa tâche et de foi dans la République.

« Cette armée de Sambre-et-Meuse est désorganisée, écrivait-il à Truguet ; mais j’en connais les éléments divers, j’y saurai rétablir l’harmonie je vais réorganiser, créer ; je vais m’y rendre autant comme administrateur que comme chef militaire. »

À son génie militaire Hoche joignait en effet le génie administratif. A peine arrivé au Rhin, il s’aperçut que son armée mourait de faim dans un pays regorgeait de vivres. Il écrit au Directoire, lui demande de supprimer les administrations françaises qui ne sont au courant ni des mœurs ni des ressources, de rendre aux pays occupés leurs baillis.

Le Directoire, devenu plus sage, lui donna l’autorité suprême. Hoche institua une commission intermédiaire de cinq membres pour gérer les provinces conquises. Bientôt le soldat est chaussé habillé, nourri. La discipline est rétablie, l’enthousiasme est réveillé. Hoche, au bout de deux mois, écrit au Directoire : « Il est impossible d’avoir une armée plus belle, plus brave et mieux disciplinée. Avec elle un général est sûr de vaincre bientôt les ennemis… Que la campagne s’ouvre, et rien ne pourra nous empêcher d’aller jusqu’à Vienne… »

La campagne s’ouvre en effet une merveilleuse campagne de six jours. Hoche passe hardiment le Rhin en présence des Autrichiens retranchés sur la rive droite. Il remporte alors sur eux l’éclatante victoire de Neuwied, où l’ennemi, contraint de s’enfuir en désordre, laisse au pouvoir des Français sept mille prisonniers, sept drapeaux, vingt-sept canons et cinq cents chevaux. En même temps les Autrichiens sont battus à Ukerath, Altenkirchen et Dierdorf. Hoche se met à leur poursuite, fait faire en quatre jours trente-cinq lieues à son armée, livre chemin faisant trois batailles et cinq combats, et culbute l’ennemi en toute rencontre, lui prenant canons, caissons et provisions. Son avant-garde, aux ordres de Lefebvre, franchit la Nidda défendue par l’élite de la cavalerie impériale. Nos chasseurs à cheval vont entrer pêle-mêle à Francfort.

Hoche écrit au Directoire : « Mon armée est forte de quatre-vingt-six mille hommes ; j’en peux porter à l’instant soixante-dix mille sur le Danube, et contraindre l’ennemi à une paix plus avantageuse à la République… »

C’est à ce moment qu’un courrier, arrivé de l’armée d’Italie, apporte les préliminaires de paix signés à Léoben.

Bonaparte venait de renier le principe même de la République, en livrant Venise à l’Autriche. Que voulait-il donc par ce traité ? Sans nul doute arrêter Hoche dans ses succès. Il en était si impatient qu’au lieu d’écrire d’abord au Directoire à Paris qu’il venait de signer la paix, contre toute convenance il écrivit d’abord à Hoche qui entrait à Francfort, afin de l’arrêter et de lui fermer la campagne. Pour excuser cette précipitation inconcevable, il prétend, dans sa lettre aux Directeurs, qu’on l’avait averti seulement du mouvement de Hoche, et non de celui de Moreau : « J’ai cru la campagne perdue ; que nous serions battus les uns après les autres, et j’ai conclu la paix. » (Correspondance, 31 avril, t. Il, p. 12.)

Étrange assertion, injurieuse pour Hoche comme si ce grand nom faisait présager des défaites !


II

Hoche, dans son magnanime patriotisme, fut néanmoins heureux de cette paix qui l’arrêtait au milieu de ses triomphes. Il écrivit au général Berthier : « Je dois me féliciter avec tous les Français de la bonne nouvelle que vous me transmettez. » Et au Directoire : « L’armée de Sambre-et-Meuse a accueilli la nouvelle de la paix avec la plus douce émotion. »

Il prêtait à Bonaparte les hautes vertus de dévouement et d’abnégation qui étaient en lui. Sa grande âme ne donnait accès qu’à deux sentiments l’amitié, l’admiration. On le vit bien lorsque les patriotes reprochèrent au Directoire de soutenir en Bonaparte, non pas un général, mais un vrai tyran de l’Italie qui, sans compter avec la République, agissait de sa tête, soutenait les despotes, le Piémont, le pape, etc. Ils demandaient qu’il fût rappelé, arrêté. Mais par qui arrêté, à la tête des troupes, de l’enthousiaste armée d’Italie ? Par qui ? Par le général Hoche.

Hoche fut indigné de ce bruit. Bonaparte semblait son ennemi et avait toujours eu de mauvais procédés pour lui. Dans le même temps les partisans du futur empereur faisaient publier la gravure où l’on voit Bonaparte très grand (il était petit), qui montre la carte d’Italie d’un geste vainqueur ; Hoche, petit (nous avons dit qu’il était très grand), montre Quiberon, triste et comme s’excusant.

Tout cela ne fit que tenter le cœur de Hoche, et par une sublime imprévoyance il se déclara le garant, il se fit la caution de celui qu’il appelait son frère d’armes. Dans une belle lettre il répond en termes magnifiques du patriotisme de Bonaparte : « Ah ! brave jeune homme, quel est le militaire républicain qui ne brûle de l’imiter ? Conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses. Réponds à tes ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant à nos armes un lustre nouveau, et laisse-nous le soin de ta gloire ! compte sur notre reconnaissance… »

Hoche ajoute : « Compte aussi que, fidèles à la Constitution, nous la défendrons contre les attaques des ennemis de l’intérieur. »


III

Dès que les hostilités sont suspendues sur le Rhin, la pensée de Hoche se reporte sur l’Irlande. « L’armée de Sambre-et-Meuse, écrit-il au Directoire, renferme beaucoup d’hommes qui pensent comme moi sur le compte des Anglais. » Le Directoire entra dans ses vues.La Hollande, cette fois, prêterait à l’expédition le concours de sa flotte. Hoche court aussitôt à La Haye pour accélérer les préparatifs, puis revient trier dans l’armée de Sambre-et-Meuse le corps d’élite qui lui est nécessaire, et le dirige sur Brest, désigné comme port de départ. Le tout avec le plus de secret possible, afin de surprendre l’Angleterre.

A ce moment, le parti royaliste, de tous côtés, relevait la tête. Il appelait à Paris la Vendée qui s’était refaite elle arrivait, sans fusils, mais avec de très bons pistolets de fabrique anglaise. Le Directoire n’avait de force à Paris qu’une garde de deux cent cinquante cavaliers. Et le Corps législatif, outre sa garde de mille hommes, avait ici deux armées à son choix la garde nationale qu’organisait Pichegru, puis l’armée inconnue des bandes de Vendée, des verdets du Midi et des gens de l’émigration.

Le Directoire pensa un moment à confier à Hoche le ministère de la guerre ; par malheur le jeune général n’avait pas l’âge requis par la Constitution.

Mais au même instant marchait vers Brest, devant passer nécessairement par Paris l’avant-garde de l’armée républicaine de Hoche, la cavalerie de Sambre-et-Meuse. Les escadrons invincibles de Richepanse. suivaient. Ce fut pour les royalistes la tête de Méduse.

Par l’ignorance d’un commissaire de la guerre, la division des chasseurs de Richepanse avait dépassé, aux environs, de Paris, la limite constitutionnelle fixée aux troupes. La majorité royaliste du Conseil des Cinq-Cents, d’abord épouvantée, s’irrite, se plaint au Directoire, qui dit que la chose n’a eu lieu que par erreur. Mais cette armée, où allait-elle ? Hoche, sur les contributions levées par lui, avait pu épargner les sommes nécessaires au mouvement de ses troupes. D’ provenait cet argent ? Il fallut laisser éventer le secret de la marche sur Brest et compromettre une seconde fois l’expédition d’Irlande !

Les contre-révolutionnaires n’en crient que plus haut à la trahison. Ils veulent mettre Hoche en jugement. Ce jeune homme, si fier, blessé du tour qu’on eût voulu donner à une affaire qui touchait l’honneur, la caisse de l’armée, répondait à tout : « Je veux être jugé. »

Barras se taisait. Jourdan, indigné des accusations que portaient contre cet homme intègre ceux qu’on savait être ses ennemis personnels, entre autres le général Willot, s’écria : « Les coupables de son espèce ont droit aux remerciements de la patrie reconnaissante. »

Hoche s’en retourna à Wetzlar, son quartier général, le cœur ulcéré. Il sentait la Révolution en péril. Mais, sans revenir à Paris, il sut faire agir contre les royalistes son inflammable armée de Sambre-et-Meuse. Dans la sombre fête tragique qu’on célébrait chaque année pour les morts du 10 août, ses généraux portèrent au banquet des toasts significatifs « A la haine des ennemis de la République ! — Aux membres du Conseil des Cinq-Cents qui veulent le maintien de la Constitution ! – Aux membres du gouvernement qui étoufferont les factions royalistes ! » Hoche lui-même souffla l’orage, disant « Ne les quittez pas encore, ces armes terribles avec lesquelles vous avez tant de fois fixé la victoire ; il faut avant tout assurer la tranquillité intérieure, que des rebelles aux lois républicaines essayent de troubler. » Plusieurs des officiers de Hoche eurent des permissions pour aller à Paris, entre autres Chérin, son ami, chef de son état-major, et le vaillant Lemoine, l’un des vainqueurs de Quiberon.

La journée du 18 fructidor fit échouer la conspiration royaliste et tira Hoche de ses patriotiques angoisses.

Moreau étant destitué par le Directoire, Hoche reçut le commandement de l’armée d’Allemagne, composée des armées réunies de Sambre-et-Meuse et du Rhin.


VI

La mort

« Que la mort est amère » me disaient des vieillards. « Qui nous consolera de la mort du général Hoche ? Elle nous parut celle de la République elle-même. »

Il meurt à vingt-neuf ans ; tué par le chagrin ? empoisonné ? on ne sait. A l’autopsie, son estomac et ses intestins présentèrent de larges taches noires. Depuis son dernier voyage à Paris, ce jeune homme si robuste était consumé d’un feu qu’il ne pouvait éteindre. « Suis-je donc vêtu, disait-il, de la robe de Nessus ? »

Il expira dans les bras de sa jeune femme, le 19 septembre 1797.

Hoche trouva, lui aussi, la mort amère, parce qu’au moment où elle le prenait, il sentait qu’il serait peut-être utile contre Bonaparte. Il commençait à juger cette gloire nouvelle, cet astre inquiétant qui se levait vers l’Italie. « S’il veut se faire despote, disait-il à M. O’Connor, de qui je le tiens, il faudra qu’il me passe sur le corps »

Hoche, lui, avait dit ce mot : « Je vaincrai la contre-révolution, et alors je briserai mon épée. »

Nous avons montré comment nul homme plus que lui n’eût réussi à combattre Bonaparte, parce que nul ne fut plus aimé. Nul aussi n’eut plus d’ennemis. Les royalistes d’abord, qui voyaient en lui l’épée de la République. Les fournisseurs ensuite, agioteurs, voleurs, corbeaux suivant l’armée. Faut-il le dire enfin ? les « militaires », une classe nouvelle, avide, à laquelle il fallait un autre homme, un bon maître qui laissât piller. Les bureaux de la guerre, on l’a vu, furent toujours contre Hoche.

Il eut, lui aussi, des projets immenses, mais non pas de guerre, de paix. Il rêva la résurrection de deux, peuples, les Irlandais et les Wallons.

« …Si Hoche eût débarqué en Irlande (c’est Napoléon qui parle), il aurait sans doute réussi dans ses projets ; il possédait toutes les qualités nécessaires pour en assurer le succès. » Aujourd’hui, hélas ! l’Irlande est perdue, comme la, Pologne. Corrompue, elle se vend pour aller combattre et jouir dans l’Inde, ou elle émigre en Amérique sans devenir Yankee. Elle revient, comme un mort non vengé !…

Pour les, Wallons, ces demi-Français si sympathiques et si vaillants, Hoche eût fondé la République de la Meuse, eût réveillé ce génie méconnu, le génie de la Meuse, de la Moselle et du Rhin vinicole, si, différent de l’Allemagne.

Napoléon a osé écrire de Hoche « Il était ambitieux » Ambitieux, oui, sans doute, il le fut, mais, on le voit, de cette humaine et généreuse ambition, plus haute que le trône, plus haute que la victoire même !

  1. Restée veuve à dix-neuf ans, elle a été gardée de toute affection nouvelle par la religion de ce grand souvenir.
  2. Nous donnons à la fin du volume quelques-unes de ces lettres superbes.
  3. Presque tous les détails intimes de cette biographie m’ont été donnés directement par la veuve de Hoche.
  4. Il ajoutait : « À la longue cependant l’homme de calcul l’eût emporté. »
  5. Il dut toujours, depuis, porter des conserves