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Les Vivants et les Morts/Ainsi les jours ont fui

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 110-111).

AINSI LES JOURS ONT FUI…

Ainsi les jours ont fui sans que mes yeux les comptent ;
Je n’ai pas vu passer les mois et les saisons ;
Je cherchais seulement si l’année assez prompte
Apporterait un peu de calme à ma raison.

J’ai, sous le ciel sans joie, attendu sans faiblesse
Qu’un océan d’amour se desséchât sur moi ;
Je ne pouvais prévoir à quelle heure s’abaisse
Le soleil effrayant des douloureux émois.

Enfant, j’avais lutté contre les destinées
Avec l’élan du flux et du reflux des mers ;
Mais une âme trop lasse est surtout étonnée :
Je ne m’évadais pas de cet anneau de fer.


— J’ai su que rien ici n’est donné à nous-même,
Qu’on est un mendiant du jour où l’on est né,
Que la soif se guérit sur les lèvres qu’on aime,
Que notre cœur ne bat qu’en un corps éloigné.

J’ai construit jusqu’aux cieux la tour de ma détresse,
N’interrompant jamais cet épuisant labeur ;
Il reluit de désirs, il brûle de caresses,
Et les vitraux sont faits du cristal de mes pleurs ;

Et maintenant, debout sous l’azur qui m’écoute,
Je vois, dans un triomphe à l’aurore pareil,
Ma féconde douleur se dresser sur ma route
Comme un haut monument baigné par le soleil.

Et je suis aujourd’hui, au centre de ma tâche,
Une contrée où luit un éternel été ;
Et pour ceux qui sont las, désespérés ou lâches,
Une eau pleine d’amour, de force et de gaîté ;

Seul le dôme des nuits, funèbre comme un temple,
Que j’ai pris à témoin dans des deuils enflammés,
N’ignore pas mon cœur héroïque, et contemple
La morte que je suis, qui vous a tant aimé…