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Les Vivants et les Morts/Je vous avais donné

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 49-51).

JE VOUS AVAIS DONNE…

Je vous avais donné tous les rayons du temps,
Les senteurs que l’azur épanche,
Et la lueur que fait, dans le Sud éclatant,
Le soleil sur les maisons blanches !

Je n’ai jamais repris ce que je vous donnais,
Si bien que dans ces jours funestes
Je suis un étranger que nul ne reconnaît,
A qui rien du monde ne reste.

Je vous avais donné les Chevaux du Matin
Qu’un dieu fait boire aux eaux d’Athènes,
Et le sanglot qui naît, sur le mont Palatin,
Du bruit des plaintives fontaines.


Parfois, quand j’apportais entre mes faibles doigts
Le printemps qui luit et frissonne,
Vous me disiez : « Je n’ai de désir que de toi,
Coupe tes mains et me les donne. »

Mais ces dons exaltés n’étaient pas suffisants,
La rose manque à la guirlande,
Je conservais encor la pourpre de mon sang,
Ce soir je vous en fais l’offrande.

— O mon ami, prenez ce sang si gai, si beau,
Si fier, si rapide et si sage,
Qui, dans ses bonds légers, reflétait les coteaux,
Et la nuée à son passage !

Que de mon cœur fervent à vos timides mains
Il coule, abondant et sans lie,
Afin que vous ayez, dans le désert humain,
Une coupe toujours emplie.

Déjà mon front plaintif est moins brillant qu’hier,
Mais la douleur ne rend pas laide,
Le visage est sacré quand il est âpre et fier
Comme les sables de Tolède ;


Un visage est sacré quand il s’épuise et meurt
Comme un sol que l’été dévaste,
Sur qui les lourds pigeons et les ombres des fleurs
Font des taches sombres et vastes.

Un destin est sacré quand il a contre lui
Toute une foule qui s’élance,
Et que, sous cet affront, il s’enivre, et qu’il luit
Comme l’olivier et la lance !

Un destin est sacré quand il est ce soldat
Qu’un guerrier somme de se rendre,
Et qui, pressant toujours son fer entre ses bras,
S’écrie en riant : « Viens le prendre ! »

— Je ne rendrai qu’à vous les armes de mon cœur.
Mes dieux qui sont en Crète et dans l’île d’Egine,
Permettent que l’extrême et fidèle langueur
A cet excès de grâce et de douceur s’incline,
Mais nul autre que vous, sur les plus durs chemins,
Ne me verra pliant sous l’angoisse divine,
Laissant tomber mon front, laissant pendre mes mains,
Emmêlant mes genoux, telle qu’on imagine
Cléopâtre enchaînée au triomphe romain…