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Les Vivants et les Morts/Le Chant du Printemps

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 45-48).

LE CHANT DU PRINTEMPS

« O Moires infinies, déesses aériennes, dispensatrices universelles, nécessairement infligées aux mortels ! »
(Hymnes Orphiques.)

Le silence et les bruits, soudain, dans l’air humide
Ont ce soir un accent plus vaste et plus ardent ;
Sur le vent aminci Février fuit, rapide,
Quelqu’un revient, je sens qu’il vient, c’est le Printemps !

Hôte mystérieux, il est là sous la terre,
Il est près du branchage éploré des forêts,
Il monte, il s’est risqué, il ne peut pas se taire,
Et son premier frisson répand tous ses secrets !

— Il passe, mais personne encore sur la route
Ne peut le soupçonner, je regarde, j’écoute :

— Oui, je t’ai reconnu, sublime Dépouillé !
Sordide vagabond sans fleurs et sans feuillage,
Qui rampes, et répands sur les chemins mouillés
Cette clarté pensive et ces poignants présages !


Oui, je t’ai reconnu, ton souffle est devant toi
Comme un tiède horizon où flotteront les graines ;
Le silence attentif et fourmillant des bois
S’emplit furtivement de ta languide haleine.

Oui, je t’ai reconnu à ce trouble du cœur
Qui arrête ma vie et la rend palpitante,
Je suis la chasseresse ayant surpris l’odeur
De la jeune antilope étourdie et courante !

— Ah ! qui me tromperait, Printemps terrible et doux,
Sur ton subtil arome et sur ta ressemblance,
Je sais ton nom secret que les lis et les loups
Proclameront la nuit dans le puissant silence !

Je sais ton nom profond, chuchoté, recouvert,
Mystérieux, sournois, débordant, formidable,
Qui fait tressaillir l’eau, les écorces, les airs,
Et germer jusqu’aux cieux la cendre impérissable !

C’est toi l’Eros des Grecs, au rire frémissant,
Le jeune homme à qui Pan, sonore et frénétique,
Enseigne un chant par qui le flot phosphorescent
Répond au long appel des astres pathétiques !


C’est toi le renouveau, toi par qui l’aujourd’hui
Est différent d’hier comme le jour de l’ombre ;
Toi qui, d’un autre bord où ton royaume luit,
Fais retentir vers nous des fanfares sans nombre.

Un ordre plus formel que la soif, que la faim,
Commande par ta voix rapide, active, urgente,
Et du fond des taillis et des gouffres marins
Monte le chaud soupir des bêtes émergeantes !

— Je te suivrai, Printemps, malgré les maux constants,
Je te suivrai, j’irai sans défense et sans armes
Vers ce vague bonheur qui brille au fond du temps
Comme un fixe regard irrité par les larmes !

Je te suivrai, malgré le souvenir des morts,
Malgré tous les vivants engloutis dans mon âme,
Malgré mon cœur qui n’est qu’un gémissant effort,
Malgré mon fier esprit qui résiste et me blâme.

— Mais quoi ! ce n’est donc pas le neuf et frais bonheur
Qui ce soir me tentait par son doux sortilège ?
Ces espoirs, ces souhaits, ces regrets, ces langueurs,
Hélas ! c’est le passé, beau comme un long arpège ;


Hélas ! c’est le passé, ce courage ingénu,
Ce sublime désir de mourir et de vivre
Que ma jeunesse avait quand je vous ai connu,
Vous, qui fûtes la page insigne dans le livre !

Hélas ! c’est le passé, ce parfum dans le vent,
Cet émoi dans les airs, ces grelots des voitures,
Cet orgueilleux besoin d’être encor plus vivant,
Et de recommencer, puisqu’hélas ! rien ne dure !

Ainsi je me croyais mêlée au renouveau,
Je ne suis que l’ardente et grave prisonnière
Qui sur ses poignets las sent le poids des anneaux,
Qui pleure sur la route et regarde en arrière !

Hélas ! c’est le passé que je cherche toujours,
C’est vers lui que j’allais ! Comme s’il est possible
De retrouver le sacre unique de l’amour,
Et d’aborder encore à cette île sensible
Qui, désormais, n’a plus de barques alentour,
Et luit sur l’onde comme un roc inaccessible
Où des archers courants nous ont choisis pour cible…