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Les Vivants et les Morts/Cantique

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 63-67).


CANTIQUE


« Amphore de Cécrops, verse ta rosée bachique ! »
(Anthologie grecque.)

Mon amour, je ne puis t’aimer : le jour éclate
Comme un blanc incendie, au mont des aromates !
Le gazon, telle une eau, fraîchit au fond des bois :
Un délire sacré m’entraîne loin de toi.
— Cette odeur de soleil étreignant la prairie,
Ce doux hameau, cuisant comme une poterie,
Avec ses toits de brique, ardents, pourpres, poreux,
Et le calme palmier de Bethléem près d’eux,
Cette abeille qui danse, ivre, imprudente et brave,
Dans les bleus diamants de la chaleur suave,
Me font un corps céleste, aux dieux appareillé !
— L’aigu soleil extrait des fentes du laurier,
Des étangs sommeillants où le serpent vient boire,
Une opaque senteur qui semble verte et noire.

L’été, de tous côtés sur le temps refermé,
Noie de lueurs l’azur, étale et parfumé ;
La montagne bleuâtre a l’aspect héroïque
Du bouclier d’Achille et des guerriers puniques,
Et je me sens pareille à quelque aigle hardi
Dont le vol palpitant touche des paradis !
Mais je ne puis t’aimer !
Mais je ne puis t’aimer ! — Étincelants atomes,
Jardins voluptueux, confitures d’aromes,
Baisers dissous, coulant dans les airs qui défaillent,
Chaude ivresse en suspens, lumière qui tressaille,
Navires au lointain se détachant du port,
Promettant plus d’espoir que la gloire et que l’or,
Dont le pont clair est comme un pays sans rivage,
Ressemblant au désir, ressemblant au nuage,
Et dont les sifflements et la sourde vapeur
Dispensent un diffus et sensuel bonheur !…
— Ô sifflets des vaisseaux, mugissements languides,
Nostalgiques appels vers les îles torrides,
Sourde voix du taureau, plein d’ardeur et d’ennui,
À qui Pasiphaé répondait dans la nuit !…
— Non, je ne puis t’aimer, tu le sens ; les dieux mêmes
Sont venus vers mon cœur afin que je les aime ;
Laisse-moi diriger mes pas dansants et sûrs
Vers mes frères divins qui règnent dans l’azur !
— Mais toi, lorsque le soir répandra de son urne
L’ardeur mélancolique et les cendres nocturnes,

Lorsqu’on verra languir l’air et l’arbre étonnés,
Lorsque tout l’Univers viendra se confiner
Au cercle étroit du cœur ; quand, dans l’ombre qui mouille,
On entendra le chant acharné des grenouilles
Quand tout sera furtif, secret, mystérieux,
Ô mon ami, rends-moi le soleil de tes yeux !
Plus beaux que la clarté, plus sûrs, plus saisissables,
Nous goûterons ensemble un bonheur misérable.
Tes deux bras s’ouvriront comme des routes d’or
Où mes rêves courront sans halte et sans effort ;
La douce ombre que fait ton menton sur ta gorge
Sera comme un pigeon traversant un champ d’orge ;
Je verrai dans tes yeux profonds et fortunés
Tout ce que l’Univers n’a pas pu me donner :
Ô grain d’encens par qui l’on goûte l’Arabie !
Étroit sachet humain où je touche et déplie
Des parfums, des pays, des temps, des avenirs,
Plus que mon vaste cœur ne peut en contenir !…

— Ainsi, qu’avais-je fait pendant cette journée ?
J’étais ivre, j’étais éblouie ! Étonnée,
Je parlais à travers les siècles transparents
Aux bergers grecs, chantant sur le bord des torrents.
La jeunesse, l’immense, aveuglante jeunesse
Me leurrait de sa longue, expectante paresse,
Et je ne pensais pas qu’il faut, pour être heureux,
Être comme un troupeau attendri et peureux

Qui, lorsque naît la nuit provocante et bleuâtre,
Se range sous la main et sous la voix du pâtre.
— Mais le jour chancelant a quitté l’horizon.
Un doux soupir entr’ouvre et creuse les maisons,
Voici la nuit : l’air fuit, pressé, glissant, agile,
Esclave libéré qui rejoint son asile.
Deux ormeaux délicats, sous les brises penchants,
Sont deux syrinx feuillues d’où s’élancent des chants.
La lune plie au poids des nuages de jade,
Comme un rocher poli sent bondir les dorades.
Nous sommes seuls ; le soir semble nous engloutir.
J’ai besoin d’un vivant, d’un constant avenir !
Retiens par ta multiple et claire exubérance
Mon âme qu’attiraient l’espace et le silence ;
J’ai besoin de ton souffle humain, qui dit : « Je suis
Le compagnon sensible et mortel qui te suit
Sur la route incertaine, et, plus tard, dans la terre
Où tu seras poussière, oubli, ombre et poussière.
Je suis ton âme ailée, et ce qui restera
De toi, lorsque tes yeux, tes lèvres et tes bras,
Dont tu fis une aurore, une lyre, une épée,
Seront aussi oisifs que des branches coupées… »

Ainsi me parlera la voix de cet ami.
Alors, malgré l’élan de mon cœur insoumis,
Portant dans mon esprit plus d’éclairs, de vertige
Que la fougère n’a de pollen sur sa tige,

Que dans sa profondeur et sa nappe la mer
N’a de scintillements argentés et amers,
Je fermerai sur toi, créé à mon image,
Le cercle de mon rêve, où l’étoile des Mages
Vers quelque nouveau dieu me conduisait toujours.
J’étais comme un prophète éveillé sur les tours,
Et qui, s’émerveillant d’avoir compris les causes
Que l’obscur Univers à son esprit propose,
Appelle avec une ivre et sacrilège ardeur
Plus d’astres, de secrets, d’orage et de douleur !
— Mais ces ambitions d’une âme insatiable,
Sont un désert, gonflé de tempête et de sable.
Je préfère à ce faste, à ces âpres transports,
La douceur de ton âme alliée à ton corps,
Ces moments infinis, concentrés, chauds et tristes
Où mon cœur, par le tien, reconnaît qu’il existe,
Où, lorsque le désir avide et violent
Se dilue en un rêve harassé, grave et lent
Par qui l’âme est soudain comblée et raffermie,
Je sens, — ô mon ami ailé, suave, humain, —
Ton visage pensif enfoncer dans ma main
Son odeur de nuée et de rose endormie…