Les Voyages de Gulliver/Voyage au pays des Houyhnhnms/I

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Les Voyages de Gulliver : Voyage au pays des Houyhnhnms
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 92-102).
Chap. II.  ►
Voyage au pays des Houyhnhnms


CHAPITRE PREMIER

L’auteur entreprend encore un voyage en qualité de capitaine de vaisseau. — Son équipage se révolte, l’enferme, l’enchaîne, et puis le met à terre sur un rivage inconnu. — Description des Yahous. — Deux Houyhnhnms viennent au-devant de lui.

Je passai cinq mois fort doucement avec ma femme et mes enfans, et je puis dire qu’alors j’étais heureux, si j’avais pu connaître que je l’étais ; mais je fus malheureusement tenté de faire encore un voyage, surtout lorsque l’on m’eut offert le titre flatteur de capitaine sur l’Aventure, vaisseau marchand de trois cent cinquante tonneaux. J’entendais parfaitement la navigation, et d’ailleurs j’étais las du titre subalterne de chirurgien de vaisseau. Je ne renonçai pourtant pas à la profession, et je sus l’exercer dans la suite quand l’occasion s’en présenta. Aussi me contentai-je de mener avec moi dans ce voyage un jeune garçon chirurgien. Je dis adieu à ma pauvre femme, qui était grosse. M’étant embarqué à Portsmouth, je mis à la voile le 2 d’août 1710.

Les maladies m’enlevèrent pendant la route une partie de mon équipage ; en sorte que je fus obligé de faire une recrue aux Barbades et aux îles de Leeward, où les négocians dont je tenais ma commission m’avaient donné ordre de mouiller ; mais j’eus bientôt lieu de me repentir d’avoir fait cette maudite recrue, dont la plus grande partie était composée de bandits qui avaient été boucaniers. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage, et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de mon vaisseau. Un matin donc, ils entrèrent dans ma chambre, se jetèrent sur moi, me lièrent, et me menacèrent de me jeter dans la mer si j’osais faire la moindre résistance. Je leur dis que mon sort était entre leurs mains, et que je consentais d’avance à tout ce qu’ils voudraient. Ils m’obligèrent d’en faire serment, et puis me délièrent, se contentant de m’enchaîner un pied au bois de mon lit, et de poster une sentinelle à la porte de ma chambre, qui avait ordre de me casser la tête si j’eusse fait quelque tentative pour me mettre en liberté. Leur projet était d’exercer la piraterie avec mon vaisseau, et de donner la chasse aux Espagnols ; mais pour cela ils n’étaient pas assez forts d’équipage : ils résolurent de vendre d’abord la cargaison du vaisseau, et d’aller à Madagascar pour augmenter leur troupe. Cependant j’étais prisonnier dans ma chambre, fort inquiet du sort qu’on me préparait.

Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra, et me dit qu’il avait reçu ordre de monsieur le capitaine de me mettre à terre. Je voulus, mais inutilement, avoir quelque entretien avec lui, et lui faire quelques questions ; il refusa même de me dire le nom de celui qu’il appelait monsieur le capitaine. On me fit descendre dans la chaloupe, après m’avoir permis de faire mon paquet et d’emporter mes hardes. On me laissa mon sabre, et on eut la politesse de ne point visiter mes poches, où il y avait quelque argent. Après avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me mit sur le rivage. Je demandai à ceux qui m’accompagnaient quel pays c’était. Ma foi, me répondirent-ils, nous ne le savons pas plus que vous ; mais prenez garde que la marée ne vous surprenne : adieu. Aussitôt la chaloupe s’éloigna.

Je quittai les sables, et montai sur une hauteur pour m’asseoir et délibérer sur le parti que j’avais à prendre. Quand je fus un peu reposé, j’avançai dans les terres, résolu de me livrer au premier sauvage que je rencontrerais, et de racheter ma vie, si je pouvais, par quelques petites bagues, par quelques bracelets, et autres bagatelles, dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir, et dont j’avais une certaine quantité dans mes poches.

Je découvris de grands arbres, de vastes herbages et des champs où l’avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de peur d’être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche. Après avoir marché quelque temps, je tombai dans un grand chemin où je remarquai plusieurs pas d’hommes et de chevaux, et quelques-uns de vaches. Je vis en même temps un grand nombre d’animaux dans un champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur figure me parut surprenante ; et quelques-uns s’étant un peu approchés, je me cachai derrière un buisson pour les mieux considérer.

De longs cheveux leur tombaient sur le visage ; leur poitrine, leur dos et leurs pattes de devant étaient couverts d’un poil épais : ils avaient de la barbe au menton comme des boucs, mais le reste de leur corps était sans poil, et laissait voir une peau très-brune. Ils n’avaient point de queue : ils se tenaient tantôt assis sur l’herbe, tantôt couchés, et tantôt debout sur leurs pattes de derrière : ils sautaient, bondissaient, et grimpaient aux arbres avec l’agilité des écureuils, ayant des griffes aux pattes de devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petites que les mâles ; elles avaient de forts longs cheveux, et seulement un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et quelquefois touchaient la terre lorsqu’elles marchaient. Le poil des uns et des autres était de diverses couleurs, brun, rouge, noir et blond. Enfin, dans tous mes voyages je n’avais jamais vu d’animal si difforme et si dégoûtant.

Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand chemin, dans l’espérance qu’il me conduirait à quelque hutte d’Indien. Ayant un peu marché, je rencontrai au milieu du chemin un de ces animaux qui venait directement à moi. À mon aspect il s’arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me regarder comme une espèce d’animal qui lui était inconnue ; ensuite il s’approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon sabre et je frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur d’offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. L’animal, se sentant frappé, se mit à fuir et à crier si haut qu’il attira une quarantaine d’animaux de sa sorte, qui accoururent vers moi en me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, et me mis le dos contre, tenant mon sabre devant moi : aussitôt ils sautèrent aux branches de l’arbre, et commencèrent à décharger sur moi leur ordure ; mais tout-à-coup ils se mirent tous à fuir.

Alors je quittai l’arbre et poursuivis mon chemin, étant assez surpris qu’une terreur soudaine leur eût ainsi fait prendre la fuite ; mais, regardant, à gauche, je vis un cheval marchant gravement au milieu d’un champ : c’était la vue de ce cheval qui avait fait décamper si vite la troupe qui m’assiégeait. Le cheval, s’étant approché de moi, s’arrêta, recula, et ensuite me regarda fixement, paraissant un peu étonné : il me considéra de tous côté, tournant plusieurs fois autour de moi. Je voulus avancer, mais il se mit vis-à-vis de moi dans le chemin, me regardant d’un œil doux, et sans me faire aucune violence. Nous nous considérâmes l’un l’autre pendant un peu de temps ; enfin je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers lorsqu’ils veulent caresser un cheval ; mais l’animal superbe, dédaignant mon honnêteté et ma politesse, fronça ses sourcils et leva fièrement un de ses pieds de devant pour m’obliger à retirer ma main trop familière. En même temps il se mit à hennir trois ou quatre fois, mais avec des accens si variés, que je commençai à croire qu’il parlait un langage qui lui était propre, et qu’il y avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.

Sur ces entrefaites arriva un autre cheval qui salua le premier très-poliment ; l’un et l’autre se firent des honnêtetés réciproques, et se mirent à hennir en cent façons différentes, qui semblaient former des sons articulés : ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s’ils eussent voulu conférer sur quelque chose ; ils allaient et venaient en marchant gravement côte à côte, semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires importantes ; mais ils avaient toujours l’œil sur moi, comme s’ils eussent pris garde que je ne m’enfuisse.

Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi-même : Puisqu’en ce pays-ci les bêtes ont tant de raison, il faut que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.

Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d’avancer dans le pays jusqu’à ce que j’eusse rencontré quelque habitant, et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu’il leur plairait ; mais l’un des deux, qui était gris-pommelé, voyant que je m’en allais, se mit à hennir après moi d’une façon si expressive, que je crus entendre ce qu’il voulait : je me retournai et m’approchai de lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu’il m’était possible ; car, dans le fond, je ne savais ce que cela deviendrait : et c’est ce que le lecteur peut aisément s’imaginer.

Les deux chevaux me serrèrent de près, et se mirent à considérer mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre, aussi bien que les pans de mon juste-au-corps. Le gris-pommelé se mit à flatter ma main droite, paraissant charmé et de la douceur et de la couleur de ma peau ; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne pus m’empêcher de crier de toute ma force, ce qui m’attira mille autres caresses pleines d’amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes ; ils les flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d’un philosophe qui veut entreprendre d’expliquer un phénomène.

Enfin, la contenance et les manières de ces deux animaux me parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus en moi-même qu’il fallait que ce fussent des enchanteurs qui s’étaient ainsi transformés en chevaux, avec quelque dessein, et qui, trouvant un étranger sur leur chemin, avaient voulu se divertir un peu à ses dépens, ou avaient peut-être été frappés de sa figure, de ses habits, et de ses manières. C’est ce qui me fit prendre la liberté de leur parler en ces termes : Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, comme j’ai lieu de le croire, vous entendez toutes les langues ; ainsi, j’ai l’honneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglais, qui, par malheur, ai échoué sur ces côtes, et qui vous prie l’un ou l’autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou quelque maison où je me puisse retirer. En reconnaissance, je vous offre ce petit couteau et ce bracelet.

Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention ; et quand j’eus fini, ils se mirent à hennir tour à tour tournés l’un vers l’autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait peut-être dresser un alphabet aussi aisé que celui des Chinois.

Je les entendis souvent répéter le mot yahou, dont je distinguai le son sans en distinguer le sens, quoique, tandis que les deux chevaux s’entretenaient, j’eusse essayé plusieurs fois d’en chercher la signification. Lorsqu’ils eurent cessé de parler, je me mis à crier de toute ma force yahou ! yahou ! tâchant de les imiter. Cela parut les surprendre extrêmement ; et alors le gris-pommelé, répétant deux fois le même mot, sembla vouloir m’apprendre comment il le fallait prononcer. Je répétai après lui le mieux qu’il me fut possible, et il me parut que, quoique je fusse très-éloigné de la perfection de l’accent et de la prononciation, j’avais pourtant fait quelques progrès. L’autre cheval, qui était bai, sembla vouloir m’apprendre un autre mot beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à l’orthographe anglaise, peut ainsi s’écrire Houyhnhnm. Je ne réussis pas si bien d’abord dans la prononciation de ce mot que dans celle du premier ; mais, après, quelques essais cela alla mieux, et les deux chevaux me trouvèrent de l’intelligence.

Lorsqu’ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon sujet), ils prirent congé l’un de l’autre avec la même cérémonie qu’ils s’étaient abordés. Le bai me fit signe de marcher devant lui, ce que je jugeai à propos de faire jusqu’à ce que j’eusse trouvé un autre conducteur. Comme je marchais fort lentement, il se mit à hennir, hhuum, hhuum. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre, comme je le pus, que j’étais bien las et avais de la peine à marcher ; sur quoi il s’arrêta charitablement pour me laisser reposer.