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Les Voyages Advantureux de Fernand Mendez Pinto/Chap. 19.

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Traduction par Bernard Figuier.
Arnould Cotinet et Jean Roger (p. 63-69).


Des choſes qui ſe paſſerent à mon arriuée au Royaume de Queda, en la coſte de la terre ferme de Malaca, & de ce qui m’aduint außi durant le ſeiour que i’y fis.


Chapitre XIX.



Le lendemain matin, partis que nous fuſmes de ceſte Iſle de Fingau, nous couruſmes la coſte de la mer Oceane, vingt-cinq lieuës durant, iuſques à ce que nous embouchaſmes en fin le détroit de Minhagaruu, par où nous eſtions entrés ; puis paſſans la cõtre-coſte de cette autre mer Mediterranée, nous continuaſmes noſtre route le long d’icelle, & arriuaſmes en fin pres de Pullo Bugay : là nous trauerſaſmes la terre ferme, paſſant par le port de Iunçalan, nauigeaſmes deux iours & demy auec vn vent fauorable. En ſuite de cela ayant gaigné la riuiere de Parles, au Royaume de Queda, nous y fuſmes cinq iours à l’anchre, en attendant que le vent fuſt propre pour paſſer outre. Pendant ce temps-là, le Mahometan & moy, par le conseil de quelques Marchands du païs, nous nous en allaſmes viſiter le Roy auec vn Odiaa, ou preſent de pluſieurs choſes conuenables à noſtre deſſein, qu’il receut auec de grandes demonſtrations d’en eſtre content. Comme nous fuſmes arriuez en ſa Cour, nous treuuaſmes qu’auec vn grand appareil, accompagné de belle Muſique, de dances, de cris d’allegreſſe, & de quantité de pauures, auſquels il donnoit à manger, il faiſoit ſolemnellement la pompe funebre de ſon pere, que luy-meſme auoit poignardé, en intention d’eſpouſer sa propre mere, apres l’auoir engroſſée. Dequoy n’eſtant pas content, pour cuiter les murmures qu’vn acte ſi meſchant & ſi horrible euſt peu cauſer parmy le peuple, il fit publier que ſur peine d’vne mort fort rigoureuſe, aucun ne fuſt ſi hardy que de parler de ce qui s’eſtoit paſſé, pour raiſon dequoy il nous fut dit en ce lieu, que par vne nouuelle maniere de tyrannie il auoit deſia fait mourir les Principaux de ſon Royaume, & quantité de Marchands, dont il auoit fait confiſquer les biens à ſon profit, & mis par ce moyen plus de deux millions d’or dans ſes coffres. Ainſi lors que nous y arriuaſmes, nous apperceuſmes que l’apprehenſion eſtoit ſi grande parmy le peuple, qu’il n’y auoit celuy pour hardy qu’il fuſt, qui oſaſt laſcher la moindre parole ſur ce ſuiet. Or dautant que le Mahometan mon compagnon, qui s’appelloit Coja Ale eſtoit naturellement libre de la langue, & homme qui ne feignoit point de dire tout ce qui luy venoit à la fantaiſie, il ſe fit accroire que pour eſtre Eſtranger, & facteur du Capitaine de Malaca, il pouuoit auec plus de liberté que ceux du païs, dire tout ce que bon luy ſembloit, ſans que le Roy le deuſt punir pour cela, comme ſes ſuiets. Mais il ſe treuua bien loin de ſon compte, & ceſte preſomption luy couſta la vie, car eſtant inuité en vn feſtin par vn autre Mahometan comme luy, qui ſe diſoit ſon parent, qui eſtoit Marchand Eſtranger, natif de Patane, comme l’vn & l’autre ſe furent bien remplis de vin & de viande, à ce que i’ay ſceu depuis, ils ſe mirent à diſcourir hardiment, & ſans aucun reſpect des brutalitez, & des parricides du Roy, dequoy ils eurent à peine ouuert la bouche, que le Roy en eſtant aduerty par des eſpions qu’il auoit de tous coſtez pour ce ſuiet, fit incontinent aſſieger la maiſon, & prendre les conuiez, qui eſtoient dix-ſept de nombre : ces miſerables eſtans amenez deuant luy, eſtroitement garottez, il ne les euſt pas ſi toſt veus, que ſans obſeruer aucune forme de Iuſtice, & ſans vouloir eſcouter leurs raiſons bonnes ou mauuaiſes, il les fit tous cruellement mettre à mort, ils finirent leurs iours d’vn ſupplice qu’ils appellent entr’eux Gregoge, qui eſt tel, qu’on ſcie les pieds, les mains, & le col à ceux qu’on y a condamnez, & finalement le milieu du corps iuſqu’à l’eſchine, comme ie l’ay veu depuis. Ceſte execution faite, le Roy craignant que le Capitaine de Malaca ne s’offençaſt de ce qu’il auoit ainſi fait mourir ſon facteur auec les autres ſeditieux, & que pour ce ſuiet il ne fiſt arreſter quelques marchandiſes qu’il auoit à Malaca, m’enuoya querir la nuict ſuiuante au Iurupango où i’eſtois endormy, ſans auoir ſceu aucune choſe de ce qui s’eſtoit paſſé ; ie m’en allay donc au Palais du Roy à l’heure de minuit, & vis dans la baſſe cour vn grand nombre d’hommes armez de cuiraſſes, de coutelas, & de lances ; & il faut que i’aduouë que la veuë de ces gens-là me ſembla vne nouueauté ſi eſtrange, qu’elle me mit dans vne confuſion de défiance, & de penſées, pour n’eſtre aduerty d’où cela pouuoit proceder, & craignant que ce ne fût quelque trahiſon pareille à celles qu’ils ont autresfois pratiquées contre nous, ie voulus m’en retourner : ceux qui me menoient, connoiſſans que ma peur venoit de ces ſoldats que ie voyois ainſi en armes, me dirent que ie n’apprehendaſſe aucune choſe, & que c’eſtoient des gens que le Roy enuoyoit dehors pour prendre vn voleur. Voila ce qu’ils me dirent pour me raſſeurer, dequoy toutesfois ie fus ſi peu ſatisfait, qu’vne ſoudaine peur me ſaiſiſſant à l’inſtant, il ne me fut pas poſſible de proferer la moindre parole qui leur fuſt intelligible. Neantmoins m’eſtant vn peu remis, ie leur fis entendre le mieux que ie peus, qu’ils me permiſſent de m’en retourner au vaiſſeau, pour y chercher des clefs que i’y auois oubliées, & que pour recompenſe ie leur baillerois quarante eſcus en or. À quoy les ſept hommes qui me menoient firent reſponſe, qu’ils ne me laiſſeroient point partir de-là, quand meſme ie leur donnerois tout l’argent de Malaca, & que s’ils m’accordoient cela, le Roy leur feroit trancher la teſte. Ceſte reſponſe redoubla mon apprehenſion ; Ioinct qu’en meſme temps ie me vis enuironné de quinze ou vingt de ceux qui eſtoient en armes, qui me garderent toute la nuict. Le lendemain matin ils s’en allerent dire au Roy que i’eſtois là ; tellement qu’vn peu apres l’on me fit entrer pour parler à luy. Il faut que i’aduouë que ie n’eus iamais ſi belle peur, & que i’eſtois alors plus mort que vif. Ainſi entré que ie fus en la ſeconde cour, ie treuuay le Roy monté ſur vn Elephant, & accompagné de plus de cent hommes, ſans y comprendre ſes gardes qui eſtoient encore en plus grand nombre. Comme il me vid venir à luy, tout troublé que i’eſtois, & hors d’haleine, il me dit par deux fois, Iaugano, tacor, qui ſignifie, N’ayes point de peur, mais vien-t’en pres de moy, & tu ſçauras le ſuiet pourquoy ie t’ay enuoyé querir. Là-dessus ayant fait ſigne de la main à dix ou douze de ceux qui eſtoient plus proches de luy : par meſme moyen il me fit ſigne auſſi que ie regardaſſe. Ie tournay doncques ma veuë du coſté qu’il me monſtroit, & vis quantité de corps eſtendus ſur la place, & noyez dans vne grande mare de ſang, entre leſquels ie recogneu le More Coja Ale, auec qui i’eſtois venu. Ce que i’eus bien à peine apperceu qu’à meſme temps ie perdis les ſentimens & le peu de forces qui me reſtoient. Alors comme vn homme troublé & hors de ſoy-meſme, me iettant au pied de l’Elephant sur lequel le Roy eſtoit monté : Seigneur, luy diſ-je la larme à l’œil, oblige moy, ie te prie, de me prendre pour ton eſclaue, pluſtoſt que de faire finir mes iours par les tourments qui ont oſté du monde les corps que voila ; ie te iure par la foy de Chreſtien que ie n’ay point mérité la mort, comme ne t’ayant iamais offencé. Qu’il te ſouuienne auſſi que ie ſuis nepueu du Capitaine de Malaca, qui te donnera pour moy telle ſomme d’argent que tu voudras, ioinct que tu as dans ton port le Iurupango, dans lequel ie ſuis venu, quantité de marchandiſes, que tu peux prendre dés maintenant s’il te plaiſt ainſi. M’oyant parler de ceſte ſorte, À Dieu ne plaiſe, s’eſcria-il, que ie faſſe iamais telle choſe, non, non, n’ayes point de peur, aßie toy ſeulement, & te r’aſſeure, car ie voy bien que tu es tout effrayé, puis lors que tu ſeras hors d’apprehenſion & en eſtat de m’ouyr ; ie te diray pourquoy i’ay faict tuer le More qui eſt venu auec toy, & ſans mentir, s’il euſt eſté Portugais ou Chreſtien, ie te iure par ma Loy que ie ne l’euſſe point fait mourir, quand meſme il m’euſt tué mon propre fils. Mais recognoiſſant que pour tout ce qu’il me pouuoit dire, la peur ne me quittoit point, & que l’aſſeurance qu’il taſchoit de me donner par ces paroles n’eſtoit pas capable de me remettre, il me fit apporter vn pot tout plein d’eau, de laquelle ie beu quantité, auec cela il commanda à vn des ſiens de me faire vent auec vn eſuentail, afin de me rafraiſchir. En ceſte action ſe paſſa vne bonne heure de temps, à la fin de laquelle ayant recogneu que la peur m’auoit quitté peu a peu, & que ie pouuois reſpondre d’vn bon ſens aux demandes qu’il me feroit. Portugais, me dit-il, ie ſçay bien que les iours paſſez l’on t’a dit que i’ay tué mon Pere, comme en effet ie l’ay mis à mort, pource que i’ay ſceu qu’il me vouloit tuer luy-meſme, pouſſé à cela par les rapports de quelques eſclaues qui luy auoient fait accroire que ma mere eſtoit enceinte de mon fait, dequoy iamais ie n’ay eu la moindre penſée : par où tu peux voir ce que peuuent les mauuaiſes langues. Il eſt bien vray qu’eſtant aſſeuré que ſans aucune raiſon il vouloit adiouſter foy à ces faux rapports, & meſmes qu’il auoit deſia conſpiré contre ma vie, ie l’ay preuenu pour m’exempter de danger, tellement que par ce moyen ie l’ay pris dans les pieges que luy-meſme m’auoit tendus. Mais Dieu ſçait combien c’a eſté contre ma volonté que telle choſe eſt aduenuë, & comme quoy i’ay touſiours fait gloire de luy rendre les deuoirs d’vn fils tres-obeïſſant, comme l’on peut voir encore à preſent : car pour empeſcher que ma mere ne reſte point ſeule triſte & deſolée, comme font beaucoup d’autres vefues, me voyant eſtre la cauſe de ſon malheur, & obligé de la ſoulager, ie te laiſſe à penſer maintenant ſi l’on me doit blaſmer autrement qu’à tort, puiſque pour elle i’ay refuſé pluſieurs grands partis que l’on m’auoit propoſés, tant à Pataue, Berdio, Tanauçarin, Siaca, Iambe, qu’en Andragie, qui n’eſtoient pas moins que ſœurs & filles de Roys que l’on me vouloit donner auec de riches doüaires. Voyant doncques que l’on auoit ſemé ces faux bruits de moy, pour arreſter les langues des meſdiſans qui parlent effrontément de tout ce qui leur vient en la penſée, i’ay fait publier que nul ne fut ſi hardy de parler de ceſte affaire. Mais dautant que ſans auoir eſgard à mes defenſes, ce tien compagnon que tu vois là eſtendu en la compagnie de ces autres chiens tels que luy, dit hier de moy publiquement tant de mal, que i’ay honte de le raconter, alleguant meſchamment que i’eſtois vn pourceau, ou pire qu’vn pourceau meſme, & ma mere vn chienne chaude : pour le punir de ſes calomnies, & conſeruer mon honneur, i’ay eſté contraint de le faire executer, enſemble ces autres chiens qui n’ont pas eſté moins médiſans que luy. C’eſt pourquoy ie te prie inſtamment, qu’en qualité de mon amy tu ne treuues point eſtrange mon procedé, pource qu’autrement i’en ſerois fort affligé. Que ſi de fortune tu t’imagines que ie l’aye fait à deſſein, afin de prendre la marchandiſe du Capitaine de Malaca ; aſſeure-toy que ie n’en ay iamais eu la volonté. Car c’eſt vne choſe que tu luy peus certifier veritablement ; meſme ie te iure par ma Loy, que i’ay touſiours eſté grand amy des Portugais, & le ſeray toute ma vie. Alors ayant vn peu relaſché de l’émotion que i’auois euë n’a guere, ie luy reſpondis que ſon Alteſſe auoit fort obligé ſon grand amy & frere le Capitaine de Malaca, par l’execution de ce Mahometan, qui auoit deſrobé vne partie de la marchandiſe dont il eſtoit conducteur, & reconnoiſſant que ſa meſchanceté eſtoit découuerte, il m’auoit voulu empoiſonner par deux fois ; à quoy i’adiouſtay que ce chien eſtant yure ne ceſſoit d’aboyer contre tout le monde, & diſoit tout ce qui luy venoit à la bouche. Ceſte reſponſe ainſi faite à l’improuiſte, & de telle ſorte que ie ne ſçauois ce que ie diſois, ne laiſſa pas de contenter le Roy, qui me faiſant approcher de luy ; Certainement, continua-t’il, par ce que tu viens de me reſpondre, ie connois que tu es homme de bien, & grandement mon amy ; car pour ce que tu es tel, tu expliques mes actions en bonne part ; au contraire de ces chiens, ou de ces mâtins que tu voy là couchez & veautrez dans leur propre ſang. Ayant dit cela, il oſta de ſa ceinture vne bajonette garnie d’or, & me la donna, auec vne lettre qu’il addreſſoit à Pedro de Faria : il me congedia par meſme moyen auec de tres-foibles excuſes, de ce qu’il auoit fait tuer ce Mahometan ; ie me ſeparay donc d’auec luy le mieux que ie peus, l’aſſeurant que ie tarderois encore en ce lieu dix ou douze iours. Ie ne le fis pas neantmoins, & m’embarquay tout incontinent dans mon Iurupango, où ie fus à peine arriué, que ſans attendre vn ſeul moment, ie fis faire voile à mes matelots, & laiſſay l’anchre en mer, m’imaginant touſiours que ceux du pays venoient apres moy pour me prendre, à cauſe de la grande peur, & de l’extréme danger de mort que i’auois couru quelques heures auparauant.