75%.png

Les Souvenirs du conseiller de la reine Victoria/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Les Souvenirs du conseiller de la reine Victoria
Revue des Deux Mondes3e période, tome 14 (p. 73-109).
◄  II
IV  ►
LES SOUVENIRS
DU
MEDECIN DE LA REINE VICTORIA

III.
LE PRINCE LEOPOLD ET LE COMTE CAPODISTRIAS. [1]

I

La mort de la reine Caroline ne changea rien à la situation de la famille royale d’Angleterre. Lorsque le prince régent, dès la mort de la princesse Charlotte, deux années avant de devenir le roi George IV, institua contre sa femme un tribunal occulte chargé d’une enquête meurtrière, on pouvait attribuer cette promptitude d’action au désir de provoquer un divorce qui lui permettrait de contracter un autre mariage. Il était naturel qu’il se préoccupât d’assurer la succession au trône en ligne directe, à l’heure où l’unique héritière de cette ligne venait d’être enlevée aux espérances du pays. N’était-ce pas le même sentiment qui décidait ses frères, le duc de Cambridge, le duc de Clarence, le duc de Kent, à se marier si vite et presque en même temps, quelques mois après la fatale nuit du 6 novembre 1817 ? Le prince régent trouvait son compte à laisser ce bruit s’accréditer ; il cachait ainsi l’ardeur de sa haine sous le masque de la raison d’état. Une fois la reine morte, la suite des faits prouva bien que la haine toute seule avait inspiré George IV. Il ne songea point à se marier et s’accoutuma sans peine à l’idée de voir la couronne de la Grande-Bretagne destinée à la postérité de l’un de ses frères.

Lorsque la reine Caroline succomba, le 7 août 1821, aux terribles émotions de la lutte, la future héritière du trône était déjà née. C’était alors une enfant de deux ans et trois mois. Tout près du tombeau de la princesse Charlotte, l’Angleterre avait salué le berceau de la princesse Victoria ; c’est à peine si un intervalle d’un an et demi avait séparé la mort de l’une et la naissance de l’autre.

Quel était parmi les frères si nombreux du régent celui auquel était échue cette promesse de lignée royale ? C’était le duc de Kent, le cinquième des fils de George III, marié le 11 juillet 1818 à la sœur du prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, veuve du prince de Linange. Le duc de Kent était persuadé que le trône d’Angleterre lui appartiendrait un jour à lui et aux siens. Il disait souvent à Stockmar : « Je me porte mieux que mes frères ; j’ai toujours vécu régulièrement, je leur survivrai à tous. C’est à moi que reviendra le trône, à moi et à mes enfans. » Ces espérances dont il se berçait ne se réalisèrent qu’à demi ; le duc de Kent ne survécut ni au prince de Galles, devenu George IV en 1820, ni au duc de Clarence, devenu Guillaume IV en 1830 ; mais, ses frères aînés, George IV et Guillaume IV, aussi bien que le duc d’York et le duc de Cambridge, étant morts tous sans enfans, ce fut sa fille, la princesse Victoria, qui, en 1837, à la mort de Guillaume, devint reine d’Angleterre. Le bon duc ne se trompait donc pas lorsque, montrant à ses amis la petite fille souriant dans son berceau, il leur disait en son orgueil de père : « Regardez-la, ce sera votre reine. »

Le duc de Kent n’eut pas longtemps, hélas ! à jouir de ces sourires de l’enfant. L’année même où lui était venue cette joie accompagnée de tant d’espérances, il alla s’installer aux bords de la mer, à Sidmouth, pour y passer l’hiver avec sa famille. Un jour, en se promenant sur la plage, il se sentit transpercé par une humidité glaciale. Il s’ensuivit une irritation de poumons qui prit bientôt le caractère le plus grave. Stockmar, qui se partageait entre le prince Léopold et son beau-frère le duc de Kent, se trouvait alors à Sidmouth ; il assista aux derniers momens du duc de Kent, comme il avait assisté à l’agonie de la princesse Charlotte. Le 22 janvier 1820 arriva un vieil ami du duc de Kent, le général Wetherall, apportant le testament de l’auguste malade, préparé à Londres par les soins de son notaire. Le duc était-il en état de s’occuper d’affaires et de donner une signature ? La duchesse conduisit Stockmar auprès de son mari afin qu’il décidât lui-même. « C’était à cinq heures du soir, dit Stockmar. Je trouvai le duc à demi en proie au délire ; je déclarai à la duchese qu’il n’y avait plus d’espoir dans les secours humains. Quant au testament, la seule question était de savoir si l’on pourrait relever encore les forces du malade et lui rendre assez de connaissance pour que l’acte fût valable. Wetherall fut introduit ; à la vue du vieil ami de son enfance, le mourant se ranima. Ce fut une soudaine excitation du système nerveux, un merveilleux réveil de la vie. A peine Wetherall lui eut-il adressé la parole qu’il revint complément à lui, s’informa de maintes choses, de maintes personnes, et se fit lire deux fois son testament. Alors, rassemblant ses dernières forces, il se mit en mesure de le signer. Il traça péniblement son nom Edouard au bas de l’acte, examina chaque lettre d’un œil attentif, demanda si la signature était claire et lisible, puis, rassuré à ce sujet, retomba épuisé sur le coussin. Le lendemain, il avait cessé de vivre. » C’était le 23 janvier 1820, six jours avant la mort de George III, six mois avant l’arrivée de la reine Caroline à Londres et l’ouverture tumultueuse du procès.

Ainsi, auprès du lit de mort du duc de Kent, comme auprès du lit de mort de la princesse Charlotte, Stockmar, médecin du prince Léopold, avait eu occasion de donner ses soins à des membres de la famille royale d’Angleterre. Il les donna encore à l’auguste enfant qui devait être la reine. C’est en songeant à ces graves et touchans épisodes que nous avons tenu à intituler ces études : les Souvenirs du médecin de la reine Victoria. Il nous a semblé que c’était le meilleur moyen, non-seulement de recommander l’auteur, mais de signaler l’importance et l’authenticité de ses notes. Un écrivain allemand, en des pages intéressantes, quoique beaucoup trop enthousiastes à mon avis, sur le baron de Stockmar [2], nous montre le médecin de Cobourg devenu plus tard l’ami, le conseiller, le guide de la reine Victoria et du prince Albert, traité par eux à Windsor non pas comme un hôte à qui tout est permis, mais comme un père qui exerce naturellement ses droits, ayant toujours son couvert mis à la table de la reine, arrivant quand il lui plaît, se levant quand une affaire le réclame, dispensé de toute formalité d’étiquette, souvent même quittant Windsor sans prendre congé de ses hôtes pour aller faire un tour en Allemagne, si bien que les enfans de la reine, habitués à le considérer comme un aïeul, entrent chez lui le matin, trouvent la chambre vide, et, tout chagrins de son départ, lui écrivent lettre sur lettre pour le rappeler. Comment comprendre cette position de Stockmar à la cour d’Angleterre, si l’on ne tient pas compte de ce qu’il a été au lit de mort du duc de Kent et auprès du berceau de la princesse Victoria ? Ces souvenirs-là ne s’effacent point [3]. Stockmar avait beau se parer d’autres titres, c’était toujours l’ancien médecin du prince Léopold, c’était le médecin et le confident de son père, le médecin et l’ami de son enfance que la reine traita toute sa vie avec une sorte de respect filial. Rien ne fait plus honneur à la noblesse naturelle de son âme. Nous reconnaissons pourtant que ce titre ne sera plus exact vers le milieu de la période où nous entrons. C’est de 1820 à 1830 que Stockmar cesse d’être le médecin du prince Léopold et de sa famille ; il devient le baron de Stockmar, gentilhomme du prince, gouverneur de la maison du prince, représentant du prince en maintes circonstances décisives, par exemple en 1830 auprès de la conférence de Londres, enfin une sorte de ministre, un ministre fort occupé, quoique très silencieux, car il est chargé à la fois de l’intérieur et des relations étrangères. Malgré ce changement de rôle, si nous laissons subsister le titre général que nous avons donné à ces études, c’est pour marquer le point de départ d’une destinée extraordinaire. Du médecin au ministre, la transition chez Stockmar est vraiment insensible. C’est le médecin qui a fermé les yeux du duc de Kent et qui veille encore sur la princesse Victoria ; c’est le ministre, on va le voir, qui prend déjà en main les royales candidatures du prince Léopold.

Le duc de Kent laissait une fortune très embarrassée. Il avait contracté des dettes nombreuses avant son mariage. C’était un esprit actif, mêlé à toute sorte d’affaires. A peu près brouillé avec tous ses frères, particulièrement avec le prince-régent, il n’avait aucun rôle à jouer dans les choses du gouvernement, aucune influence officielle à exercer. Il se dédommageait en se créant à lui-même un centre d’action. Nul ne s’adressait en vain à sa bonne volonté. Il répondait à tous les appels, s’intéressait à toutes les entreprises utiles pour lesquelles on réclamait son concours. Son hôtel était comme un vaste ministère, le ministère des bons offices et des recommandations perpétuelles. Une phalange de secrétaires intimes était occupée du matin au soir à cette besogne. On eût dit qu’il prenait plaisir à fatiguer, à tourmenter les fonctionnaires de l’état, qui ne prononçaient son nom qu’en poussant des soupirs et voyaient arriver ses missives avec terreur. Dans cette vie agitée, les occasions de dépenses ne manquaient pas. L’ambition d’un protectorat princier a ses entraînemens et ses périls aussi bien que la folie des plaisirs. En toute chose, même dans les meilleures, ce n’est pas inpunément qu’on oublie de garder la mesure. Bref, le bon duc de Kent était endetté en mourant comme s’il avait mené la vie désordonnée du prince de Galles.

Ce fut une raison de plus pour le prince Léopold de Saxe-Cobourg de prolonger son séjour en Angleterre ; il se devait à sa sœur la duchesse de Kent, à sa nièce la princesse Victoria. Rétablir les finances de la mère, protéger les premières années de la fille et diriger son éducation, il y avait là un juste emploi de ses loisirs, et le devoir de famille, ajouté à tant de motifs de convenance politique, ne lui permettait plus de songer sérieusement à une installation dans son pays natal.

Cette idée de retourner à Cobourg s’était vivement emparée de son esprit deux années auparavant, dès la mort de la princesse Charlotte. Ses parens l’appelaient, ses souvenirs d’enfance lui souriaient de loin. Il lui semblait qu’il ne trouverait nulle part des consolations plus efficaces. Ce fut Stockmar qui le détourna de ce projet. « Le deuil de votre altesse, lui disait-il, appartient à l’Angleterre, c’est en Angleterre que vous devez pleurer la princesse dont toute l’Angleterre a pleuré la mort. Il y a là un cas de conscience. Prenez garde de manquer à ceux qui vous ont montré une si profonde sympathie depuis votre mariage avec la petite-fille de leur vieux roi. Le malheur qui vous a frappé n’a pas rompu ces liens ; on attend de vous que votre douleur, présente à tous, connue et appréciée de tous, élève comme un monument idéal à l’auguste morte, le plus beau des monumens funéraires, le plus pur et le plus digne d’elle. » Ces paroles sont touchantes, et l’habile conseiller savait bien qu’elles suffiraient à décider le prince. Quant à lui, esprit avisé, politique pénétrant, c’était surtout la raison d’état qui le rendait si pressant auprès de son maître. « Si vous retournez à Cobourg, ajoutait-il, l’Angleterre verra dans cette résolution un acte d’ingratitude, un manque de sentiment vrai, de délicatesse morale, et votre position dans ce pays sera pour jamais détruite. » Quelle position ? Stockmar n’avait pas besoin de s’exprimer plus clairement. On a vu par la première de ces études quelles préoccupations d’avenir avait éveillées la mort de la princesse Charlotte. Dans les hautes sphères de l’état, à la chambre des communes ainsi qu’à la chambre des lords, la disparition de cette héritière du trône, à laquelle étaient attachées tant d’espérances, avait suscité immédiatement d’étranges questions de personnes. On interrogeait à travers le voile des années le sort prochain de l’Angleterre, on voyait le vieux roi s’éteignant, et ses fils, déjà vieux presque tous, le suivant dans la tombe sans laisser de postérité ; c’est alors que l’époux de la princesse Charlotte apparaissait comme une ressource. Quelle faute, pensait Stockmar, quelle faute inexcusable commettrait le prince Léopold, s’il allait rejeter les avances de la destinée !

Ces motifs de convenance morale et de conduite politique étaient soutenus par des raisons d’un ordre moins élevé, mais peut-être plus pressantes encore. A l’occasion de son mariage avec la princesse Charlotte, la chambre des communes, sur l’invitation du ministère, lui avait assuré pour toute sa vie un revenu annuel de 50,000 livres (1,250,000 francs). Convenait-il à sa dignité de dépenser ce revenu sur le continent ? Et s’il se décidait à le faire, n’y avait-il pas lieu de craindre que le parlement ne revînt sur son vote ? L’agitation du pays, les difficultés financières, la détresse des classes inférieures, l’antagonisme violent des partis, tout cela pouvait faire qu’à un moment donné une motion de ce genre fût présentée aux chambres sans que personne se levât pour la combattre. Ce n’était pas à lui de s’exposer à cette honte. L’idée seule d’une telle discussion ne devait-elle pas le révolter ? Que la dotation du mari de la princesse Charlotte fût supprimée tout entière, ou diminuée, ou marchandée, l’affront serait le même pour le prince.

Cette argumentation était irrésistible ; il ne fallait pas moins pour triompher du sentiment qui poussait le prince Léopold vers ses contrées natales. Il demeura donc en Angleterre, toujours attentif, discret, réservé, entretenant la haute idée que les Anglais avaient conçue de sa valeur personnelle, et représentant le souvenir d’une grande affliction nationale. Le mariage de sa sœur avec le duc de Kent l’attacha par un lien de plus à son pays d’adoption. La mort du duc son beau-frère, les devoirs que cette mort lui imposait, le soin des affaires de la duchesse, l’éducation de l’enfant destinée au trône, tout cela, comme on pense, acheva de le convaincre et de fixer ses résolutions. Il est vrai qu’il se trouvait déchu non-seulement de ses premières et légitimes espérances, mais de celles-là même que l’incertitude de la succession royale avait pu lui faire concevoir ; la princesse Victoria était née. Et toutefois, était-ce là déchoir pour une âme noble ? Il retrouvait un rôle bien grand encore et une consolation singulièrement précieuse, puisqu’il devenait le tuteur naturel de l’enfant qui devait être la reine. Époux de la reine, oncle de la reine, ce ne sont pas précisément des titres politiques en Angleterre, ce sont pourtant des titres considérables, quand on y voit avant tout des occasions de devoirs modestement remplis ; la destinée, qui lui avait arraché le premier, lui accorderait sans doute le second. Voilà pourquoi le prince Léopold prenait goût de plus en plus à son rôle de prince anglais, il s’occupait de l’avenir de la Grande-Bretagne, il veillait sur sa nièce, l’entourait d’affections, de conseils, et préparait sa royauté future. Enfin, si une ambition plus active s’éveillait un jour dans son esprit, ne serait-ce pas pour lui un rare avantage d’avoir gardé son rang sur ce grand théâtre de la politique européenne ? Qu’il fût question d’un mariage royal ou d’une couronne, on n’irait pas chercher le candidat dans l’ombre d’une petite principauté allemande ; placé auprès du trône d’Angleterre, il serait naturellement en vue et désigné au choix de la fortune, monstratus fatis.


II

Dans le temps même où le prince Léopold se décidait à rester en Angleterre pour toutes les raisons que nous venons de dire, l’Europe orientale devenait le théâtre d’une lutte qui allait confirmer les principaux argumens de Stockmar. « Restez ici, disait Stockmar, la politique le veut, votre avenir le commande ; c’est ici seulement que la destinée vous trouvera. » Tandis qu’il parlait de la sorte, le soulèvement des Grecs contre les Turcs, préparé depuis tant d’années, prenait des proportions formidables ; Ipsilanli, dans le nord de l’empire ottoman, Petrobey et Kolokotroni dans le sud, rassemblaient des milliers de partisans. Les hélairies se transformaient en armées. De la Moldavie à la Morée, du Danube à la mer ionienne, des appels retentissaient. Hommes des côtes, hommes des montagnes, marins, klephtes, palikares, tout un peuple était debout, et soit que l’insurrection continuât son œuvre avec des alternatives de succès et de revers, soit que la lutte, changeant de scène, passât aux mains de la diplomatie, la guerre de l’indépendance hellénique était le grand événement du monde. Quelques années s’écoulent au milieu d’une immense anarchie. Enfin, cherchant un appui au dedans et au dehors, c’est-à-dire un gouvernement qui leur assure les sympathies de l’Europe, les Grecs commencent à se préoccuper du roi qui pourra garantir leurs conquêtes en donnant à leur indépendance un abri durable, au nouvel état des protections puissantes. A qui pense-t-on tout d’abord ? Au prince Léopold.

On y pensa même bien longtemps avant qu’il pût être question de fonder un royaume avec le concours des puissances européennes. En 1825, — le prince Léopold a raconté cet épisode dans ses curieuses notes autobiographiques, — deux Grecs vinrent le trouver en Angleterre et lui firent à ce sujet les premières ouvertures. Ils avaient mission de s’entendre avec lui sur les mesures à prendre et la marche à suivre. Ils virent aussi Canning, le célèbre ministre des affaires étrangères. La chose, il est vrai, n’eut pas de conséquences immédiates ; Canning conseilla au prince de ne pas se lancer dans une affaire encore si embrouillée et qui ne se débrouillerait pas de sitôt ; lui aussi à cette date, comme Stockmar sept années auparavant, il était d’avis que la vraie place du prince était sur le sol britannique. Rappelons-nous d’ailleurs que la politique anglaise était peu favorable à l’émancipation des Hellènes, comme à tout ce qui ébranlait la monarchie ottomane. Cependant la visite des deux envoyés secrets ne demeura point sans résultats. Il y avait chez le prince Léopold un fonds d’imagination qui se prenait volontiers aux apparences poétiques. Ce romantisme, comme l’appelle Stockmar, devait le disposer à ce beau rêve d’une royauté en Grèce. Couronner et assurer l’œuvre de la délivrance, s’associer à tant de cœurs généreux qui d’un bout de l’Europe à l’autre battaient pour les Souliotes, fonder un royaume là où Byron venait de mourir en héros, il y avait là de quoi tenter un prince enthousiaste. On ne voyait pas alors très clairement les difficultés intérieures, les divisions, les rivalités, les haines. On ne savait pas d’une façon très exacte ce qu’étaient le parti politique et le parti des primats. La poésie recouvrait tout, la merveilleuse poésie des klephtes et des palikares. Comment ne pas croire aux destinées d’un peuple qui, si promptement, si naturellement, à peine échappé à l’oppression la plus écrasante, produisait des Botzaris et des Nikitas, des Canaris et des Kolokotroni ? Il y en avait bien d’autres encore, moitié bandits, moitié héros, dont les noms s’inscrivaient chaque jour dans une légende dorée. Stockmar, esprit très peu poétique, avait beau prémunir son maître contre les mirages lointains, cette image d’un royaume de Grèce évoquée ainsi par les deux visiteurs de 1825, continua de charmer secrètement les yeux éblouis du prince.

Les années suivantes furent remplies des plus graves événemens. L’invasion de la Morée par Ibrahim-Pacha, la prise de Missolonghi, la prise d’Athènes, la capitulation de l’acropole, décidèrent enfin l’intervention de la Russie, de la France et de l’Angleterre. L’Europe ne pouvait souffrir plus longtemps que les populations chrétiennes fussent égorgées par les Égyptiens. La France malgré les hésitations de son gouvernement, l’Angleterre malgré le mauvais vouloir de sa politique, furent obligées de se mettre d’accord avec la Russie pour assurer l’existence nationale de la Grèce. De là le traité signé à Londres entre les trois puissances le 6 juillet 1827. Depuis sept années environ, la Grèce soulevée se battait contre la Turquie ; à dater de 1827, cette lutte particulière est close, la Turquie est en guerre avec les trois grandes puissances unies par le traité de Londres. On sait quel fut le premier résultat de cet accord, et comme la flotte ottomane fut détruite dans les eaux de Navarin. On sait aussi que l’Angleterre, et même la France, ne s’étaient jointes à la Russie que pour la surveiller de près. Dans ce mouvement d’horreur qu’avait excité chez tous les peuples chrétiens la dévastation de la Morée par les soldats d’Ibrahim, il était impossible aux gouvernemens d’Angleterre et de France de contrarier plus longtemps les vues du cabinet de Saint-Pétersbourg ; leur seule ressource était de s’associer aux desseins avoués de la Russie pour déjouer sa politique secrète. Il fallait marcher avec elle pour l’empêcher d’aller trop loin, il fallait surtout empêcher qu’elle ne recueillît toute seule les bénéfices d’une intervention nécessaire. A Paris comme à Londres, on espérait que la menace arracherait au divan ce que la diplomatie n’avait pu obtenir, et que l’Orient serait bientôt pacifié sans que l’empire ottoman reçût de trop profondes atteintes. C’est ainsi que la victoire de Navarin, avec ses conséquences si terribles pour la Turquie, fut considérée par le ministère anglais comme un événement malencontreux. Il est indispensable de rappeler tous ces faits pour apprécier la suite de notre récit, il importe aussi de ne pas oublier que le danger de la Grèce pendant l’invasion d’Ibrahim avait rapproché les partis et amené une sorte de réconciliation dans le congrès national. C’est alors que trois étrangers, deux Anglais et un Grec de Corfou, devenu Russe de cœur et d’âme, avaient été provisoirement chargés des plus hautes fonctions actives. Lord Cochrane, élu amiral, devint le chef de toutes les forces maritimes, sir Richard Church eut le commandement de toutes les troupes de terre, le comte Capodistrias fut nommé président ou gouverneur pour une durée de sept ans.

Cette souveraineté de sept ans était chose bien incertaine ; il était clair que les puissances en abrégeraient le cours au moment qu’il leur conviendrait de choisir pour l’organisation définitive du nouvel état. Le président, politique si habile et si fin, ne devait se faire aucune illusion à cet égard. S’il avait été dupe de ses désirs, des symptômes très significatifs l’eussent bientôt détrompé. Au mois de décembre 1828, les plénipotentiaires russes, anglais, français, réunis aux conférences de Poros, demandèrent au comte Capodistrias quel candidat il avait à recommander pour le futur trône de Grèce. C’est là un fait très curieux, que je ne vois indiqué dans aucun des travaux relatifs à la révolution hellénique, et que Stockmar nous donne d’après les notes de son maître. Le comte Capodistrias désigna le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, qu’il connaissait de longue date. Stockmar ne nous dit pas où s’était faite cette connaissance ; mais il est facile de voir, en comparant leurs destinées, qu’ils s’étaient connus sous le drapeau russe pendant la campagne de 1813. Dès le commencement de l’année 1812, le comte Jean Capodistrias avait quitté son pays natal, les îles ioniennes, pour chercher du service en Russie. L’année suivante, le prince Léopold, dont la sœur avait épousé un grand-duc, frère du tsar, prenait part au soulèvement de l’Allemagne contre Napoléon, et servait dans l’état-major de son beau-frère. Le comte Capodistrias avait alors trente-six ans, il était déjà fort en vue dans le monde le plus aristocratique ; très souple, très insinuant, plein d’esprit et de ressources, il était signalé comme un homme rare dont la supériorité méritait toute confiance. C’est en ces termes que l’amiral Tchetchagof, après l’avoir eu à son service comme diplomate, le recommandait au général Barclay de Tolly ; c’est en ces termes que le général Barclay de Tolly, après l’avoir vu à Lutzen, à Bautzen, à Leipzig, le présentait à l’empereur Alexandre. Le prince Léopold, plus jeune que lui de quatorze ans, avait du être attiré comme tant d’autres par cette nature prestigieuse. Bien des événemens les ont séparés, un hasard les replace en présence l’un de l’autre. Avez-vous un candidat au trône de Grèce ? lui demandent les plénipotentiaires. — Je propose le prince Léopold, répond sans hésiter le comte Capodistrias.

Était-il bien sincère ? et l’empressement de cette réponse marque-t-il un choix où le cœur a sa part ? La suite de ce récit va montrer précisément le contraire. Nous allons même assister à une scène fort curieuse où l’on verra le président mettre à profit la candidature du prince Léopold, pour améliorer une situation qu’il est résolu à ne point lâcher. C’est de la haute politique et de la fine comédie. Représentez-vous une variante de Bertrand et Raton. La fable de La Fontaine est si vraie qu’elle peut fournir des interprétations de toute espèce ; bien avant l’œuvre ingénieuse de Scribe, l’illustre président de la Grèce affranchie, le comte Capodistrias en personne en avait tiré tout un scénario dont il jouait, bien entendu, le principal personnage.

Le prince Léopold, informé de la réponse faite aux plénipotentiaires des grandes puissances par le comte Capodistrias, était venu s’établir à Naples pour être plus à portée de la scène où se préparaient les événemens. De ce poste d’observation, il pouvait mieux voir les choses, il pouvait aussi communiquer plus aisément avec le comte Capodistrias. Son premier soin fut d’envoyer en Grèce une sorte de chargé d’affaires qui avait mission de s’entendre avec le président sur tout ce qui concernait la royauté future et la candidature du prince. Ce représentant était le frère de son médecin et ami Stockmar, lequel était resté en Angleterre auprès de la duchesse de Kent et de la jeune princesse Victoria. Charles Stockmar, c’est le nom de ce diplomate secret, aborda le 26 mai 1829 au port d’Egine, où se trouvait alors le président. Il était porteur d’une lettre du prince Léopold pour le comte Capodistrias. Le 27, dans la matinée, il fut averti que l’audience aurait lieu à midi. Le voilà introduit et accrédité, le président a lu la lettre, c’est le moment de jouer serré ; dès les premiers mots de la conversation, Charles Stockmar a flairé chez le président des intentions très personnelles et des combinaisons très subtiles. « Je n’ai qu’une parole, dit le comte, après avoir lu attentivement la lettre du prince ; ce que j’ai promis, je le tiendrai. » Puis, comme s’il voulait semer dans l’esprit de Léopold un germe de doute et de découragement : « les plénipotentiaires, ajoute-t-il, ont été surpris lorsque j’ai prononcé le nom du prince ; ils croyaient apparemment que je présenterais un autre candidat. Ils m’ont demandé de leur faire cette déclaration par écrit, je m’y suis refusé. Je n’ai qu’une ambition, moi, c’est de donner à ce pays des institutions durables. » Une déclaration écrite aurait bien pu en effet lui causer plus tard de sérieux embarras, car si l’on veut connaître le sens exact de ces paroles ambiguës, il faut les traduire de cette manière : « Le prince Léopold, soit, pourvu qu’il arrive à point, et dans ce cas-là j’aurais bien mal manœuvré. Les puissances veulent une royauté de Grèce ; moi aussi, je la veux, mais pourquoi se presser ? Il y a tout profit à garder cette république où je suis indispensable et qui peut me donner un jour une couronne. » La suite de cette histoire a très clairement prouvé que telles étaient en 1829 les secrètes pensées du comte Capodistrias.

Charles Stockmar en a deviné quelque chose, et soudain rendant coup pour coup, c’est-à-dire essayant de décourager à son tour les ambitions du président, il insiste sur les chances de son maître : « Le prince, dit-il, s’est entretenu à Naples avec les plénipotentiaires des trois puissances. Tous ont applaudi à votre choix et se sont exprimés sur ce point de la façon la plus flatteuse pour le prince. Bref, il y a une parfaite entente chez les personnages qui doivent soumettre des propositions à leurs gouvernemens ; il est donc évident que l’heure décisive est proche. » Jusque-là tout va bien ; mais pourquoi l’envoyé du prince Léopold ajoute-t-il que son maître n’acceptera la couronne qu’à certaines conditions ? C’est fournir au rusé président le moyen d’embrouiller les choses et d’écarter cette candidature qui l’inquiète. Vraiment on ne saurait se livrer plus imprudemment que ne le fait Charles Stockmar lorsqu’il expose ainsi le programme du prince Léopold : « Le prince est décidé, il se fera honneur de répondre à l’appel des puissances. Il y met pourtant deux conditions expresses : la première, c’est qu’on assure à la Grèce les frontières dont elle a un besoin absolu pour avoir une place dans le concert européen et y jouer un rôle utile ; la seconde, c’est qu’on aide le roi de Grèce à régénérer la nation hellénique, à la retirer du profond abaissement matériel et moral où l’ont jetée des siècles de servitude. Ce n’est pas tout ; alors même que le prince aurait pleine satisfaction sur ces deux points, ce n’est pas sur l’invitation des diplomates russes, français, anglais, qu’il peut s’adresser aux puissances et leur dire : Me voici, je suis prêt ! Non, c’est à la Grèce elle-même de parler, c’est à la Grèce de faire appel aux puissances et de leur demander pour roi le prince Léopold. Le prince désire que cette manifestation du peuple grec ait lieu le plus tôt possible. Alors, si les puissances demandent des explications, ce sera pour lui le moment de déclarer à quelles conditions il trouvera convenable d’accepter la couronne. Ces conditions, le prince les posera dans l’intérêt de la Grèce, et je ne doute pas qu’il ne réussisse à mettre d’accord sur ces divers points les vues les plus opposées des puissances. »

Ainsi, trois questions, les frontières, les finances, une sorte d’appel national, tels étaient les problèmes à résoudre pour répondre aux exigences du prince. Les deux premières conditions regardaient les puissances, la troisième concernait la Grèce. Voilà une affaire un peu compliquée dès le début. Le comte Capodistrias ne s’en plaint pas, un point de départ plus simple l’aurait fort inquiété. « Vos déclarations, dit-il au représentant du prince, me sont très agréables, et je m’emploierais bien volontiers à faire ce que désire le prince Léopold si les termes du protocole du 22 mars ne s’y opposaient d’une façon absolue. » Il faut se rappeler en effet que la conférence de Londres venait de prendre une décision grave au sujet de l’établissement du royaume de Grèce. Le protocole du 22 mars 1829 contenait ces trois points : 1° La Grèce, sous la suzeraineté de la Porte, à laquelle elle paiera un tribut, sera régie par un prince chrétien à titre héréditaire. Ce prince ne sera choisi dans aucune des familles régnantes des trois puissances alliées ; le choix sera fait par le commun accord des trois cours et de la Porte. 2° La ligne septentrionale des frontières de la Grèce sera tracée du golfe Vola au golfe d’Arta. L’île d’Eubée et les Cyclades feront partie de la Grèce. 3° Les Grecs cesseront immédiatement les hostilités et retireront leurs troupes en deçà de l’isthme. « Vous le voyez, disait le comte Capodistrias à Charles Stockmar, la Grèce, d’après cette décision de la conférence, n’a pas voix au chapitre. Elle ne peut donner son avis ni sur le choix du souverain, ni sur la délimitation du territoire nécessaire à sa défense. Dans les limites qu’on lui assigne, c’est-à-dire sans les îles de Samos et de Candie, la Grèce ne saurait subsister. Si la Turquie devait souscrire aux concessions que lui demande la conférence, sans que Samos et Candie fussent réunies à la Grèce, je me démettrais de mes fonctions plutôt que de signer un pareil traité, car je ne veux pas être témoin de la misère à laquelle le pays serait exposé sous de telles conditions. Heureusement la Turquie ne cédera pas si vite, et son refus amènera les trois puissances à prendre des résolutions plus dignes d’elles. Je prie le prince Léopold d’employer toute son influence pour obtenir que les îles de Samos et de Candie soient ajoutées au territoire fixé dans le protocole du 22 mars. En échange de cette concession, la Grèce se donnera une forme monarchique et se choisira un roi avec l’assentiment des puissances. »

On voit se dessiner ici le plan du comte Capodistrias. Le comte, qui a déjà su se faire une si grande place dans la révolution hellénique, rêve le trône de la Grèce. D’où vient donc que, le premier jour où les plénipotentiaires des puissances alliées lui demandent de proposer un candidat au trône, il nomme le prince Léopold ? C’est qu’il veut d’abord dissimuler son jeu et sonder l’opinion de la diplomatie. Fort bien ; mais entre les candidats princiers tout prêts à se mettre sur les rangs, pourquoi désigner le plus intelligent et le plus habile, partant le plus redoutable ? Oh ! c’est là que se dévoilent des profondeurs de tactique. Si le comte eût désigné un prince insignifiant, on eût trop bien vu qu’il préparait un échec à l’entreprise afin de se rendre indispensable. Il lui faut un candidat sérieux, le plus sérieux de tous les candidats, pour masquer ses desseins. Surtout il lui faut un personnage qui soit en mesure de parler aux puissances, de faire certaines conditions, d’élever certaines réclamations. Il ne réussira point ; qu’importe ? Il aura du moins accoutumé la diplomatie à entendre bien des choses que le président ne veut pas encore dire lui-même. Ce n’est pas tout : ces premières difficultés si graves au milieu desquelles le prince va se trouver engagé ne tarderont pas à produire leur effet ; le prince Léopold se découragera. Décourager le prince après avoir obtenu de lui une coopération efficace, en un mot, faire travailler Bertrand au profit de Raton, voilà le coup de maître.

Avez-vous remarqué ces paroles dès le début : « les plénipotentiaires ont été surpris quand j’ai prononcé le nom du prince, » et celles-ci au sujet du protocole du 22 mars : « plutôt que de signer un pareil traité, je me démettrais de mes fonctions, » et celles-ci encore sur la délimitation des frontières : « je prie le prince d’user de toute son influence pour obtenir l’annexion de Samos et de Candie ? » Quel mélange d’excitations hardies et de pensées décourageantes ! Il faut que le prince Léopold se décide à parler, il faut qu’il agisse résolument, ne fût-ce que pour prendre sa revanche du froid accueil fait à son nom par les plénipotentiaires ; son amour-propre y est engagé. Surtout qu’il n’aille pas signer un acte comme celui que la conférence de Londres a rédigé le 22 mars ; ce ne serait plus une question d’amour-propre, ce serait une question d’honneur. Le président a déclaré qu’il se retirerait plutôt que de mettre sa signature à une œuvre de ruine et de mort ; le prince Léopold aurait-il le courage de briguer un pouvoir que le comte Capodistrias aurait rejeté avec dédain ?


III

Nous nous rappelons ici une image très vive qu’un de nos écrivains a tracée du comte Capodistrias précisément à la date où avaient lieu ces négociations particulières du président et du prince. Au printemps de l’année 1829, M. Edgar Quinet, membre de la commission envoyée en Morée par le gouvernement de la restauration, parcourait le pays avec ses guides. Un jour, entre Tripolitza et Argos, comme il grimpait péniblement le défilé d’Aglavo-Campo, ses guides lui montrèrent au sommet de la montagne des chevaux brillans d’acier, avec des housses brochées d’or. On distinguait des drapeaux à la croix bleue et blanche, une troupe de palikares disséminés dans les ravins, tous les indices d’une belle escorte guerrière ; évidemment il y avait là un personnage d’importance. « Par saint George, dirent les guides, c’est le père Jean. » Le père Jean, ou barba Jani, tel était le nom populaire du président. C’était lui en effet, c’était le comte Jean Capodistrias, qui pour la première fois faisait sa tournée en Morée avant que le congrès national se réunît dans Argos. « Au détour d’un rocher, dit M. Edgar Quinet, nous vîmes sur une plate-forme un homme vêtu à l’européenne assis à terre sous un mûrier, un cercle de capitaines grecs autour de lui, debout, appuyés sur leurs sabres, et près du mûrier un tacticos en faction avec la lance et le drapeau grec. Je descendis pour remettre mes lettres au président, non sans une légère émotion de rencontrer si inopinément l’homme qui était alors toute l’espérance et presque la seule pensée du pays que je parcourais. » Après les saints empressés du jeune voyageur et les réponses courtoises du président, le comte Capodistrias, qui n’est pas fâché de montrer à un Français les résultats déjà obtenus par son gouvernement, lui signale les chefs qui l’entourent. « Voyez ces hommes, dit-il, il y a bien peu de temps qu’ils se déchiraient encore les uns les autres. Aujourd’hui ils sont plus obéissans et plus doux que des moutons. » Le comte peut parler d’eux en toute liberté, ils ne comprennent pas un mot de la conversation. Celui-ci, c’est Nikitas, le Bayard des klephtes, celui-là Dimitraki, cet autre Kolopoulo, ce dernier Kolokotroni ; toute la Grèce de l’insurrection, la Grèce héroïque de 1820 à 1825, est représentée là dans un petit nombre de types extraordinaires. Quelle grâce guerrière chez Nikitas ! chez Kolokotroni quelle énergie sauvage ! Chefs d’une sorte de féodalité issue de la guerre nationale, ils sentent bien que leur temps est passé, que le salut du pays réclame d’autres forces, qu’il faut des armes nouvelles pour de nouveaux combats. De là, malgré leur soumission, ce voile de tristesse qui assombrit leurs visages. C’est surtout chez le plus terrible d’entre eux que cette lutte intérieure est visible. Kolokotroni naguère encore était le roi des montagnes ; d’où vient-il en ce moment ? De la prison où le congrès national a été obligé de l’enfermer. Il n’en serait pas sorti sans l’intervention du président. Le voyageur, avec la double vue du poète, lit sur sa figure bronzée les sentimens qui l’agitent et les traduit à sa manière : « Ah ! quand même ses pieds appesantis le porteraient aussi vite qu’autrefois sur les crêtes des montagnes, il n’y serait plus roi. Comme dans sa jeunesse, il ne pourrait plus dire autour de lui : Descendez au Choriô, amenez les chèvres et les moutons, que nous fassions ici la sainte pâque. S’il va par les chemins battus faire rôtir un agneau, tout de même qu’un damné juif d’Ipsamboul, il faut qu’il le paie. Il n’entassera plus sous son donjon de Caritène ni la rançon d’un marchand d’Odessa, ni les pistolets d’argent d’un aga, ni ses poignards de nacre et d’ivoire, ni le prix de ses belles cavales, ni le trésor du vizir qui grimpait à dos de mulet le sentier du pachalik, ni peut-être aussi sa part de lion dans les quêtes des jeunes filles de France et d’Allemagne. Adieu, beaux palikares vendus à sa famille. Klephtes et capitaines, dormez dans vos cabanes. D’Argos à Carvathi, il vous faudrait un passeport. Adieu, ceintures d’acier, balles enchantées, fusils ailés, sabres plus tortueux que serpens et vipères ; n’a-t-il pas vu passer à Napoli 2,000 fantassins et 300 cavaliers, tous inconnus, tous étranglés sous le schako des Moscovites ? Et pour maître n’a-t-il pas barba Jani qui jamais n’a touché le fourreau d’un yatagan ? Psariotes et Souliotes, forbans et Moréotes, cherchez votre île sous les eaux, votre pain sous la cendre. La plume a tout fait, le sabre n’est rien. Les vieux klephtes sont morts. » Cette poétique page est empruntée au livre que M. Edgar Quinet a intitulé De la Grèce moderne et de ses rapports avec l’antiquité. Ce qui m’y frappe surtout, c’est le caractère profondément historique du tableau. Le comte Capodistrias, entouré de ces lions muselés, nous représente exactement la Grèce de 1829. Je n’ai vu nulle part les deux périodes de la lutte de l’indépendance, la période guerrière et la période diplomatique, exprimées avec autant de précision et de force. L’auteur éclaire tout son récit et nous en donne le véritable sens lorsque, montrant Kolokotroni à côté du comte Capodistrias, il écrit ces paroles : « Le président le menait en laisse, tout frémissant, à travers la Morée, pour le faire assister à sa popularité naissante. Quoique le vieux chef n’eût alors rien perdu de la sienne, l’épreuve était bien dure. »

Ce diplomate, qui, de sa main fine et souple, menait en laisse les plus terribles chefs, espérait bien conduire de même les plénipotentiaires des puissances alliées ainsi que les candidats au trône. Les notes de Charles Stockmar sur les négociations de 1829 nous expliquent beaucoup mieux qu’on n’a pu le faire jusqu’ici le rôle du prince Léopold en toute cette affaire. Ce rôle est plein d’indécisions, de contradictions, d’obscurités profondes, et finalement il a valu au prince des reproches venus de très haut. Il suffit de rappeler les faits pour montrer que, si les reproches étaient mérités, les motifs d’ambition égoïste imputés au prince étaient complètement inexacts. Le seul tort du prince dans ce singulier imbroglio, tort bien grave il est vrai, est d’avoir trop subi l’influence du comte Capodistrias. Parlons franc et disons le mot juste : le prince s’est laissé jouer par le président. C’est le président qui a tout fait. Voyez plutôt. Le prince demandait au président de provoquer une manifestation quelconque en sa faveur, de telle sorte que, désigné par un appel du congrès national, il eût qualité pour plaider la cause des Grecs et réclamer en leur nom une extension de territoire. « Je n’ai pas ce droit, répondait le président, le congrès ne peut exprimer de vœux ni pour le choix du souverain ni pour le tracé des frontières ; le protocole du 22 mars s’y oppose. Ce serait nous aliéner la conférence de Londres, ce serait contrarier les puissances. »

Cependant, lorsque le congrès national se réunit dans Argos quelques mois après (la session dura vingt-six jours, du 23 juillet au 18 août 1829), le comte Capodistrias, qui par ses amis était maître de la majorité du congrès, ne crut pas contrarier les puissances en faisant voter l’expression du sentiment national au sujet des frontières. Quant à un acte législatif désignant et appelant le prince Léopold, il se garda bien de le provoquer. Un mois après, le 14 septembre, le traité d’AndrinopIe assure l’existence de la Grèce, le sultan Mahmoud ayant consenti à signer le traité de Londres de 1827 avec le protocole du 22 mars 1829. En même temps la conférence de Londres se remet à l’œuvre pour le règlement des détails, et le protocole du 3 février 1830 fixe les conditions définitives du nouvel état. Ces conditions sont meilleures pour la Grèce au point de vue du territoire. La Grèce n’est plus soumise à la suzeraineté de la Porte, elle n’est pas tributaire du sultan, elle est gouvernée par un prince chrétien auquel appartiendront tous les droits de la souveraineté. En échange de ces avantages, on lui retire une partie du territoire qui lui était concédé auparavant. La ligne de ses frontières ira de l’embouchure de l’Aspropotamo à l’embouchure du Sperchius, coupant la Livadie en deux moitiés, dont l’une est assignée aux Grecs, l’autre aux Turcs. Un second protocole en date du même jour disait que les puissances alliées offraient le trône de Grèce au prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha.

Voilà les choses réglées, quelle va être la conduite du prince Léopold ? C’est ici que commencent ses indécisions, suivies bientôt d’un refus qui a donné lieu aux explications les plus diverses et attiré sur le prince des accusations véhémentes. La vérité (on l’entrevoit aujourd’hui par les notes de Stockmar), c’est que deux ou trois pointes très fines, très aiguës et légèrement empoisonnées lui avaient été piquées au flanc par la main du comte Capodistrias.

Le prince, accepté comme futur roi de Grèce par la Russie et la France, n’avait rencontré de difficultés qu’en Angleterre. George IV subissait alors l’influence de son frère, le duc de Cumberland, celui qui devint roi de Hanovre en 1837, à l’avènement de la reine Victoria ; or le duc de Cumberland faisait l’opposition la plus vive au ministère du duc de Wellington, et cette opposition se retrouvait jusque dans la question des candidatures au trône de Grèce. Le duc de Cumberland soutenait le duc Charles de Mecklembourg, frère de la duchesse de Cumberland, et le faisait soutenir par George IV ; les ministres, favorables d’abord à un prince des Pays-Bas, se rallièrent ensuite à la cause du prince Léopold, et contraignirent le roi de l’agréer, menaçant de donner leur démission, si George IV leur refusait son concours. Il est évident que le ministère du duc de Wellington ne se serait pas compromis de la sorte, s’il n’avait été assuré de l’acceptation du prince. Le prince en effet, dès les premières ouvertures, avait accepté sans conditions ni réserves. Son romantisme, comme dit Stockmar, l’entraînait. L’idée de reconstituer la nation des Hellènes lui apparaissait comme une tâche toute poétique. Ne se souvenait-il pas d’ailleurs que, suivant le comte Capodistrias, les plénipotentiaires avaient accueilli son nom avec froideur ? Il n’en était que plus empressé à recevoir l’offre des puissances. C’était une réplique triomphante aux insinuations perfides du président. Plus tard, s’il y avait des conditions à faire, il serait toujours temps de s’en occuper, La chose urgente était de prendre rang et d’écarter toutes les autres candidatures. C’est ce qu’il fit ; bientôt pourtant il fallut s’expliquer. Qu’on se représente la surprise de lord Aberdeen, ministre des affaires étrangères, lorsque le prince Léopold, au mois de janvier 1830, vint lui parler d’une condition sans laquelle rien n’était fait. Le prince déclarait que, si l’île de Candie n’était pas attribuée au royaume de Grèce, il lui serait impossible d’accepter la couronne. A se voir mettre ainsi le marché en main, lord Aberdeen ne put se contenir. Ne se croyait-il pas absolument d’accord avec le prince ? Le duc de Wellington et ses collègues n’avaient-ils pas engagé sur cette question l’existence politique du cabinet ? La surprise du ministre devint presque de la colère. Il répondit sévèrement et avec hauteur : « L’île de Candie ! Jamais, nulle part il n’en a été question. Sans doute, malgré tout ce qui a été fait jusqu’à présent, vous êtes encore libre de vous retirer ; mais le refus d’annexer l’île de Candie à la Grèce n’expliquerait pas cette détermination de votre part. C’est à vous de voir si une pareille conduite est compatible avec votre dignité, c’est à vous d’en mesurer les conséquences. Les puissances n’ont pas l’intention de traiter avec vous. Elles attendent une acceptation pure et simple de leur offre ; une acceptation conditionnelle serait considérée comme un refus. »

Ce langage impérieux était de nature à faire réfléchir le prince. Ne dirait-on pas qu’il avait manqué à sa parole ? Ne s’exposerait-il pas au blâme de l’Europe ? Oui, sans doute, sa dignité personnelle était en cause vis-à-vis de la conférence de Londres, mais elle ne l’était pas moins vis-à-vis de la nation hellénique. Il se rappelait la déclaration du comte Capodistrias, il se rappelait que le président était résolu à quitter le pouvoir plutôt que de signer un pareil traité. Et ce serait lui, le prince Léopold, ce serait lui qui, pour être roi, consentirait d’avance à la déchéance d’un peuple héroïque ! Certes il y avait là une question de dignité bien autrement poignante que celle dont parlait lord Aberdeen. Aussi, lorsque la conférence de Londres, dans le protocole du 3 février 1830, lui offrit au nom des puissances alliées la couronne du nouveau royaume, le prince, poursuivi toujours par le souvenir du comte Capodistrias, ne craignit pas de renouveler auprès de la conférence elle-même les instances qui lui avaient si mal réussi auprès du ministre. En vain lord Aberdeen lui avait-il dit : « L’Europe ne veut pas traiter avec vous, » il s’obstinait à vouloir traiter avec l’Europe. Le 11 février, dans une lettre aux plénipotentiaires de la conférence, il écrivait ces mots, que nous reproduisons d’après le texte en langue française : « Le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha s’empresse d’accepter la carrière utile et honorable que les hautes puissances lui offrent. Cependant ce serait mal répondre à la confiance qu’elles daignent placer en lui et se rendre coupable des suites que la non-réussite de l’œuvre pourrait entraîner, s’il donnait son adhésion sans les conditions qui lui paraissent indispensables… » Ces conditions, il les exprime lui-même en stipulant, c’est le mot dont il se sert, qu’elles seront inscrites soit dans le traité définitif qui doit être conclu à Londres, soit dans les articles additionnels de ce traité. Les voici : 1° garantie complète de l’état hellénique, promesse de le défendre contre toute agression ; 2° protection des habitans de Candie et de Samos contre tout acte d’oppression, contre toute mesure réactionnaire de la part du gouvernement turc, après qu’ils seront replacés sous sa domination ; 3° une meilleure frontière au nord ; 4° assurance de secours financiers jusqu’à ce que la Grèce ait consolidé ses propres ressources ; 5° appui de troupes alliées jusqu’à ce qu’il ait pu lui-même organiser les forces militaires du pays ; 6° permission aux Grecs de donner leur avis sur le choix du souverain et de faire des objections à la personne du prince, s’ils le jugent à propos. »

Les plénipotentiaires ne voulurent entendre parler d’aucune condition d’aucune sorte ; c’était à prendre ou à laisser. Stockmar nous raconte à ce sujet tous les détails d’un véritable imbroglio diplomatique. Le prince Léopold, à la demande de lord Aberdeen, a retiré sa première lettre et l’a remplacée par une autre où le mot observations est substitué au mot conditions. Persuadé bientôt qu’il a eu tort et que cette concession de pure courtoisie l’expose à un échec certain, il désavoue la seconde lettre et ne reconnaît plus que la première. Laquelle des deux est la bonne ? C’est la première, dit le prince, elle est l’expression directe de mes sentimens. C’est la seconde, dit lord Aberdeen, elle est insérée dans le protocole à la place de la première dûment et régulièrement annulée. Au reste, qu’il s’agisse de conditions ou d’observations, le prince continue de plaider la cause de la Grèce. Lord Aberdeen, déjà si vif à l’égard du prince dans sa conversation du mois de janvier, est bien autrement amer pendant les péripéties de ce nouveau débat. Les membres du ministère anglais se sont mis en tête que l’attitude du prince est inspirée par les whigs. Le prince est en relations suivies avec les chefs de l’opposition parlementaire, il voit intimement lord Durham, lord Palmerston, lord Lansdowne et M. Brougham, et M. Ellice, et M. Abercromby ; ce sont eux évidemment qui le poussent à soulever ainsi maintes difficultés après avoir accepté d’abord sans réserve les offres et l’appui du ministère. De là l’irritation secrète qui éclate dans la discussion de lord Aberdeen avec le prince Léopold. Les ministres se trompaient, et ces soupçons, après tout, leur venaient un peu tard ; ne devaient-ils pas savoir comme tout le monde que la princesse Charlotte, aussi bien que la princesse de Galles, avaient eu pour protecteurs les whigs du parlement ? Et se pouvait-il que le mari de la princesse Charlotte ne demeurât point fidèle à de tels souvenirs ? Il n’était pas besoin d’expliquer la conduite du prince par des intrigues parlementaires ; son hésitation tenait aux scrupules très nobles que lui inspirait le salut de la Grèce, et nous savons aujourd’hui que ces scrupules étaient entretenus chez lui avec un art merveilleux par la diplomatie intéressée du comte Capodistrias. Le seul tort du prince, — il faut bien le répéter, puisque c’est la conclusion à laquelle chacun de ces incidens nous ramène, — c’est de ne pas avoir fait ses conditions avant d’engager sa promesse.

Tandis que la conférence de Londres s’occupe de régler définitivement les dernières questions relatives au royaume de Grèce, on apprend que le prince est parti pour la France. C’est Stockmar qui est chargé de le représenter, s’il y a lieu, auprès des plénipotentiaires. Que va-t-il faire à Paris au moment où ses intérêts se débattent à Londres ? Espère-t-il, comme on l’annonce, hâter la conclusion d’un emprunt nécessaire à l’établissement du futur royaume ? ou bien a-t-il voulu se soustraire pendant quelques semaines au dégoût que lui inspirent ces difficultés sans fin ? Il serait malaisé de choisir entre le motif officiel et le motif secret. On a dit aussi qu’il allait demander en mariage une des princesses d’Orléans ; il existe en effet une dépêche un peu postérieure du prince de Liéven (28 mai 1830) parlant de cette demande, qui n’aurait pas été accordée. Les notes de Stockmar ne renferment à ce sujet aucune indication. Quoi qu’il en soit, il est certain que le prince n’était plus le même, son ancien enthousiasme pour la Grèce se refroidissait de jour en jour. Ce fut bien pis quand il revint à Londres vers la fin d’avril. Un matin, il reçut une masse de dépêches arrivant de Nauplie. C’étaient des documens de toute sorte, rapports, adresses, journaux, comptes-rendus des réunions populaires, procès-verbaux des séances du sénat, où le prince pouvait lire comme à livre ouvert l’opinion publique des Hellènes. Qui lui envoyait ces pièces choisies avec tant de soin ? Le comte Capodistrias. Le prince les feuillette, les parcourt, d’une main fiévreuse, d’un œil impatient ; vous devinez ce qu’il y trouve : un tableau lamentable de la Grèce. Voici d’abord une longue plainte nationale au sujet du protocole du 3 février, une plainte qui s’élève de toutes parts, et, à côté de cette plainte unanime, une protestation véhémente : jamais les Grecs ne se soumettront volontairement à ces décisions de la diplomatie, ils ne les subiront que contraints et forcés. L’irritation publique est au comble, il y a lieu de craindre une insurrection. Puis viennent les griefs relatifs au choix du souverain : pourquoi la Grèce n’a-t-elle pas été consultée ? pourquoi a-t-on choisi un prince de Saxe-Cobourg ? Là-dessus maintes réflexions fâcheuses, maintes paroles hostiles à sa personne. Le sénat, il est vrai, ainsi que le président, tient un autre langage, mais tout en se félicitant d’apprendre que le prince est élu, que le prince accepte cette mission, ils disent tous qu’il trouvera en arrivant des « difficultés insurmontables. » D’abord il est impossible de lui promettre un accueil sympathique, si, avant de se présenter aux Grecs, il n’a pas embrassé leur religion ; puis, que de choses irréalisables dans le traité ! La délimitation des frontières est conçue de la façon la plus funeste, le partage du sol entre les Turcs et les Grecs ne se fera pas sans de sanglantes collisions ; on ne laissera pas telle province, telle ville, tel village, affranchis par l’héroïsme de leurs enfans, retomber sous le joug turc ; la guerre recommencera. Enfin la Grèce en est réduite à son dernier écu : la pauvreté, la misère, les privations, le désespoir, voilà ce que le prince trouvera en arrivant.

Le comte Capodistrias, en grand tacticien, avait choisi le vrai moment pour porter au prince ce terrible coup. C’est ce qu’une certaine école, à la fois barbare et pédantesque, appelle le moment psychologique. Le prince Léopold communiqua ces pièces aux membres de la conférence et leur demanda s’il pouvait en conscience accepter de leurs mains la couronne de Grèce, ses conditions étant rejetées. De nouvelles discussions s’engagèrent. On essaya en vain de calmer les scrupules du prince, on lui montra en vain les exagérations de ce tableau, les erreurs involontaires ou intéressées du président. « Cette situation, dont on lui faisait un épouvantail, était le résultat de l’anarchie ; avec un gouvernement héréditaire, tout changerait de face. Allait-il se dérober à la confiance de l’Europe et replonger la Grèce dans le chaos ? » Tout cela fut inutile, le coup était porté. La conférence refusant de souscrire aux conditions du prince, le prince refusa la couronne de Grèce. Sa lettre, datée du 21 mai 1830, est très noble, très digne ; le prince insiste particulièrement sur ce point que les conditions du nouveau royaume, telles que la conférence les maintient, sont odieuses à la Grèce, que les Grecs y résisteront, qu’on ne les y soumettra que par la force, et qu’il lui est impossible de s’imposer à un peuple comme l’instrument d’une politique oppressive.

Ces sentimens font honneur au caractère libéral et profondément humain du prince Léopold, ils font aussi honneur dans un autre sens à la prestigieuse habileté du comte Capodistrias, Vous rappelez-vous la scène étrange que nous avons décrite : le président, sur la route des montagnes, d’Argos à Tripolitza, tenant en laisse les farouches héros de l’insurrection hellénique, Dimitraki et Kolopoulo, Nikitas et Kolokotroni ? Cette fois le comte Capodistrias ne tient pas en laisse les plénipotentiaires de la conférence de Londres, mais il les tient en échec, et peu à peu, doucement, irrésistiblement, il vient d’amener le prince Léopold à une détermination préparée par lui dès le premier jour.


IV

Le désistement du prince Léopold provoqua des colères violentes, non-seulement au sein du ministère anglais, mais dans tous les rangs de la diplomatie européenne. Cette résolution, que nous avons vue se former et grandir dans une âme noble, fut attribuée à une ambition insensée. Il sacrifiait par amour de la Grèce une couronne à ses yeux toute poétique et dont l’auréole le ravissait d’enthousiasme ; on l’accusa d’y renoncer par manque de cœur et pour viser plus haut. Capodistrias, qui le connaissait bien, avait spéculé en maître sur la noblesse de ses sentimens ; on ne voulait voir dans la conduite du prince qu’hypocrisie et pusillanimité, mensonge et convoitise.

Que pouvait-il donc convoiter en refusant le trône de Grèce ? Ici se place un incident qui fournit des armes singulières à ceux que son refus irritait. Quand le prince était revenu de Paris à Londres au commencement d’avril 1830, son retour avait coïncidé avec la dernière maladie du roi. George IV souffrait déjà du mal qui devait l’emporter le 26 juin. Agé de près de soixante-dix ans, atteint d’ailleurs d’infirmités précoces et depuis longtemps ruiné par la débauche, sa mort prochaine était prévue. Plus de doute, disaient les chefs du ministère tory, le duc de Wellington, lord Aberdeen, lord Eldon, plus de doute, voilà l’intrigue démasquée, c’est la maladie du roi qui a déterminé le désistement du prince Léopold. Le prince avait donné sa promesse, il la retire, une cause grave et subite peut seule expliquer cette volte-face. Le prince voit déjà le roi mort et remplacé par un successeur, qui ne fera que passer sur le trône. Le duc de Clarence est vieux et n’a point d’enfans ; Guillaume IV suivra de près George IV. Quel sera l’héritier de la couronne ? Une enfant, la fille de la duchesse de Kent, la jeune princesse Victoria. Oncle de la princesse Victoria, mari de la princesse Charlotte si universellement regrettée, le prince Léopold se fera donner la régence par le parlement. Il aime mieux être régent d’Angleterre, même pour un petit nombre d’années, que de fonder le royaume de Grèce ; il sera donc régent avant peu, et ce jour-là les whigs arriveront au pouvoir, les whigs ses anciens alliés, les défenseurs de la princesse de Galles, les amis de la princesse Charlotte, les whigs qui l’auront aidé à s’emparer de la régence. On devine quelles colères une pareille découverte devait soulever dans le monde des tories. Il est probable que le ministère Wellington, en abandonnant la candidature du prince des Pays-Bas pour se rallier à celle du prince Léopold, avait vu là une occasion excellente d’éloigner un personnage qui pouvait un jour lui causer de l’embarras. Le dépit d’une combinaison déjouée, la crainte d’un événement qui donnerait la victoire aux whigs, surtout le mécontentement de voir les affaires de Grèce replongées pour longtemps peut-être dans le chaos du provisoire, tous ces motifs réunis entretenaient chez les membres du gouvernement anglais une irritation très vive.

Les choses que nous venons de dire, racontées par les ministres, commentées par les plénipotentiaires, faisaient grand bruit dans les salons politiques de Londres. Les tories s’indignaient, les whigs approuvaient. Bientôt ces prétendues explications, faites en termes injurieux pour le prince Léopold, furent connues de toutes les chancelleries de l’Europe. On en trouve la trace dans un grand nombre de dépêches politiques. Le 28 mai 1830, huit jours seulement après le désistement du prince Léopold, le prince de Liéven, qui représentait la Russie à la conférence de Londres, écrivait à son gouvernement : « Jusqu’ici toute la correspondance du prince avait été rédigée en français, et probablement par lui-même, ou tout au plus avec l’aide de son médecin et conseiller intime M. Stockmar ; mais sa dernière note, rédigée en anglais et par une plume évidemment plus exercée, démontre que ses vues en Angleterre l’ayant fait dès longtemps renoncer à la Grèce, il a déjà en cette occasion pris conseil de ses nouveaux alliés. » Ainsi le prince de Liéven n’en doute pas, le prince Léopold a des vues sur l’Angleterre, il vise à la régence avec l’appui des whigs, ce sont les whigs qui, d’une plume très anglaise et très politique, lui ont rédigé la lettre par laquelle il refuse le royaume de Grèce ! Un autre diplomate russe, M. le comte de Matuszevicz, s’exprime sur ce même point avec une violence inouïe. Voici qu’il écrit dans une dépêche où la pesanteur du style semble ajouter encore à la grossièreté du fond : « Le prince Léopold a montré tant d’arrière-pensée, tant de mauvaise foi, tant d’irrésolution, que je suis de ceux qui se félicitent de ne pas le voir chargé du gouvernement d’un pays où il aurait trahi la confiance des trois cours, puisqu’il n’est pas de difficulté qui ne l’effraie, pas d’obstacle qui ne l’arrête, pas de démarche qui ne prouve qu’il eût apporté en Grèce du dégoût, de la pusillanimité et le perpétuel regret d’avoir abandonné ses prétendues chances au poste éminent de régent d’Angleterre. » Ouf ! quelles injures et quel langage ! Arrière-pensées, mauvaise foi, trahison, lâcheté, dégoût, pusillanimité, ambition tortueuse, voilà les aménités qui s’entre-choquent dans l’obscurité de cette phrase mal bâtie. Le comte Matuszevicz est persuadé d’ailleurs que le prince Léopold n’obtiendra jamais la régence qu’il convoite, « surtout après avoir ainsi consommé sa honte. » Il ajoute enfin, sur un ton d’anathème, mais sans aucune autorité prophétique : « Un pareil souverain ferait injure à la royauté. »

Le représentant de la France à la conférence de Londres était le comte de Montmorency-Laval. Assurément, est-il besoin de le dire il ne parlait point cette langue-là. On ne s’étonnera pas cependant qu’il ait été aussi mécontent que ses collègues du refus du prince Léopold. Le prince Léopold, en 1827 et en 1829, avait reçu le meilleur accueil à la cour de Charles X. Le cabinet des Tuileries appelait de tous ses vœux la conclusion pacifique des affaires de Grèce. Les comités de philhellènes français éprouvaient le même sentiment. Partout enfin, des hautes sphères de la diplomatie jusqu’aux régions où se forme l’opinion courante, il n’y avait qu’un cri d’accusation contre le prince Léopold. L’explication de sa conduite, telle que l’avait donnée lord Aberdeen, avait fini par être universellement admise. Un recueil célèbre, la Revue de France, organe des doctrines constitutionnelles et libérales, fondé en 1827 par M. Guizot et M. de Barante, se donna la tâche de juger la question. « De la conduite du prince Léopold dans l’affaire de la Grèce, » tel est le titre de l’article sans signature que la Revue de France publia au mois de juillet 1830. Est-il de M. Guizot ? Est-il de M. de Barante ? ou bien faut-il y voir la main de quelque brillant rédacteur des affaires étrangères initié aux secrets de ses chefs ? On ne sait ; dans tous les cas, c’est une belle page, une page très grave, très forte, mais animée d’une sévérité injuste, puisqu’elle reproduit toutes les erreurs qui passionnaient l’esprit public. A ce titre, et en notant la date, l’article dont nous parlons a la valeur d’un renseignement d’histoire. L’auteur, comme les ministres anglais, comme les diplomates russes, rattachait la renonciation de Léopold à la maladie sans espoir qui venait de frapper George IV. Les raisons si libérales du prince, son respect du sentiment national en Grèce, sa répugnance à devenir un instrument de despotisme, le publiciste irrité se refusait à y croire. Il ne voyait là qu’une série de prétextes, et dédaignant de les réfuter jusqu’au bout, il concluait en ces termes : « Pour quiconque n’ignore pas quelles perspectives nouvelles la mort du roi ouvrait à l’ambition du prince, tout ce que nous pourrions ajouter devient inutile. Observons seulement qu’envisagée sous ce nouveau point de vue sa correspondance n’offre plus rien d’inconséquent et de bizarre. L’ambition étant admise comme le motif dominant de sa conduite, on conçoit qu’avant la fin de janvier, le roi se portant bien, il ait sollicité sans condition la souveraineté de la Grèce, que, de la fin de janvier au commencement d’avril, le roi se portant mal, il ait cherché à gagner du temps et à éloigner la conclusion de l’affaire, qu’enfin, à partir du 1er avril, le roi étant condamné, il n’ait plus songé qu’à une chose, à rompre sous un prétexte plausible. » Jusque-là l’auteur ne fait que répéter avec art ce qui avait été dit avec violence par les ministres anglais dans leurs entretiens, par les diplomates russes dans leurs dépêches ; il y ajoute ce que les dépêches ne disent pas, ce que permet la liberté des propos de salon, une appréciation de la personne du prince : « Si on ne nous a pas trompés sur le caractère du prince, c’est un homme moins ambitieux qu’ennuyé, aimant la gloire, mais encore plus les commodités de la vie, et qui, à une de ces imaginations allemandes qui se passionnent vivement pour chaque perspective nouvelle, unissent, comme il arrive souvent, une de ces activités paresseuses qui s’effraient non moins vivement des difficultés. Les hommes ainsi faits sont faciles à tenter ; ils s’engouent vite parce qu’ils n’envisagent d’abord que le beau côté des choses, et se dégoûtent encore plus vite, parce que, un parti une fois pris, ils n’en savent plus voir que les inconvéniens. » Certes l’appréciation est fausse, autant que les faits sont inexacts. En ce qui concerne le caractère du prince, nul n’ignore l’éclatant démenti que l’auteur de ces lignes a reçu des événemens. Quant aux faits eux-mêmes, les notes de Stockmar nous permettent de les rectifier avec une précision victorieuse. Il fallait pourtant citer cette page du mois de juillet 1830, afin de montrer quelles colères avait excitées en France, comme en Angleterre et en Russie, la renonciation du prince Léopold.

Aucune des puissances allemandes, ni l’Autriche ni la Prusse, ni les états secondaires, n’était représentée en 1830 à la conférence de Londres ; mais l’Europe entière était attentive aux choses de la Grèce et de curieux témoignages nous apprennent que la conduite du prince Léopold était jugée dans le monde germanique comme elle l’était partout, avec la même rigueur et la même injustice. Le prince Léopold connaissait M. de Stein, le terrible adversaire de l’empire de 1806 à 1815 et vers ce temps-là encore, par le souvenir de ces luttes, l’un des personnages les plus considérables de l’Allemagne. Pendant un séjour à Ems, le prince s’était souvent entretenu avec M. de Stein de sa candidature au trône de Grèce. Quand le protocole du 3 février 1830, qui offrait le trône au prince, fut connu en Allemagne, M. de Stein lui avait adressé une longue lettre, ou plutôt un long mémoire sur la manière de concevoir sa mission. Ce mémoire, il est vrai, pieusement publié par M. Pertz dans sa biographie du baron, renferme plus de mots sonores que d’idées fécondes. On y trouve surtout la haine de la France, une haine à la fois implacable et sénile. « C’est pour la gloire de l’Allemagne que la Providence envoie Léopold en Grèce, c’est la civilisation allemande qu’il est chargé d’implanter à Athènes, il faut que l’éducation y soit allemande, — et l’armée ? allemande, — et l’administration ? allemande. » Évidemment, tout cela sent le radotage. Il est clair toutefois que Léopold, salué par M. de Stein comme un missionnaire de Dieu, du dieu de l’Allemagne, chez les peuples helléniques, ne pouvait se dispenser de lui écrire qu’il avait décliné cette mission. Sa lettre est grave et digne, il expose simplement les motifs que nous connaissons déjà, motifs d’honneur, de conscience, d’humanité vraie, de vrai libéralisme. Savez-vous comment lui répond le baron de Stein ? Par une missive tour à tour emphatique et impertinente.

Il commence solennellement : « En 1812, lorsque l’empereur Alexandre engagea la lutte contre Napoléon, il prit pour devise : confiance en Dieu, courage, persévérance, union, puis, les yeux constamment et résolument tournés vers le ciel, il s’abandonna aux inspirations de son cœur magnanime et renversa le géant. » Étrange fanfare, en vérité ; il s’agit bien de l’empereur Alexandre et du géant ! L’orgueilleux baron continue avec la même emphase : « La raison humaine peut deviner la marche prochaine des événemens, elle ne saurait percer les ténèbres d’un avenir éloigné. Le vrai guide alors, c’est le sentiment du devoir, la confiance en Dieu, le renoncement à tout intérêt personnel. » C’est exactement comme s’il disait : il fallait prendre exemple sur nous ; l’empereur Alexandre et moi, voilà les grands modèles. Il ajoute, il est vrai, d’un ton plus simple : « La situation de la Grèce sera-t-elle améliorée par la retraite de votre altesse royale ? Avec du sérieux et de la persévérance, ne pouvait-on pas espérer, soit à présent même, soit dans un avenir prochain, l’extension des frontières ? Et, en attendant cette heure, l’entière sécurité de la Grèce n’était-elle pas assurée par la garantie des trois puissances ? » Ce refus du prince en de telles conditions paraît tellement inexplicable au baron de Stein qu’il n’hésite pas à lui lancer l’accusation injurieuse réservée jusque-là aux dépêches secrètes et aux articles anonymes : si le prince sacrifie la Grèce, c’est qu’il a des vues sur l’Angleterre. Écoutez, voici le trait final, le trait empoisonné qu’il enfonce le plus naturellement du monde et d’un air innocent : « Peut-être la résolution de votre altesse royale doit-elle être attribuée à d’autres motifs puisés dans ses relations d’Angleterre. Votre altesse a renoncé à une carrière périlleuse, difficile, riche en aventures ; la voilà désormais engagée dans le combat des partis, elle verra de près leurs luttes, leurs intrigues pour s’emparer du pouvoir. » Le baron de Stein est persuadé que ces visées équivoques sont la seule explication de ce qu’il appelle la reculade du prince, et s’il lui en parle directement, il en dira bien plus à ses amis. Voici ce qu’il écrit le 15 juin 1830 à l’archevêque de Cologne : « Que dit votre grandeur de la conduite du prince Léopold ? Elle répond tout à fait au caractère du Marquis Peu à Peu, comme l’appelait le roi George IV. Au lieu d’écarter les difficultés, au lieu d’achever l’entreprise qu’il a commencée, il retire lâchement sa main du timon de la charrue, parce qu’il compte sur les changemens qu’amènera la mort du roi. Un homme de ce caractère flasque n’est pas fait pour marquer jamais la vie publique d’une vigoureuse empreinte. C’est un être sans couleur. » Le lendemain il écrit à M. de Gagern : « Le prince Léopold avait le sentiment de sa faiblesse, de son impuissance à faire triompher l’entreprise ; alors il a jeté un regard de côté sur son influence possible en Angleterre. Cette influence, il ne l’aura jamais à cause de sa pusillanimité, et en tout cas, dès que la princesse Victoria sera majeure, c’est-à-dire dans six ou sept ans, il la perdra. »

Ainsi décidément l’accusation a fait le tour de l’Europe. En Angleterre, en Russie, en France, en Allemagne, tous les personnages politiques, hommes d’état ou publicistes, sont d’accord sur les motifs qu’ils prêtent au prince Léopold : si le prince a renoncé au trône de Grèce, c’est qu’il visait à la régence d’Angleterre. On aurait pu, il est vrai, examiner la chose avec plus de soin, on aurait pu faire une remarque bien simple que nous suggèrent aujourd’hui les notes de Stockmar, c’est que cette grande ambition était singulièrement modeste. La régence d’Angleterre ! Était-il donc certain qu’il y aurait lieu de nommer un régent ? George IV allait mourir ; mais lui mort, son successeur était là. Entre George IV et sa nièce, fille du duc de Kent, il y avait un autre fils de Georges III, le duc de Clarence, celui qui a régné en effet sous le nom de Guillaume IV. Guillaume, duc de Clarence, était l’aîné du duc de Kent ; la fille du duc de Kent, la jeune princesse Victoria, n’arrivait comme héritière de la couronne qu’après son oncle Guillaume. Je sais bien que ce duc, l’héritier présomptif du trône d’Angleterre, avait déjà soixante-cinq ans lorsque le prince Léopold refusa le trône de Grèce, et qu’il ne pouvait plus, dit-on, compter sur une longue vie. Qu’importe ? à mesure qu’il se courberait sous le poids des années on verrait grandir l’enfant promise au trône. La jeune princesse avait onze ans révolus ; il suffisait que le roi Guillaume vécût encore six ou sept années pour que la succession royale eût lieu régulièrement. Tous ces calculs, si on les eût faits de sang-froid, auraient dû épargner au prince Léopold les imputations perfides dont il fut l’objet d’un bout de l’Europe à l’autre ; mais comment eût-on calculé si posément les chances diverses ? il n’y avait partout qu’un même sentiment d’impatience et de colère. Ce refus d’une couronne garantie par l’Europe, ce refus d’une entreprise glorieuse à laquelle s’intéressait l’Europe était chose si extraordinaire qu’on ne pouvait se résoudre à l’expliquer naturellement. Il fallait de toute nécessité supposer une combinaison profonde.

La profonde combinaison se trouvait précisément là où on ne la cherchait point. Ah ! qu’il serait piquant de pouvoir suivre à cette date les secrètes pensées du comte Capodistrias ! Ce n’est pas lui qui attribuait à la maladie de George IV la volte-face du prince Léopold ; il connaissait bien le ressort qui avait tout fait, puisqu’il le tenait encore dans ses mains. Le rusé Corfiote devait bien rire en voyant les diplomates européens, gens d’esprit subtil et de vie artificielle, expliquer la conduite du prince par des subtilités et des artifices ; lui, pour tout arranger selon ses vues, et c’est en cela qu’on peut apprécier l’habileté supérieure de sa tactique, il s’était adressé simplement à la générosité naturelle du prince. Au fond de ce cœur loyal, il avait déposé dès le premier jour un mot destiné à porter ses fruits : « plutôt que de signer un pareil traité, moi, je n’hésiterais pas, je quitterais le pouvoir. » C’est ce mot, dit négligemment à Stockmar mais de façon à être répété au maître, c’est ce mot qui pendant toute l’année 1829 a travaillé dans l’ombre, a fouillé, tourmenté, déchiré le cœur du prince, et en fin de compte lui a dicté sa conduite.


V

Le comte Capodistrias, qui décidait ainsi le prince Léopold à renoncer au trône de Grèce, a-t-il, pour la même raison et comme il l’annonçait, quitté ses fonctions de président ? Pas le moins du monde. Les notes de Stockmar nous permettent de rétablir ici la signification véritable de certains faits en montrant les liens qui les enchaînent. On sait comment le comte Capodistrias a péri le 9 octobre 1831, frappé à mort par le frère et le fils de l’un des vieux héros de l’indépendance, Constantin et George Mavromichalis ; ce qu’on savait moins bien jusqu’à présent, et ce qui nous apparaît aujourd’hui en toute lumière, c’est le rapport étroit qui rattache cette scène sanglante à la renonciation du prince Léopold.

Dès le jour où cette renonciation est connue, une profonde douleur se manifeste dans toute la Grèce. Si le protocole du 3 février ne répondait pas aux désirs de la nation et laissait bien des intérêts en souffrance, du moins le gouvernement du prince encourageait des espérances qui étaient déjà une consolation. Placé au-dessus des partis, il rendait justice à chacun. On ne verrait plus régner la faveur et l’iniquité. Il y aurait des lois justes, des tribunaux intègres, une constitution régulière. La Grèce ne serait plus la proie de l’ambitieux dont on commençait à soupçonner les plans et à démasquer les intrigues. D’ailleurs ce que le prince Léopold n’avait pas encore obtenu, il l’obtiendrait sans doute plus tard. Nul mieux que lui n’était en mesure de persuader peu à peu les puissances, nul ne saurait mieux les rassurer toutes les trois, en ne se livrant à aucune. La Russie, qui avait apprécié en 1813 le compagnon d’armes du grand-duc Constantin, ne le considérerait jamais comme inféodé à l’Angleterre ; l’Angleterre, qui l’avait connu à Claremont, ne soupçonnerait jamais que l’époux de la princesse Charlotte pût subir l’ascendant de la Russie. Que de convenances politiques dans le choix du prince ! Que de hautes assurances morales ! Et tout cela s’écroulait, tout cela s’évanouissait ; de l’édifice laborieusement construit il ne restait plus qu’un souvenir. Telles étaient les plaintes de la Grèce. D’où venait donc qu’au mois de mars ou d’avril un langage tout opposé avait retenti dans les conseils populaires, et que ce langage, parvenu aux oreilles du prince Léopold, avait déterminé sa retraite ? Pure tactique du comte Capodistrias. Il excellait à faire parler les populations, il excellait aussi à leur faire garder le silence. Rassembler et grossir les témoignages de mécontentement, c’est la première opération ; supprimer les autres, c’est la seconde. Rien de plus simple. C’est de la police primitive. L’état général de la Grèce, la barbarie dont on sortait, les rivalités des tribus, les jalousies, les fureurs, les haines, tous les élémens de guerre civile, qui maintenaient un perpétuel désordre, permettaient de pêcher en eau trouble. La main adroite du président prenait et laissait selon l’occurrence ce qui convenait à ses desseins. Le prince Léopold ne sut donc que plusieurs mois plus tard combien sa renonciation avait affligé la Grèce.

Cette affliction était d’autant plus sincère qu’elle était inspirée par un sentiment de salut public. Après le refus du prince Léopold, les amis de la Grèce, Dawkins, Eynard, supplièrent Capodistrias de proposer sans retard un autre candidat. Il n’y avait pas un jour à perdre, disaient-ils, pour atténuer l’effet désastreux de cette retraite. Le président n’avait-il pas en vue tel ou tel prince ? N’avait-il pas songé déjà, prudent et avisé comme il était, aux chances possibles d’un refus, sans parler des autres chances humaines ? On le pressait ainsi de questions, on le suppliait d’en finir ; il fallait absolument indiquer son candidat. Son candidat ? Il était le seul qui ne pût pas le désigner par son nom ; il attendait que les puissances, ne trouvant plus personne dans les familles royales qui voulût accepter ce présent dédaigné, voyant d’ailleurs en lui un ennemi résolu de l’anarchie hellénique, se décidassent de guerre lasse à lui conférer la souveraineté de fait, c’est-à-dire une sorte d’hospodorat sous la garantie de l’Europe. « Je n’ai pas à proposer de candidat, répondait-il invariablement. Ce serait empiéter sur les attributions de la conférence de Londres. »

Le programme secret du comte Capodistrias pouvait se réduire à ces deux points : 1° écarter le prince étranger, quel qu’il fût, élu roi de Grèce par les plénipotentiaires de Londres ; 2° dominer l’anarchie dans la péninsule hellénique, et, sous prétexte de dominer cette anarchie, détruire les grandes influences locales, ruiner les familles illustrées par la guerre de l’indépendance, annuler ou écraser les primats. La première partie de ce plan étant réalisée, provisoirement au moins, par la retraite du prince Léopold, le comte Capodistrias entreprit de réaliser la seconde.

Toute l’année 1830 et les neuf premiers mois de l’année suivante offrent le tableau d’une lutte perpétuelle entre le président et la Grèce, lutte ardente, compliquée, très difficile à suivre, car elle nous montre tantôt un gouvernement aux prises avec le désordre public, tantôt un dictateur aux prises avec des ennemis personnels. Notre révolution de juillet 1830 vint encore aggraver cette confusion. La politique française, qui sous la restauration marchait d’accord avec la Russie et augmentait en Orient l’autorité morale du tsar, se trouva naturellement poussée vers l’Angleterre, surtout depuis qu’un ministère whig avait remplacé les tories. Ajoutons que la Russie à cette date n’avait plus la même liberté d’action ; les affaires de Pologne faisaient grand tort aux affaires de Grèce. L’influence russe déclinant dans la péninsule, l’audace des primats s’accrut, et bientôt toute une moitié du pays se souleva contre le président. Hydra était un des principaux centres de l’insurrection. Une commission composée de sept membres, tous ennemis de Capodistrias, résolut d’y convoquer un congrès national. Les Maïnotes, de leur côté, sans attendre ce congrès, avaient formé à Limeni un gouvernement provisoire. La révolte éclatait de toutes parts. L’île de Syra, si précieuse par le revenu de ses douanes, passa aux insurgés. C’était une brèche terrible dans les finances du dictateur, qui se vit bientôt obligé d’émettre pour trois millions de papier-monnaie. Où était la Grèce des hétairies, celle qu’une même passion exaltait contre les oppresseurs ? Les plus illustres combattans des jours de gloire se partageaient entre le président et l’insurrection. Si le comte Capodistrias avait auprès de lui Kolokotroni, Nikitas, Canaris, plus ou moins cliens de la Russie, à la tête des insurgés marchaient le sage Mavrocordato, l’intrépide amiral Miaulis, et plusieurs chefs de cette famille des Mavromichalis qui nous reporte au temps de Marathon. L’aïeule vivait encore à cette date ; âgée de quatre-vingt-six ans, elle avait vu plus de quarante héros, parmi ses enfans et petits-enfans, mutilés au service de la patrie.

Voilà les hommes que le comte Capodistrias, par ses perfidies, poussait à la révolte et au crime. Le crime de l’amiral Miaulis et le crime des Mavromichalis, qui ne se ressemblent d’ailleurs en aucune manière, se rattachent à la même cause ; c’est le président qui, poussant à bout une tribu de héros comme il avait poussé à bout le vieux loup de mer, leur mit le fer et le feu à la main.

Dans la nuit du 26 au 27 juillet 1831, l’amiral Miaulis, chargé par les Hydriotes d’aller saisir dans Poros la flotte grecque, afin de prévenir les projets du président contre Hydra, exécuta ce hardi coup de main avec une rapidité merveilleuse. Il n’avait qu’une poignée d’hommes, à peine deux cents marins d’Hydra, mais les habitans de Poros leur vinrent en aide ; en quelques heures, toute la flotte grecque réunie dans la rade de Poros tomba au pouvoir de Miaulis. Elle se composait de la frégate Hellas, de deux corvettes, de deux bateaux à vapeur et de deux autres bâtimens de moindre importance. On devine la consternation de Capodistrias. Les commandans des escadres anglaise et française se trouvant alors éloignés de Nauplie, où siégeait le gouvernement, il ne restait que le commandant russe, l’amiral Ricord, pour représenter les trois puissances. Avait-il le droit de prendre à lui seul une décision ? Non, certes. Toutefois sur les instances du président, il court à Poros avec une frégate et un brick. Immédiatement sommation est faite à Miaulis de se retirer ; Miaulis répond qu’il est à Poros par l’ordre des Hydriotes, obligés de se mettre à l’abri des violences du président ; il ajoute que la flotte ne court aucun danger sous son commandement, il la gardera comme un dépôt sacré que lui a confié la nation. Sa mission n’a pas de caractère belliqueux, c’est une mission préventive et tutélaire. L’amiral russe insiste et menace d’employer la force. Alors Miaulis d’une voix plus haute et plus fière : « Je n’ai, dit-il, aucun ordre à recevoir de l’amiral Ricord agissant isolément ; s’il m’attaque, je me défendrai. Si les commandans des escadres occidentales se joignent à lui, je ne résisterai point, mais je mourrai à mon poste. » Là-dessus, après une intervention bien superficielle des ambassadeurs, le dialogue recommence entre Ricord et Miaulis. Les Poriotes, et même une partie des Hydriotes, voyant l’obstination des Russes en cette affaire, ont fait leur soumission. Miaulis est toujours sur l’Hellas avec vingt-deux de ses hommes. S’il doit rester seul, il restera seul. L’amiral russe lui adresse une sommation suprême. Cette fois la lutte est impossible ; que va répondre le vieux marin ? Son audace croît avec le péril. « Je veux bien traiter, dit-il à l’amiral Ricord, mais je ne quitterai pas mon poste sans avoir stipulé les conditions de salut pour ceux qui m’ont envoyé ici. Traitons, j’y consens. Si vous m’attaquez, je brûle la flotte. » Ricord est persuadé que c’est là une fanfaronnade : un Grec brûler la flotte grecque ! Vainement le capitaine d’un bâtiment français, informé de ce qui se passe, va-t-il trouver l’amiral russe et lui faire comprendre la responsabilité qu’il encourt ; l’amiral prend ses mesures, l’attaque va commencer. Tout à coup retentit une explosion formidable. C’est la frégate l’Hellas et la corvette l’Hydra qui viennent de sauter. Miaulis lui-même a mis le feu aux poudres, puis à travers la flamme, les débris, la pluie de mitraille, au milieu de la stupeur, au milieu de l’épouvante, il s’est jeté dans un canot avec quelques-uns de ses compagnons, a traversé la ligne russe et gagné le port d’Hydra.

Tel était le crime du vieil amiral Miaulis. Le destructeur de la flotte nationale fut voué d’abord à l’exécration publique ; bientôt pourtant la nation vit là autre chose qu’un acte de fanatisme sauvage, elle admira la patriotique énergie du vieux marin. Qu’étaient-ce que l’Hellas et l’Hydra ? Des murailles de bois. Il y avait une autre Hellas, une autre Hydra, faites de murailles vivantes et dont la catastrophe du 13 août attestait la force indomptable. Une flotte détruite, une nation sauvée, c’était un naufrage victorieux. Poros fut célébré par la Grèce de 1831 « comme la nouvelle Salamine contre laquelle s’était brisée la tyrannie d’un nouveau Xerxès [4]. »

Le crime des Mavromichalis n’a pas ce caractère grandiose. Il se rattache pourtant à des origines analogues, et, bien qu’on ne puisse l’excuser, on y retrouve, comme dans la destruction de la flotte nationale à Poros, un mélange extraordinaire d’énergie barbare et de souvenirs antiques. Les Mavromichalis appartenaient à l’aristocratie guerrière des Maïnotes, comme l’amiral Miaulis à l’aristocratie maritime des Hydriotes. Primats dépossédés et ruinés par le nouvel ordre de choses, ils se seraient soumis aux nécessités publiques, si le président n’avait manifesté l’intention de les détruire. Telles étaient surtout les dispositions du chef de la famille, le vénérable Pétrobey [5]. Un de ses frères, Giannis, moins résigné au joug du président, prit le commandement des insurgés de Maïna, quand une moitié de la Grèce se souleva pendant l’été de 1830. Le président, pour se débarrasser de lui, eut recours à une ruse odieuse ; il le fit inviter par un de ses neveux à se rendre à Nauplie pour traiter ensemble des clauses d’une réconciliation. Ce neveu, George Mavromichalis, fils de Pétrobey, était un type de beauté, de courage, de droiture, orgueil de toute la famille. Giannis l’aimait d’une affection particulière, et le président, qui n’ignorait pas ces détails, savait bien qu’un mot de lui suffirait pour attirer le rebelle à Nauplie. Il obtint ce mot à force de cajoleries et de promesses. Giannis se rendit à l’appel de son neveu ; à peine arrivé, il fut saisi et jeté en prison. Le président fait aussitôt main-basse sur tous les membres de la famille Mavromichalis ; les uns sont emprisonnés, les autres, soumis à une surveillance dont ils ne se doutent pas, se trouvent comme internés dans Nauplie ou dans Argos. Deux des premiers, Elias, fils de Giannis, Constantin, frère de Giannis et de Pétrobey, réussissent à briser leurs chaînes. Ils gagnent Limeni en toute hâte et reprennent le commandement de l’insurrection. Pétrobey, nous l’avons dit, n’approuvait pas cette levée d’armes ; il offre au président de se rendre à Limeni et d’apaiser les rebelles. Le président refuse. C’est alors que le vieillard, comprenant qu’il est prisonnier, veut s’échapper de sa geôle. Il part en secret, parvient d’abord à Zante, se dirige ensuite vers Limeni, mais rejeté ensuite sur la côte d’Elis, est pris et ramené au maître. Cette fois on ne se borne pas à le surveiller ; le vieux chef des guerres de l’indépendance, l’ancien prince de Maïna, Pétrobey Mavromichalis, est enfermé dans un cachot !

C’était le comble de l’iniquité. Pétrobey n’avait pris aucune part à l’insurrection ; il l’avait déconseillée, il la blâmait très haut et voulait y mettre fin. On ne l’avait traduit devant aucun tribunal, il n’était ni jugé ni condamné. L’emprisonnement du vieillard, prolongé depuis plusieurs mois, soulevait partout une irritation profonde. Son frère Constantin, pour sauver le chef des Mavromichalis, entre en négociations avec le président ; il est prêt à mettre bas les armes sous certaines conditions, et la première, on le pense bien, est la délivrance de Pétrobey. Le président refuse de rien entendre avant que les chefs de la révolte se soient rendus de leur personne à Nauplie. Ils arrivent, et, comme Giannis, les voilà pris au piège. Constantin et George sont gardés à vue dans la ville ; ils peuvent aller et venir, deux agens, qui ne les quittent pas, répondent de leurs actes. Cependant le prince de Maïna est toujours en prison. Ah ! c’est pousser trop loin le mépris de l’humanité. La vieille mère, l’auguste aïeule, va trouver l’amiral russe et lui demande justice. L’amiral intervient en effet ; le président, sur sa demande, accorde une entrevue à Pétrobey, et il est convenu que l’amiral y sera présent. L’amiral Ricord, inquiet des violences de Capodistrias, avait à cœur de terminer l’affaire. Le jour et l’heure sont fixés ; c’est le samedi 8 octobre. Précisément ce jour-là un journal de Londres, le Courrier, est remis au président ; il le parcourt et tombe sur un article où il est attaqué avec violence. Irrité par cette lecture, il refuse de recevoir Pétrobey. Le vieux chef, en faisant cette démarche auprès du président, s’était résigné à une humiliation ; c’est plus qu’une humiliation, c’est un outrage, puisque l’amiral est seul introduit chez le comte Capodistrias, et que Pétrobey Mavromichalis est ramené dans sa prison. Passant avec ses gardiens devant la maison où demeuraient son frère et son fils, Constantin et George, il les appela d’une voix tremblante. Ceux-ci parurent à la fenêtre : « Eh bien ! demandèrent-ils avec angoisses, quel a été le résultat de l’entrevue ? — Vous le voyez ! » répondit le vieillard, et il leur montra son escorte.

A bon entendeur, demi-mot. Cette scène presque muette disait tout ce qu’il fallait dire. Depuis quelques semaines, Constantin et George, indignés de la conduite du président, en étaient venus à penser que la répression de cette tyrannie insupportable exigeait des mesures suprêmes. Celui qui violait toute justice pour détruire les Mavromichalis se mettait lui-même hors la loi. Constantin et George l’avaient condamné à mort. Juges de ce tribunal secret, ils devaient être les exécuteurs publics de la sentence. Si l’entrevue avait eu lieu le 8 octobre et que Pétrobey fût sorti de chez le président avec des gages de réconciliation, Capodistrias était sauvé. Le mot jeté en passant sous les fenêtres de son frère et de son fils résonnait donc comme un signal ; il signifiait clairement « qu’à cette infâme manière moderne d’administrer la justice, il fallait opposer leur vieille procédure maïnotte [6]. »

On sait ce qui arriva le lendemain. C’était le dimanche 9 octobre 1831. Constantin et George Mavromichalis avaient aperçu le président qui se rendait à l’église Saint-Spiridion ; ils avaient hâté le pas pour le devancer, l’avaient salué en passant et s’étaient placés sous le porche, tout près du seuil. Était-ce une marque de déférence ? voulaient-ils le saluer encore au passage ? ou bien cette attitude cachait-elle une intention hostile ? Capodistrias hésita un instant ; puis, rassuré sans doute par la présence des deux gardes attachés à la surveillance des deux suspects, il s’avança vers le portail. Il ignorait que ces gardes étaient devenus leurs complices. Dès qu’il atteignit le seuil, deux coups de feu retentirent derrière lui. C’étaient Constantin et son garde Karayannis qui venaient de tirer ; le garde avait manqué son coup, mais Constantin avait frappé à la tête l’ennemi des Mavromichalis, tandis que George lui avait planté son poignard dans la poitrine.

Ce meurtre, même dans un monde encore barbare et malgré tant de provocations, était un acte odieux. Les criminels ne tardèrent pas à l’expier. Constantin fut écharpé immédiatement par la populace ; George, condamné à mort par un conseil de guerre, tomba fusillé sous les fenêtres de la prison de son père. Cependant, sur plusieurs points du territoire et dans les classes supérieures de la société hellénique, la vengeance des Mavromichalis excita moins d’horreur que de sympathie. Partout où vivaient les fiers souvenirs de la guerre nationale ou les souvenirs exaltés de la Grèce antique, Constantin et George étaient glorifiés. A Égine, les étudians entonnèrent le vieux chant d’Harmodius et d’Aristogiton : « Je porterai le glaive sous les branches de myrtes ! » A Missolonghi, les veuves, quittant les vêtemens de deuil, se rendirent en robes blanches à l’église pour remercier Dieu de la délivrance de la patrie.

Qu’était-ce donc que ce journal de Londres arrivé à Nauplie le 8 octobre 1831 ? Et comment pouvait-il contenir le germe de ces tragédies ? Un de nos collaborateurs, M. A. de Gobineau, qui l’un des premiers a raconté ici même les événemens que nous venons de rappeler, dit simplement à ce sujet que l’article du Courrier s’exprimait avec véhémence sur l’administration de Capodistrias. Dans l’étude si impartiale et si complète à sa date [7] qu’il a consacrée au président, M. de Gobineau ne pouvait être frappé de certains rapprochemens comme nous le sommes aujourd’hui. Grâce aux notes de Stockmar, des faits jusqu’ici restés dans l’ombre apparaissent désormais en pleine lumière. La vérité, c’est que l’article du Courrier dénonçait principalement deux choses dans la conduite de Capodistrias, ses violences envers les Mavromichalis, sa fourberie à l’égard du prince Léopold. L’opinion en Angleterre avait fini par découvrir le mot de l’énigme. On n’était plus dupe de la comédie, on ne disait plus, comme le prince de Liéven, comme lord Aberdeen, comme le baron de Stein, comme les rédacteurs de la Revue de France, que le prince Léopold avait manqué de courage, on disait qu’il avait été induit en erreur par la noblesse même de son âme et mené en laisse par le plus roué des diplomates. Tel était le fond de l’article du Courrier. Démasqué dans ses fourberies et attaqué dans ses violences, Capodistrias eut un accès de fureur qui lui fit perdre la tête ; il se vengea sur Pétrobey, qui à son tour suscita ses vengeurs. Voilà comment le prince Léopold, sans le vouloir, sans le savoir, fit sortir de dessous les feuilles de myrte le glaive d’Harmodius et d’Aristogiton.

Plus tard, lorsque le prince Léopold, fondateur d’une autre royauté à l’occident de l’Europe, eut donné tant de preuves d’une sagesse toute royale, on a souvent regretté qu’un tel pilote ait manqué à la Grèce. L’historien allemand Gervinus, qui rappelle ces regrets, ne les partage en aucune façon. Il ne croit pas qu’il y ait lieu d’accuser ici la fortune. Le prince Léopold, à son avis, n’était pas l’homme de ce rôle. Il ne possédait ni les dons physiques, ni les dons moraux que réclamait la royauté des Hellènes. Pour régénérer ces hommes à demi sauvages, il eût fallu vivre de leur vie, supporter leurs souffrances, se plier à leurs privations, lutter avec eux contre une écrasante misère. Quelle vigueur et quelle souplesse de corps, quelle robuste élasticité supposait une pareille tâche ! Il y fallait aussi une âme héroïquement trempée. Ce roi nouveau aurait dû renoncer aux vains appareils du trône, et, au lieu d’une royauté de cour et de salon, fonder une sorte de souveraineté primitive, jusqu’au jour où le peuple et le prince eussent grandi ensemble. Préparé d’ailleurs à tous les échecs, à toutes les ingratitudes, à toutes les calomnies, il aurait dû se raidir d’avance contre mille causes de découragement. Résolu à vaincre autant que résigné à souffrir, nulle expérience, si amère qu’elle fût, nul désappointement, si cruel qu’on l’imagine, ne l’eussent dispensé jamais de nouveaux efforts et de nouveaux sacrifices. « On peut, dit Gervinus, rendre tout honneur au caractère du prince Léopold sans trouver qu’il fût un homme de cette trempe. S’il l’eût été, rien n’eût ébranlé sa résolution première, et les difficultés de la tâche, bien loin de l’effrayer, n’eussent fait que stimuler son courage. »

Il se peut que M. Gervinus ait raison ; le type de ce souverain patriarcal, de ce roi biblique et homérique est placé si haut que l’historien du XIXe siècle aurait eu certainement de la peine à en trouver quelque part un exemplaire. Est-ce un motif pour se consoler si aisément du refus du prince Léopold ? Je ne le pense pas. S’il eût accepté cette mission, non-seulement la condition extérieure de la Grèce en aurait profité, comme Gervinus est bien obligé d’en convenir, mais à l’intérieur même, dans le développement de sa vie sociale, que de sombres épisodes lui eussent été épargnés ! On n’aurait vu certainement ni un marin illustre contraint de brûler la flotte nationale, ni une tribu de héros forcés de recourir à l’assassinat. Quant à cet aiguillon intime qui, dit-on, s’il eût existé, ne lui eût pas permis de se dérober à sa tâche, il est avéré que le prince l’a ressenti encore pendant bien des années. Au milieu même de ses succès sur un théâtre tout différent, il pensait constamment aux Hellènes, il se rappelait ces jours d’enthousiasme où il se préparait à devenir leur législateur et leur père, il regrettait avec larmes de n’avoir pu réaliser ce noble rêve. « La Belgique n’est que de la prose, disait-il confidentiellement à Stockmar, c’est la Grèce qui eût satisfait les besoins poétiques de mon âme. »

Stockmar, homme de calcul et que l’imagination ne tourmentait guère, lui répondait en toute franchise : « La poésie que vous eût procurée la Grèce, j’en fais un cas médiocre. Les hommes ne voient que les mauvais côtés des choses qu’ils possèdent ; aux choses qu’ils ne possèdent pas, ils ne voient que les avantages. Voilà pour moi toute la différence entre la Grèce et la Belgique. Je reconnais pourtant que la vie du premier roi des Hellènes, lorsqu’il sera mort après bien des épreuves, pourra offrir aux poètes une riche matière d’inspirations épiques. » Cette lettre, que le fils de Stockmar a publiée sans en donner la date, appartient sans doute aux premiers temps de la royauté belge, à la période où les Hellènes n’ont pas encore de souverain, où une régence tient la place du jeune prince Othon jusqu’à sa majorité, où personne enfin ne peut pressentir ce que sera le premier roi de la Grèce. Qui avait raison de Stockmar ou du prince Léopold ? Prose ou poésie, que fallait-il préférer ? Ce sont là des curiosités bien vaines après que l’histoire a suivi son cours et que le temps a fait son œuvre. La seule chose à dire, c’est que ni la Belgique ni le prince Léopold, on le verra par une prochaine étude, n’ont eu à se plaindre de la destinée.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier et du 1er février.
  2. Voyez dans les Grenzboten, année 1863, t. III, p. 161-175.
  3. L’éditeur des Mémoires de Stockmar n’est pas de cet avis. M. le baron Ernest de Stockmar, à qui nous devons ces curieux documens, ne serait pas fâché de laisser dans l’ombre ce que nous prenons plaisir à mettre en lumière. On dirait qu’il veille, au point de vue héraldique, sur la renommée de son père : « un médecin, fi donc ! M. de Stockmar était un gentilhomme. » Il ne dit pas les choses aussi crûment, mais, un diplomate célèbre, le prince Liéven, ayant affirmé que le prince Léopold avait refusé la couronne de Grèce sur le conseil de son médecin Stockmar, le baron Ernest se scandalise avec une prétention aristocratique dont il ne paraît pas sentir le ridicule.
  4. Je cite ici l’historien allemand Gervinus, à qui sont empruntés plusieurs traits de ce récit. Voyez, dans la consciencieuse traduction de M. J. F. Minssen, Histoire du dix-neuvième siècle depuis les traités de Vienne, t. XXII, p. 283.
  5. Pétrobey, c’est le bey Pierre, le prince Pierre. Le chef de la tribu des Mavromichalis avait été le prince de Maïna, dans le temps où une sorte de féodalité héroïque était née de la lutte contre les Turcs.
  6. Gervinus, t. XXII, p. 289, traduction de M. Minssen.
  7. Voyez, dans la Revue du 15 avril 1841, le travail de M. A. de Gobineau, intitulé Capodistrias. Notre collaborateur, aujourd’hui ministre de France en Suède, avait habité l’Europe orientale et la connaissait parfaitement. Son étude sur le comte Capodistrias a pour base la correspondance même du comte et une biographie tracée par un de ses partisans ; en nous servant de cette étude pour le sujet particulier qui nous occupe, nous n’avons eu qu’à la compléter çà et là au moyen des documens nouveaux ; mis en œuvre par Gervinus.