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Les Vivants et les Morts/Élévation

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 296-298).

ELEVATION

Je n’ai rien accepté du séjour sur la terre,
Jamais le sort humain n’eut mon consentement ;
J’ai langui, j’ai bondi, nomade et solitaire,
Des paradis de joie aux enfers du tourment.

La vie en me touchant a décuplé sa force :
Pour mieux combler mon âme et creuser mon émoi,
L’espace, les soleils, les pays, les écorces
Se joignaient à mon corps et brûlaient avec moi !

Enfant, j’ai désiré le sort, l’amour, la vie
Avec l’arrachement des fleuves vers la mer ;
Je me retourne encor, étonnée et ravie,
Vers l’image que j’eus d’un si tendre univers :


Que les jours se levaient splendides dans ma joie !
Quel torrent ascendant de mon cœur vers les cieux !
Mais l’orchestre s’est tu ; la brume qui me noie
M’entraîne mollement aux lieux silencieux.

J’ai la sérénité d’être sans espérance,
Je ne souhaite rien, j’ai pris congé de moi ;
Ma force, mes désirs, mes regrets, ma souffrance
Ont fui comme le temps laisse tomber les mois.

Mon cœur libre est ouvert à tout écho sublime,
Les fiers chevaux du Cid y font sonner leurs pas ;
J’étends, les yeux penchés au-dessus des abîmes,
Une main qui pardonne et l’autre qui combat.

Je sais que l’héroïsme est la suprême ivresse,
Le mont où retentit la trompette d’argent,
Mais plus le bond est haut, plus sûrement il blesse :
Les esprits éblouis sont les plus indigents.

Je vois bien que tout fleuve orgueilleux a sa rive,
Que tout a sa mesure et son empêchement,
La chance aux yeux divins, rapidement nous prive,
Et quand le sombre amour a pitié, c’est qu’il ment.


Je ne demande pas à l’énigme du monde
Quel dieu favorisait puis délaissait mon cœur,
Ni quel fleuve d’amour, en détournant ses ondes,
A déposé chez moi ce limon de langueur !

Hélas ! que tout nous fuit ! Comme tout nous rejette !
Comme tout aboutit à ce hideux repos
Qui de la terre fait un immense squelette
Où les foules sans nombre ont aligné leurs os !

— Et maintenant, debout comme les astronomes
Dans les limpides nuits d’Agra et de Philæ,
Je contemple, au-dessus des mondes et des hommes,
Les signes infinis de mon cœur étoilé ! …