Les Voyages de Gulliver/Voyage au pays des Houyhnhnms/III

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Les Voyages de Gulliver : Voyage au pays des Houyhnhnms
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 111-121).

CHAPITRE III.

L’auteur s’applique à bien apprendre la langue ; et le Houyhnhnm son maître, s’applique à la lui enseigner. — Plusieurs Houyhnhnms viennent voir l’auteur par curiosité. — Il fait à son maître un récit succinct de ses voyages.

Je m’appliquai extrêmement à apprendre la langue que le Houyhnhnm mon maître (c’est ainsi que je l’appellerai désormais), ses enfans et tous ses domestiques avaient beaucoup d’envie de m’enseigner. Ils me regardaient comme un prodige, et étaient surpris qu’un animal brute eût toutes les manières et donnât tous les signes naturels d’un animal raisonnable. Je montrais du doigt chaque chose et en demandais le nom, que je retenais dans ma mémoire, et que je ne manquais pas d’écrire sur mon petit registre de voyage lorsque j’étais seul. À l’égard de l’accent, je tâchais de le prendre en écoutant attentivement. Mais le bidet alezan m’aida beaucoup.

Il faut avouer que la prononciation de cette langue me parut très-difficile. Les Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la gorge ; et leur langue, également nasale et gutturale, approche beaucoup de celle des Allemands, mais est beaucoup plus gracieuse et plus expressive. L’empereur Charles-Quint avait fait cette curieuse observation ; aussi disait-il que s’il avait à parler à son cheval, il lui parlerait allemand.

Mon maître avait tant d’impatience de me voir parler sa langue pour pouvoir s’entretenir avec moi et satisfaire sa curiosité, qu’il employait toutes ses heures de loisir à me donner des leçons et à m’apprendre tous les termes, tous les tours et toutes les finesses de cette langue. Il était convaincu, comme il me l’a avoué depuis, que j’étais un yahou ; mais ma propreté, ma politesse, ma docilité, ma disposition à apprendre, l’étonnaient : il ne pouvait allier ces qualités avec celles d’un yahou, animal grossier, malpropre et indocile. Mes habits lui causaient aussi beaucoup d’embarras, s’imaginant qu’ils étaient une partie de mon corps ; car je ne me déshabillais, le soir, pour me coucher, que lorsque toute la maison était endormie, et je me levais le matin et m’habillais avant qu’aucun fût éveillé. Mon maître avait envie de connaître de quel pays je venais, où et comment j’avais acquis cette espèce de raison qui paraissait dans toutes mes manières, et de savoir enfin mon histoire. Il se flattait d’apprendre bientôt tout cela, vu le progrès que je faisais de jour en jour dans l’intelligence et dans la prononciation de la langue. Pour aider un peu ma mémoire, je formai un alphabet de tous les mots que j’avais appris, et j’écrivis tous ces termes avec l’anglais au-dessous. Dans la suite, je ne fis point difficulté d’écrire en présence de mon maître les mots et les phrases qu’il m’apprenait. Mais il ne pouvait comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms n’ont aucune idée de l’écriture.

Enfin, au bout de dix semaines, je me vis en état d’entendre plusieurs de ses questions, et trois mois après je fus assez habile pour lui répondre passablement. Une des premières questions qu’il me fit, lorsqu’il me crut en état de lui répondre, fut de me demander de quel pays je venais, et comment j’avais appris à contrefaire l’animal raisonnable, n’étant qu’un yahou. Car ces yahous, auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les pattes de devant, avaient bien, disait-il, une espèce de connaissance, avec des ruses et de la malice, mais ils n’avaient point cette conception et cette docilité qu’il remarquait en moi. Je lui répondis que je venais de fort loin, et que j’avais traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, porté dans un grand bâtiment de bois ; que mes compagnons m’avaient mis à terre sur cette côte et qu’ils m’avaient abandonné. Il me fallut alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre. Mon maître me répliqua qu’il fallait que je me trompasse, et que j’avais dit la chose qui n’était pas, c’est-à-dire que je mentais. (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n’ont point de mot pour exprimer le mensonge ou la fausseté.) Il ne pouvait comprendre qu’il y eût des terres au-delà des eaux de la mer, et qu’un vil troupeau d’animaux pût faire flotter sur cet élément un grand bâtiment de bois, et le conduire à leur gré. À peine, disait-il, un Houyhnhnm en pourrait-il faire autant, et sûrement il n’en confierait pas la conduite à des yahous.

Ce mot Houyhnhnm, dans leur langue, signifie cheval, et veut dire, selon son étymologie, la perfection de la nature. Je répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que, dans quelque temps, je serais en état de lui dire des choses qui le surprendraient beaucoup. Il exhorta madame la cavale son épouse, messieurs ses enfans le poulain et la jument, et tous ses domestiques, à concourir tous avec zèle à me perfectionner dans la langue, et tous les jours il y consacrait lui-même deux ou trois heures.

Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre visite à mon maître, excités par la curiosité de voir un yahou surprenant, qui, à ce qu’on leur avait dit, parlait comme un Houyhnhnm, et faisait reluire dans ses manières des étincelles de raison. Ils prenaient plaisir à me faire des questions à ma portée, auxquelles je répondais comme je pouvais. Tout cela contribuait à me fortifier dans l’usage de la langue ; en sorte qu’au bout de cinq mois j’entendais tout ce qu’on me disait et m’exprimais assez bien sur la plupart des choses.

Quelques Houyhnhnms, qui venaient à la maison pour me voir et me parler, avaient de la peine à croire que je fusse un vrai yahou, parce que, disaient-ils, j’avais une peau fort différente de ces animaux ; ils ne me voyaient, ajoutaient-ils, une peau à peu près semblable à celle des yahous que sur le visage et sur les pattes de devant, mais sans poil. Mon maître savait bien ce qui en était ; car une chose qui était arrivée environ quinze jours auparavant m’avait obligé de lui découvrir ce mystère, que je lui avais toujours caché jusqu’alors, de peur qu’il ne me prît pour un vrai yahou et qu’il ne me mît dans leur compagnie.

J’ai déjà dit au lecteur que tous les soirs, quand toute la maison était couchée, ma coutume était de me déshabiller et de me couvrir de mes habits. Un jour mon maître m’envoya de grand matin son laquais le bidet alezan. Lorsqu’il entra dans ma chambre, je dormais profondément ; mes habits étaient tombés, et ma chemise était retroussée : je me réveillai au bruit qu’il fit, et je remarquai qu’il s’acquittait de sa commission d’un air inquiet et embarrassé. Il s’en retourna aussitôt vers son maître, et lui raconta confusément ce qu’il avait vu. Lorsque je fus levé, j’allai souhaiter le bonjour à son honneur (c’est le terme dont on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux d’altesse, de grandeur et de révérence) : il me demanda d’abord ce que c’était son laquais lui avait raconté ce matin ; qu’il lui avait dit que je n’étais pas le même endormi qu’éveillé, et que lorsque j’étais couché j’avais une autre peau que debout.

J’avais jusque-là caché ce secret, comme j’ai dit, pour n’être point confondu avec la maudite et infâme race des yahous : mais, hélas ! il fallut alors me découvrir malgré moi. D’ailleurs, mes habits et mes souliers commençaient à s’user ; et, comme il m’aurait fallu bientôt les remplacer par la peau d’un yahou ou de quelque autre animal, je prévoyais que mon secret ne serait pas encore longtemps caché. Je dis à mon maître que, dans le pays d’où je venais, ceux de mon espèce avaient coutume de se couvrir le corps du poil de certains animaux, préparé avec art, soit pour l’honnêteté et la bienséance, soit pour se défendre contre la rigueur des saisons ; que, pour ce qui me regardait, j’étais prêt à lui faire voir clairement ce que je venais de lui dire ; que je m’allais dépouiller, et ne lui cacherais seulement que ce que la nature nous défend de faire voir. Mon discours parut l’étonner ; il ne pouvait surtout concevoir que la nature nous obligeât à cacher ce qu’elle nous avait donné. La nature, disait-il, nous a-t-elle fait des présens honteux, furtifs et criminels ? Pour nous, ajouta-t-il, nous ne rougissons point de ses dons, et ne sommes point honteux de les exposer à la lumière. Cependant, reprit-il, je ne veux point vous contraindre.

Je me déshabillai donc honnêtement, pour satisfaire la curiosité de son honneur, qui donna de grands signes d’admiration en voyant la configuration de toutes les parties honnêtes de mon corps. Il leva tous mes vêtemens les uns après les autres, les prenant entre son sabot et son paturon, et les examina attentivement ; il me flatta, me caressa, et tourna plusieurs fois autour de moi, après quoi il me dit gravement qu’il était clair que j’étais un vrai yahou, et que je ne différais de tous ceux de mon espèce qu’en ce que j’avais la chair moins dure et plus blanche, avec une peau plus douce ; qu’en ce que je n’avais point de poil sur la plus grande partie de mon corps ; que j’avais les griffes plus courtes et un peu autrement configurées, et que j’affectais de ne marcher que sur mes pieds de derrière. Il n’en voulut pas voir davantage, et me laissa m’habiller ; ce qui me fit plaisir, car je commençais à avoir froid.

Je témoignai à son honneur combien il me mortifiait de me donner sérieusement le nom d’un animal infâme et odieux. Je le conjurai de vouloir bien m’épargner une dénomination si ignominieuse, et de recommander la même chose à sa famille, à ses domestiques et à tous ses amis : mais ce fut en vain. Je le priai en même temps de vouloir bien ne faire part à personne du secret que je lui avais découvert touchant mon vêtement, au moins tant que je n’aurais pas besoin d’en changer ; et que pour ce qui regardait le laquais alezan son honneur pouvait lui ordonner de ne point parler de ce qu’il avait vu.

Il me promit le secret, et la chose fut toujours tenue cachée jusqu’à ce que mes habits fussent usés, et qu’il me fallût chercher de quoi me vêtir, comme je le dirai dans la suite. Il m’exhorta en même temps à me perfectionner encore dans la langue, parce qu’il était beaucoup plus frappé de me voir parler et raisonner que de me voir blanc et sans poil, et qu’il avait une envie extrême d’apprendre de moi ces choses admirables que je lui avais promis de lui expliquer. Depuis ce temps-là, il prit encore plus de soin de m’instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies, et me faisait partout traiter honnêtement et avec beaucoup d’égards, afin de me mettre de bonne humeur (comme il me le dit en particulier), et de me rendre plus agréable et plus divertissant.

Tous les jours, lorsque j’étais avec lui, outre la peine qu’il prenait de m’enseigner la langue, il me faisait mille questions à mon sujet, auxquelles je répondais de mon mieux, ce qui lui avait donné déjà quelques idées générales et imparfaites de ce que je lui devais dire en détail dans la suite. Il serait inutile d’expliquer ici comment je parvins enfin à pouvoir lier avec lui une conversation longue et sérieuse : je dirai seulement que le premier entretien suivi que j’eus fut tel qu’on va voir.

Je dis à son honneur que je venais d’un pays très-éloigné, comme j’avais déjà essayé de lui faire entendre, accompagné d’environ cinquante de mes semblables ; que, dans un vaisseau, c’est-à-dire dans un bâtiment formé avec des planches, nous avions traversé les mers. Je lui décrivis la forme de ce vaisseau le mieux qu’il me fut possible, et, ayant déployé mon mouchoir, je lui fis comprendre comment le vent qui enflait les voiles nous faisait avancer. Je lui dis qu’à l’occasion d’une querelle qui s’était élevée parmi nous, j’avais été exposé sur le rivage de l’île où j’étais actuellement ; que j’avais été d’abord fort embarrassé, ne sachant où j’étais, jusqu’à ce que son honneur eût eu la bonté de me délivrer de la persécution des vilains yahous. Il me demanda alors qui avait formé ce vaisseau, et comment il se pouvait que les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des animaux brutes ? Je répondis qu’il m’était impossible de répondre à sa question et de continuer mon discours, s’il ne me donnait sa parole, et s’il ne me promettait sur son honneur et sur sa conscience de ne point s’offenser de tout ce que je lui dirais ; qu’à cette condition seule je poursuivrais mon discours, et lui exposerais avec sincérité les choses merveilleuses que je lui avais promis de lui raconter.

Il m’assura positivement qu’il ne s’offenserait de rien. Alors, je lui dis que le vaisseau avait été construit par des créatures qui étaient semblables à moi, et qui, dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j’avais voyagé, étaient les seuls animaux maîtres, dominans et raisonnables ; qu’à mon arrivée en ce pays j’avais été extrêmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures douées de raison, de même que lui et tous ses amis étaient fort étonnés de trouver des signes de cette raison dans une créature qu’il leur avait plu d’appeler un yahou, et qui ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa figure extérieure, mais non par les qualités de son âme. J’ajoutai que, si jamais le ciel permettait que je retournasse dans mon pays, et que j’y publiasse la relation de mes voyages, et particulièrement celle de mon séjour chez les Houyhnhnms, tout le monde croirait que je dirais la chose qui n’est point, et que ce serait une histoire fabuleuse et impertinente que j’aurais inventée ; enfin que, malgré tout le respect que j’avais pour lui, pour toute son honorable famille, et pour tous ses amis, j’osais assurer qu’on ne croirait jamais dans mon pays qu’un Houyhnhnm fût un animal raisonnable, et qu’un yahou ne fût qu’une bête.