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Les Vivants et les Morts/Henri Heine

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 251-256).

HENRI HEINE

Quand je respire, des milliers d’échos me répondent…
H. HEINE.

Henri Heine, j’ai fait avec vous un voyage,
C’était un soir d’automne, encor tiède, encor clair ;
Heidelberg fraîchissait sous ses rouges feuillages,
Nous cherchions, dans la rue aux portails entr’ouverts,
L’humble hôtel, romantique et vieux, du Chasseur Vert.

Je reposais sur vous, compagnon invisible,
Ma tête languissante et mes cheveux défaits ;
Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible,
Sur la place où le jour, lumineux et sensible,
Jetait un long appel de désir et de paix…


C’était l’heure engourdie où le soleil s’incline ;
Par un mortel besoin de pleurer et de fuir,
J’ai souhaité monter sur la verte colline ;
Nous nous sommes ensemble assis dans la berline
Où flottait un parfum de soierie et de cuir,
Et nous vîmes jaillir les romanesques ruines.

Sur la terrasse, auprès de la tour en lambeaux,
Des étudiants riaient avec vos bien-aimées.
Je regardais bondir les délicats coteaux
Qui frisent sous le poids des vignes renommées,
Et l’espace semblait à la fois vaste et clos.

Le Neckar, au courant scintillant et rapide,
Entraînait le soleil parmi ses fins rochers.
Nous étions tout ensemble assouvis et avides ;
L’insidieux automne avait sur nous lâché
Ses tourbillons de songe et ses buis arrachés…

— O sublime, languide, âpre mélancolie
Des beaux soirs où l’esprit, indomptable et captif,
Veut s’enfuir et ne peut, et rêve à la folie
D’enfermer l’univers dans un amour plaintif !

Tout à coup, dans le parc public, humide et triste,
L’orchestre qui jouait sur les bords de l’étang,
Près d’un groupe attentif de studieux touristes,
Lança le son du cor qui chante dans Tristan…


Henri Heine, j’ai su alors pourquoi vos livres
Regorgent de buée et de soudains sanglots,
Pourquoi, riant, pleurant, vous voulez qu’on vous livre
La coupe de Thulé qui dort au fond des flots ;

L’amour de la légende et la vaine espérance
Vous hantaient d’un appel sourdement répété :
Hélas ! vous aviez trop écouté, dès l’enfance,
Les sirènes du Rhin, à Cologne et Mayence,
Quand l’odeur des tilleuls grise les nuits d’été !

Voyageur égaré dans la forêt des fables,
Moqueur désespéré qu’un mirage appelait,
Ni le chant de la mer d’Amalfi sur les sables,
Ni la Sicile, avec l’olivier et le lait,
Ne pouvait retenir votre vol inlassable,
Pour qui l’espace même est un trop lourd filet !

— O soirs de Düsseldorf, quand les toits et leur neige
Font un scintillement de cristal et de sel,
Et que, petit garçon qui rentrait du collège,
Vous évoquiez déjà, rêveur universel,
L’oriental aspect de la nuit de Noël !

Pourtant vous goûtiez bien la sensible Allemagne,
Les muguets jaillissant dans ses bois ingénus,
L’horloge des beffrois, dont les coups accompagnent
Les rondes et les chants des filles aux bras nus ;


Vous connaissiez le poids sentimental des heures
Qui semblent fasciner l’errante volupté,
Quand l’or des calmes soirs recouvre les demeures,
Les gais marchés, le Dôme et l’Université ;

Mais, fougueux inspiré, fier ami des naïades,
Les humaines amours vous berçaient tristement,
Et vous trouviez, auprès d’une enfant tendre et fade,
La double solitude où sont tous les amants !

Accablé par la voix des forêts mugissantes,
Vous inventiez Cordoue, ses palais et ses bains,
La fille de l’alcade, altière et rougissante,
Qui, trahissant son âme offerte aux chérubins,
Soupire auprès d’un jeune et dédaigneux rabbin…

Les frais torrents du Hartz et la mauresque Espagne
Tour à tour enivraient votre insondable esprit.
Que de pleurs près des flots ! de cris sur la montagne !
Que de lâches soupirs, ô Heine ! que surprit
La gloire au front baissé, votre sombre compagne !

Parfois, vers votre cœur, que brisaient les démons,
Et qui laissait couler sa détresse infinie,
Vous sentiez accourir, par la brèche des monts,
Les grands vents de Bohême et de Lithuanie ;


Les cloches, les chorals, les forêts, l’ouragan,
Qui composent le ciel musical d’Allemagne,
Emplissaient d’un tumulte orageux, où se joignent
Les résineux parfums des arbres éloquents,
Vos Lieder, à la fois déchirés et fringants.

— Mais quand le vent se tait, quand l’étendue est calme,
Vous repoussez le verre où luit le vin du Rhin ;
Le Gange, les cyprès, la paresse des palmes
Vous font de longs signaux, secrets et souverains ;
Et votre œil fend l’azur et les sables marins,
Immobile, extatique et vague pèlerin !

Vous riez, et tandis que tinte votre rire,
Vos poèmes en pleurs invectivent le sort ;
Vous chantez, justement, de ne pas pouvoir dire
Les sources et le but d’un multiple délire,
Rossignol florentin, Grèbe des mers du Nord,
Qui mélangez au thym du verger de Tityre
Les gais myosotis des matins de Francfort.

— J’ai vu, un soir d’automne, au bord d’un chaud rivage,
Un grand voilier, chargé de grappes de cassis,
Ne plus pouvoir voguer, tant le faible équipage,
Captif sous un réseau d’effluves épaissis,
Gisait, transfiguré par le philtre imprécis
D’un arome, grisant plus encor qu’un breuvage.


O Heine ! ce parfum languissant et fatal,
Cette vigne éthérée et qui pourtant accable,
N’est-ce pas le lointain et pressant idéal
Qui vous persécutait, quand de son blanc fanal
La lune illuminait, dans les forêts d’érables,
Vos soupirs envolés vers sa joue de cristal !

— Vous me l’avez transmis, ce désir des conquêtes,
Cet enfantin bonheur dans les matins d’été,
Ce besoin de mourir et de ressusciter
Pour le mal que nous fait l’espoir et sa tempête ;
Vous me l’avez transmis, ô mon brûlant prophète,
Ce céleste appétit des nobles voluptés !

O mon cher compagnon, dès mes jeunes années
J’ai posé dans vos mains mes doigts puissants et doux ;
Bien des yeux m’ont déçue et m’ont abandonnée,
Mais toujours vos regards s’enroulent à mon cou,
Sur le chemin du rêve où je marche avec vous…