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Les Voyages Advantureux de Fernand Mendez Pinto/Chap. 49.

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Traduction par Bernard Figuier.
Arnould Cotinet et Jean Roger (p. 167-169).


De ce qui arriua à Antonio de Faria en ce port, auec le Nautarel de la Ville, ſur la vente de ſa Marchandiſe.


Chapitre XLIX.



Antonio de Faria ayant peur qu’il ne vint par terre quelques nouuelles de ce qu’il auoit fait au Corſaire ſur la riuiere de Tanauquir, & que cela ne luy apportaſt quelque preiudice, ne voulut deſembarquer ſa marchandiſe au foudigue, comme les officiers d’iceluy vouloient qu’il fit, choſe qui luy cauſoit aſſez de deſplaiſir & de faſcherie ; de ſorte que par deux fois ſon affaire fut rompuë, & connoiſſant que les bonnes parolles n’eſtoient ſuffiſantes pour les faire conſentir à ce qu’il leur propoſoit, il leur enuoya dire par vn Marchand, qui eſtoit porteur de ſes meſſages, qu’il voyoit bien la raiſon qu’ils auoient de vouloir que ſa marchandiſe fut miſe en terre, puis que c’eſtoit l’ordinaire. Mais qu’il les aſſeuroit qu’il ne le pouuoit faire en aucune façon, à cauſe que la ſaiſon eſtoit preſque paſſée, & que pour ce il luy eſtoit neceſſaire de s’en retourner incontinent pour faire trauailler au grand Iunco, dans lequel il eſtoit venu, dautant qu’il puiſoit tant d’eau, que ſoixante mariniers n’oſtoient iamais la main de trois pompes, qu’ainſi il couroit grande riſque d’aller à fonds auec toute ſa marchandiſe, & que touchant les droicts du Roy, il eſtoit bien content de les payer, non à trente pour cent, comme ils luy demandoient, mais à dix, comme l’on payoit aux autres Royaumes, & qu’il les payeroit incontinent, & tres-volontiers. A cette offre ils ne rendirent aucune reſponſe, mais firent priſonnier celuy qui portoit ce meſſage. Antonio de Faria voyant que ſon meſſager ne retournoit point, fit voile auſſi-toſt, mettant au vent force banderolles, comme vn homme qui demonſtroit eſtre ioyeux, & qui ne ſe ſoucioit non plus de vendre, ou de ne vendre pas, que de demeurer, ou de ne point faire de ſeiour en ce lieu. Alors les Marchands Eſtrangers, qui eſtoient là venus dans les conuois pour trafiquer, voyant que la marchandiſe ſur laquelle ils eſperoient faire quelque profit s’en alloit hors du port, ſans que cela procedaſt que de l’obſtination, & du peu de ſoing du Nautarel de la ville, le furent tous treuuer du corps, & le prierent qu’il fit appeller Anconio de Faria, ſinon qu’ils proteſtoient tous de s’aller plaindre au Roy de l’iniuſtice que l’on leur faiſoit, eſtant cauſe que la marchandiſe s’en alloit du port, de laquelle ils eſperoient faire leur emploitte. Le Nautarel qui eſt le Gouuerneur, auec tous les officiers de la doüane, craignans pour ce ſuiet d’eſtre chaſtiez & priuez de leur office, leur accorderent leur demande, à condition que puiſque nous ne voulions payer que dix pour cent, qu’eux en payeroient cinq autres, afin que le Roy euſt plus de tribut, dequoy ils demeurerent tous d’accord, & incontinent renuoyerent le marchand qu’ils auoient tenu priſonnier, auec vne lettre remplie de compliments, dans laquelle ils declaroient le contenu de l’accord qu’ils auoient fait. Antonio de Faria, qui iugeoit bien dequoy cela luy importoit, leur fit reſponſe, que puis qu’il eſtoit deſia ſorty du port, qu’il n’y rentreroit point en aucune façon, à cauſe qu’il n’auoit pas le temps de faire tant de ſeiour ; mais que s’ils vouloient achepter en gros ſa marchandiſe, apportant auec eux des lingots d’argent pour ce faire, qu’il leur vendroit, ſinon qu’en aucune autre maniere il ne s’accorderoit auec eux, à cauſe qu’il ſe tenoit beaucoup offenſé du peu de reſpect que le Nautarel luy auoit porté, meſpriſant ſes meſſages ; & que s’ils eſtoient contents d’ainſi faire, qu’ils le luy fiſſent ſçauoir dans vne heure qu’il leur donnoit de temps ; autrement qu’il s’en alloit faire voile à Ainan, où il vendroit ſa marchandiſe bien mieux qu’en ce lieu. Eux voyans vne telle reſolution, & la tenant pour aſſeurée ; de crainte qu’ils eurent de laiſſer eſchapper vne ſi bonne occaſion que celle qui ſe preſentoit, pour s’en retourner en leur pays, s’embarquerent dans cinq grandes Barcaſſes auec quarante quaiſſes pleines de lingots d’argent, & force ſacs pour emporter le poivre ; & eſtans arriuez au Iunco où Antonio de Faria eſtoit, & où il auoit deſployé l’enſeigne de General, ils furent bien receus de luy, & ils luy repreſenterent de nouueau ce qu’ils auoient accordé auec le Nautarel de la ville, ſe plaignans grandement de ſon mauuais gouuernemẽt, & de quelques choſes hors de raiſon qu’il leur auoit faites ; mais que puis qu’ils l’auoient pacifié luy donnãt 15. pour cent, deſquels ils en vouloient payer cinq, ils le prioient de vouloir payer les dix qu’il auoit promis, & qu’autrement ils ne pouuoient achepter ſa marchandiſe. A quoy Antonio de Faria reſpondit, qu’il en eſtoit content, plus pour l’amour d’eux, que pour le profit qu’il en eſperoit ; dequoy tous le remercierent grandement, & par ainſi ils demeurerent d’accord auec paix & ſans bruit ; & alors ils firent telle diligence de deſcharger la marchandiſe, qu’en trois iours elle fut preſque peſée, & miſe entre les mains de ſes maiſtres. Les comptes furent donc arreſtez, & les lingots d’argent receus, le tout ſe montant à cent trente mille Taeis, à raiſon de trois liures quinze ſols le Taeis, comme i’ay deſia dit ailleurs. Et bien qu’on y procedaſt auec la diligence poſſible, cela n’empeſcha pas qu’auant que le tout fut acheué, les nouuelles ne vinſſent de ce que nous auions fait au Corſaire en la riuiere de Tanauquir, ce qui fut cauſe que les habitans ſe mutinerent de telle ſorte, que pas vn d’eux ne nous voulut plus aborder, comme ils faiſoient auparauant ; à cauſe dequoy Antonio de Faria fut contraint de faire voile en diligence.