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Les Vivants et les Morts/L’Enchantement de la Sicile

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L’ENCHANTEMENT DE LA SICILE

Je suis ému comme le dauphin des mers qui, au milieu des
flots paisibles, se plaît au doux son de la flûte.
PINDARE.

Célestes horizons où mollement oscille
La bleuâtre chaleur qui baigne la Sicile,
Malgré nos froids hivers et mes longs désespoirs
Je n’ai rien oublié de la douceur des soirs :
Ni le dattier debout sur son ombre étoilée,
Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir,
Qui fait gicler son eau rigide et fuselée,
Ni l’hôtel du rivage aux teintes de safran,
Ni la jaune mosquée ombrageant ses glycines,
Ni les vaisseaux, taillés dans un bois odorant,
Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine…
— Ah ! comme je connais, Palerme, ta splendeur,
Le tropical jardin, les caféiers en fleurs,
Les sonores villas par la chaleur usées,
Et le bruit de satin des pigeons du musée !
Musée où je voyais l’Arabie et ses ors,
Ses pots de blanc mica, ses légers miradors
Imprégner de santal l’air où sa paix infuse,

Tandis que, tel un dieu embrasé, fascinant,
Qui darde sur les cœurs son désir et sa ruse,
Le grand bélier d’argent du port de Syracuse
Avait je ne sais quoi d’avide et de tonnant…

Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque,
J’abordais la chaleur de midi. Dans les vasques,
Le pompeux papyrus condensait sa fraîcheur.
Une voiture avec un baldaquin de toile
Menait à Baïra, dormant sur la hauteur
Parmi des ronciers blancs et des chants de cigales,
Comme un mauresque hospice enduit d’un lait de chaux…
Montréal et son cloître ouvrait à l’azur chaud
Sa cuve où grésillaient les bananiers d’Afrique.
L’église, ruisselant de fières mosaïques,
Elançant ses piliers, minces comme des mâts,
Où l’or se suspendait en lumineuses grappes,
Ressemblait, par l’ardent et monastique éclat,
A vous, sainte brûlante, ô Rose de Lima,
Que l’on voit alanguie auprès d’un jeune pape…

Des muletiers passaient en bonnet espagnol ;
La fleur de l’aloès reflétait sur le sol
Le miracle étonné d’un calice de braise.
Des enfants transportaient des paniers, où les fraises
Bondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim,
Comme un jet d’eau pourpré qui pique le bassin.


Un marchand grec, coiffé de noire cotonnade,
Repoussait de ses cris et de ses sombres mains
L’assourdissant troupeau de hargneuses pintades
Qui mordait son fardeau et barrait le chemin ;
Effronté, laissant voir son torse nu qu’il cambre,
Un jeune homme, allongé sur le jaune talus,
Regardait de ses yeux scintillants et velus
Le sublime soleil abonder sur ses membres
Comme un flot de liqueur coule d’un flacon d’ambre…
L’horizon tressaillait d’un vertige or et bleu.

— Et puis toujours, là-bas, je voyais, pure et vaste,
La mer au grand renom, qui touche dans ses jeux
Les Cyclades, dormant sur des vagues de feu,
Le rivage d’Ulysse et celui de Jocaste,
L’herbe où des bergers grecs préludaient deux par deux…
— Et je songeais, — puissante, éparse, solitaire, —
Mêlée au temps sans bord ainsi qu’aux éléments,
Attirant vers mon cœur, comme un étrange aimant,
Tous les rêves flottant sur l’amoureuse terre ;
J’attendais je ne sais quel grave et sûr plaisir…

Mais déçue aujourd’hui par tout ce qu’on espère,
Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu fléchir,
O mon cœur sans repos ni peur, je vous vénère
D’avoir tant désiré, sachant qu’il faut mourir !