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Les Vivants et les Morts/Les Nuits de Baden

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 248-250).

LES NUITS DE BADEN

Dans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds,
Où les noires forêts font glisser vers la ville,
Comme un acide fleuve, invisible et tranquille,
L’amère exhalaison du végétal amour,

Que de fois j’ai rêvé sur la terrasse, inerte,
Ecoutant les volets s’ouvrir sur la fraîcheur,
Dans ces secrets instants où les fleurs se concertent
Pour donner à la nuit sa surprenante odeur…

Des voitures passaient, calèches romantiques,
Où l’on voyait deux fronts s’unir pour contempler
Le coup de dés divin des astres, assemblés
Dans l’espace alangui, distrait et fatidique.


O Destin suspendu, que vous m’êtes suspect !
— Sous les rameaux courbés des tilleuls centenaires
Un puéril torrent roulait son clair tonnerre ;
Des orchestres jouaient dans les bosquets épais,
Mêlant au frais parfum dilaté de la terre,
Cet élément des sons, dont la force éphémère
Distend à l’infini la détresse ou la paix…

— O pays de la valse et des larmes sans peines,
Pays où la musique est un vin plus hardi,
Qui, sans blâme et sans heurts, furtivement amène
Les cœurs penchants et las vers le sûr paradis
Des regards emmêlés et des chaleurs humaines,

Combien vous m’avez fait souffrir, lorsque, rêvant
Seule, sur les jardins où les parfums insistent,
J’écoutais haleter le désarroi du vent,
Tandis qu’au noir beffroi, l’horloge, noble et triste,
Transmettait de sa voix lugubre de trappiste
Le menaçant appel des morts vers les vivants !

Oui, je songe à ces soirs d’un mois de mai trop tiède,
Où tous les rossignols se liguaient contre moi,
Où la lente asphyxie amoureuse des bois
Me désolait d’espoir sans me venir en aide ;


Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums ;
La ville aux toits baissés, comme une jeune abbesse,
Paraissait écarter ses vantaux importuns,
Pour savourer l’espace et pleurer de tendresse !

Tout souffrait, languissait, désirait, sans moyen,
Les voluptés de l’âme et la joie inconnue.
— Quand serez-vous formé, ineffable lien
Qui saurez rattacher les désirs à la nue ?

Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuil
Qui, dans les nuits d’été, secrètement m’oppresse ;
Et je sentais couler, sur mes mains en détresse,
Du haut d’un noir sapin qui se balance au seuil
Du romanesque hôtel que la lune caresse,
De mols bourgeons, hachés par des dents d’écureuil…