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Les Vivants et les Morts/La Musique et la Nuit

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 119-121).

LA MUSIQUE ET LA NUIT

La Musique et la Nuit sont deux sombres déesses
Dont la ruse surprend les secrets des humains,
Confidentes, ou bien sorcières ou traîtresses,
Elles puisent le sang des cœurs entre leurs mains.

Je regarde ce soir les cieux hauts et paisibles
Où deux étoiles ont un frénétique éclat,
L’une semble plus fière et l’autre plus sensible,
Tristes lèvres d’argent qu’un Dieu jaloux scella !

Et tandis que les doux violons des terrasses
Blottissent dans la nuit leur sanglot musical,
Je sens se préparer dans le profond espace
Un véhément complot pour le bien et le mal :


Complot pour que tout cœur rejette son cilice,
Pour qu’il ose affronter le dangereux bonheur,
Car le torrent des sons et la nuit protectrice
Incitent à la vie avec une âpre ardeur :

Hélas ! tout est amour ou cendres ; la nature
Par l’éternel retour et le long devenir
Ne peut qu’éterniser la puissante torture
Qui meut dans l’infini la mort et le désir.

Chaque humain, à son tour, servira de pâture…

Et l’âme, fourvoyée entre les grands instincts,
Répand sur leur fureur son anxiété rêveuse,
Et, toujours innocente épouse du Destin,
Accompagne en pleurant la bataille amoureuse.

— Hélas ! âme héroïque, oubliez-vous encor
Que les parfums, les ciels, le verbe, les musiques
Sont ligués contre vous, et que les faibles corps
Sont la barque où périt votre grandeur tragique ?

— Montez, âme orgueilleuse, élevez-vous toujours,
Allez, allez rêver sur les hauts promontoires

Où, triste comme vous, la muse de l’Histoire
Contemple, — par delà les siècles et les jours,

A travers les combats, les flots, les incendies,
Au-dessus des palais, des dômes et des tours
Où la Religion médite et psalmodie, —
La victoire sans fin du redoutable amour ! …