75%.png

Les Vivants et les Morts/Au pays de Rousseau

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 211-213).

AU PAYS DE ROUSSEAU

Le lac, plus lent qu’une huile azurée, se repose,
Et le doux ciel, couleur d’abricot et de rose,
Penche sur lui sa calme et pensive langueur.
Les grillons, dans les prés, ont commencé leurs chœurs :
Scintillement sonore, et qui semble un cantique
Vers la première étoile, humble et mélancolique,
Qui fait trembler aux cieux sa liquide lueur…

L’automne épand déjà ses fumeuses odeurs.

Un voilier las, avec ses deux voiles dressées,
Rêve comme un clocher d’église délaissée.
Touffus et frémissants dans le soir spacieux,
Les peupliers ont l’air de hauts cyprès joyeux ;
Au bord des champs où flotte une vapeur d’albâtre
Les cloches des troupeaux semblent fêter le pâtre.

Teinté de sombre argent, un cèdre contourné
A le tumulte obscur d’un nuage enchaîné
Qui roule sur l’éther sa foudre ténébreuse…
Et l’ombre vient, luisante, épandue, onctueuse.
Les montagnes sur l’eau pèsent légèrement ;
Tout semble délicat, plein de détachement,
On ne sait quelle éparse et vague quiétude
Médite. Un clair fanal, douce sollicitude,
Egoutte dans les flots son rubis scintillant.
— O nuits de Lamartine et de Chateaubriand !
Vent dans les peupliers, sources sur les collines,
Tintement des grelots aux coursiers des berlines,
Villages traversés, secrète humidité
Des vallons où le frais silence est abrité !
Calme lampe aux carreaux d’une humble hôtellerie,
Bruit pressé des torrents, travaux des bûcherons,
Vieux hêtres abattus dont les écorces font
Flotter un parfum d’eau et de menuiserie,
Quoi ! j’avais délaissé vos poignantes douceurs ?
Retirée en un grave et mystique labeur,
Le regard détourné, l’âme puissante et rude,
Je montais vers ma paix et vers ma solitude !

— Nature, accordez-moi le plus d’amour humain,
Le plus de ses clartés, le plus de ses ténèbres,
Et la grâce d’errer sur les communs chemins,
Loin de toute grandeur isolée et funèbre ;


Accordez-moi de vivre encor chez les vivants,
D’entendre les moulins, le bruit de la scierie,
Le rire des pays égayés par le vent,
Et de tout recevoir avec un cœur qui prie,

Un cœur toujours empli, toujours communicant,
Qui ne veut que sa part de la tâche des autres,
Et qui ne rêve pas à l’écart, évoquant
L’auréole orgueilleuse et triste des apôtres !

Que tout me soit amour, douceur, humanité :
La vigne, le village et les feux de septembre,
Les maisons rapprochées de si bonne amitié,
L’universel labeur dans le secret des chambres ;

Et que je ne sois plus, — au-dessus des abîmes
Où mon farouche esprit se tenait asservi, —
Comme un aigle blessé en atteignant les cimes,
Qui ne peut redescendre, et qu’on n’a pas suivi !