75%.png

Les Vivants et les Morts/Les soldats sur la route

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LES SOLDATS SUR LA ROUTE…

Les soldats sur la route avaient passé : les cuivres
Résonnaient, semblait-il, contre l’or du soleil.
C’était l’heure où le jour est à l’adieu pareil,
Et quitte un monde en pleurs qui ne peut pas le suivre.

Nous écoutions le chant emporté des clairons,
Cet appel à la mort exaltait mieux que vivre ;
Et nous étions tous deux demi-las, demi-ivres
Du bruit d’ailes que fait la guerre sur les fronts !

Que voulais-tu ? Quel mont, quel sommet, quelle tombe
T’attirait ? Quel souhait de mourir avais-tu ?
Je vis bien ton effort douloureux et têtu
Pour fuir l’amour humain où toute âme retombe.


Et je sentis alors les forces de mon cœur
Te rejoindre en un lieu plus grave que la joie,
Plein de vent, de fumée et d’éclairs, où s’éploie
L’archange des combats, sans fatigue et sans peur.

Mon amour transformé délaissait ton visage
Par qui tout est pour moi raison, paix, vérité ;
Et comme un fin rayon mêlé à ma clarté
Je t’emportais dans un mystique paysage…

— Mais la tiédeur du soir, les doux champs inclinés,
La splendide et rêveuse impuissance des âmes
Dans mon cœur exalté faisaient plier les flammes,
Comme un feu champêtre est par le vent réfréné.

Un pâle étang dormait au cercle étroit des saules,
Les collines versaient le blé mûr comme un lait :
Tes yeux où le désir naissait et se voilait
Avaient l’azur aigu et condensé des pôles.

Nous écoutions bruire, au bord des bois sans fond,
Les cris épars, confus des geais, des pies-grièches,
Le murmure inquiet et suspendu que font
Les pas ronds des chevreuils froissant des feuilles sèches.


La tristesse d’aimer sous les cieux s’étalait,
Non faible, mais robuste, apaisée, acceptante ;
Et je posais sur toi, chère âme humble et tentante,
Mes yeux où le pouvoir humain s’accumulait.

Et lentement je vis dans tes yeux apparaître
Le poison de mon rêve, en ton âme injecté.
Les clairons s’éloignaient dans la brume champêtre,
De tout l’or du soir, seul mon cœur t’était resté.
Je consolais en toi ton destin, irrité
De n’être pas la cible où tout frappe et pénètre
Pour quelque vague, immense, âpre immortalité…

— Mais que peut-on, hélas ! un être pour l’autre être,
En dehors de la volupté ?