75%.png

Les Vivants et les Morts/L’Auberge d’Agrigente

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 156-157).

L’AUBERGE D’AGRIGENTE

Rien ne vient à souhait aux mortels…
PAUL LE SILENTIAIRE.

Dans un de ces beaux soirs où le puissant silence
Répond soudain, dans l’ombre, à l’esprit, interdit
D’écouter cet élan venant des Paradis
Contenter le désir qu’on a depuis l’enfance ;

Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le cœur,
Et, comme d’une mine où gisent des turquoises,
Viennent extraire en nous de secrètes lueurs,
Et guident vers les cieux notre pensive emphase ;

Dans ces languides soirs qui font monter du sol
Des soupirs de parfums, j’étais seule, en Sicile ;
Une cloche au son grave, ébranlant l’air docile,
Sonnait dans un couvent de moines espagnols.

Je songeais à la paix rigide de ces moines
Pour qui les nuits n’ont plus de déchirants appels.


— Sur le seuil échaudé du misérable hôtel
Où l’air piquant cuisait des touffes de pivoines,
Deux chevaux dételés, mystiques, solennels,
Rêvaient l’un contre l’autre, auprès d’un sac d’avoine.

La mer, à l’infini, balançait mollement
L’impondérable excès de la clarté lunaire.
Les chèvres au pas fin, comme un peuple d’amants
Se cherchaient à travers le sec et blanc froment :
L’impérieux besoin de dompter et de plaire
Rencontrait un secret et long assentiment…

La nuit, la calme nuit, déesse agitatrice,
Regardait s’amasser l’amour sur les chemins.
Une palme éployait son pompeux artifice
Près des maigres chevaux qui, songeant à demain,
Aux incessants travaux de leur race indigente,
Se baisaient doucement.
Dans le moite jardin,
Vous méditiez sans fin, ô palme nonchalante !
Que j’étais triste alors, que mon cœur étouffait !
Un rêve catholique et sa force exigeante
M’empêchait d’écouter les bachiques souhaits
De la puissante nuit qui brille et qui fermente…

Et j’aimais ta douceur pudique et négligente,
Palmier de Bethléem sur le ciel d’Agrigente !