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Les Voyages Advantureux de Fernand Mendez Pinto/Chap. 18.

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Traduction par Bernard Figuier.
Arnould Cotinet et Jean Roger (p. 60-63).


De ce que ie fis auec le Roy des Batas, iuſqu’à ce que ie m’embarquay pour aller à Malaca.


Chapitre XVIII.



Le Mahometan & moy nous en eſtant retournez en noſtre logis, ne partiſmes encore de quatre iours, & priſmes ce temps pour acheuer de faire embarquer cent barres d’eſtain, & trente de benjoüin, qui eſtoient encore ſur terre. Alors comme nous fuſmes entierement ſatisfaits de nos Marchands, & preſts à partir, ie m’en allay, treuuer le Roy à ſon Paſſeiuan, qui est vne grande place deuant le Palais, où ceux du païs font leurs plus ſolemnelles foires. Là ie luy fis ſçauoir qu’il ne nous reſtoit plus rien à faire qu’à partir, s’il plaiſoit à ſa grandeur de nous le permettre ; l’accueil qu’il me fit alors fut fort bon, & il me dit pour reſponſe ; Ie ſuis grandement ioyeux de ce que Hermon Xabandar (qui eſt le Chef de la Iuſtice de guerre) m’aſſeura hier que la Marchandiſe de voſtre Capitaine auoit eſté bien venduë, mais poſſible que ce qu’il en diſoit n’eſtoit pas tout de bon, & qu’il eſpargnoit la verité pour me complaire, & pour s’accommoder au deſir qu’il reconnoiſſoit que i’en auois ; voila pourquoy, continua t’il, ie te prie de me declarer librement ſi ce qu’il m’en a dit eſt veritable, & ſi le Mahometan qui l’a amenée eſt entierement ſatisfait : car ie ne voudrois point qu’aux deſpens de mon honneur ceux de Malaca euſſent dequoy murmurer contre les Marchands de Panaaju, diſant qu’ils ne ſont point veritables en leurs paroles, & qu’il n’eſt point de Roy qui les puiſſe contraindre à payer leurs debtes ; & ie te iure par la foy de bon Payen, que cet affront ne ſeroit pas moins inſupportable à ma condition, que s’il m’aduenoit de faire la paix auec ce Tyran & parjure ennemy que i’ay, qui eſt le Roy d’Achem. À cela luy ayant reſpondu qu’aſſeurément nous auions fait toutes nos affaires, & qu’il ne nous eſtoit rien deu dans ſon pays ; certes, nous repliqua-t’il, ie ſuis fort content de ſçauoir que cela eſt ainſi. C’eſt pourquoy puis qu’il ne reſte plus rien à faire dans ces contrées, ie treuue à propos que tu t’en ailles, ſans t’arreſter dauantage. Car voicy vn temps grandement propre à faire voile, & euiter les grandes chaleurs qu’on endure ordinairement en paſſant le Golphe. Ce qui eſt cauſe que les Nauires ſont bien ſouuent iettées à Pazem par vne fortune de mer, dequoy ie prie Dieu qu’il te preſerue, car ie t’aſſeure que ſi la mauuaiſe fortune t’y portoit, les gens d’Achem te mangeroient tout vif à belles dents, & que le Roy meſme s’y employroit le premier, pource que la choſe du monde dont ces inhumains ſe vantent le plus, c’eſt de porter ſur le timbre de leurs armes la deuiſe de beuueurs de ſang troublé des miſerables Caffres, qu’ils diſent eſtre venus du bout du monde, les appellant hommes tyranniques, & vſurpateurs en ſouuerain degré des Royaumes d’autruy aux terres des Indes, & aux Iſles de la mer. Auſſi eſt-ce le tiltre dont ils font gloire plus que tout autre, & qu’ils ſe donnent particulierement, pour leur auoir eſté enuoyé de la maiſon de la Mecque, en recompenſe des lampes d’or qu’ils ont offertes à l’Alcoran de leur Mahomet, comme ils ont accouſtumé de faire toutes les années. Au reſte combien que par le paſſé i’aye ſouuent donné aduis à ton Capitaine de Malaca, de ſe donner ſoigneuſement garde de ce Tyran d’Achem, tu ne laiſſeras pas de l’en aduertir encore de ma part ; car ſçache qu’il n’eut & n’aura iamais d’autres penſées, que de chercher tous les moyens à luy poſſibles pour le tirer hors des Indes, & en rendre maiſtre le Turc, qui pour cet effet pretend de luy enuoyer vn grand ſecours ; mais i’eſpere que Dieu y mettra ſi bon ordre, que toutes les malices & les ruſes de ce deſloyal reüſſiront au contraire de ſes intentions. Apres m’auoir tenu ces langages, il me bailla vne lettre pour reſponſe à l’Ambaſſade que ie luy auois faite, auec vn preſent qu’il me pria de donner de ſa part au Capitaine de Faria, qui eſtoit de ſix iauelots ferrez d’or ; enſemble de douze Cates de bois Calambuco, chacune deſquelles peſoit 20. onces, enſemble vne boite de grand prix, faite de coquille de tortuë de mer, garnie d’or, & pleine de groſſes ſemences de perles, où il y auoit encore ſeize belles perles de compte ; pour moy, il me donna deux Cates d’or, & vn petit coutelas, garny de meſme. Puis il me congedia auec la meſme demonſtration d’honneur qu’il m’auoit touſiours donnée, me teſmoignant en particulier que l’amitié qu’il auoit faite auec ceſte nation, demeuroit touſiours inuiolable de ſon coſté. Ainſi ie m’embarquay pour m’en retourner auec Aquarem Dabolay, ſon beau-frere, qui eſtoit celuy-là meſme qu’il auoit enuoyé Ambaſſadeur à Malaca, comme i’ay dit cy-deuant. Eſtant party du port de Panaaju, nous arriuaſmes à deux heures de nuict, en vne petite Iſle nommée Apeſingau, eſloignée d’vne lieuë & demie de l’emboucheure, & peuplée de pauures gens, qui ne viuent que de la peſche qu’ils font des aloſes, encore n’en peuuent-ils garder que les œufs des femelles, à faute de ſel, comme aux riuieres d’Auru & de Siaca, de l’autre coſté de la mer Méditerranée.