Les Voyages de Gulliver/Voyage au pays des Houyhnhnms/V

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Les Voyages de Gulliver : Voyage au pays des Houyhnhnms
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 132-144).

CHAPITRE V.

L’auteur expose à son maître ce qui ordinairement allume la guerre entre les princes de l’Europe : il lui explique ensuite comment les particuliers se font la guerre les uns aux autres. — Portraits des procureurs et des juges d’Angleterre.

Le lecteur observera, s’il lui plaît, que ce qu’il va lire est l’extrait de plusieurs conversations que j’ai eues en différentes fois, pendant deux années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son honneur me faisait des questions, et exigeait de moi des récits détaillés à mesure que j’avançais dans la connaissance et dans l’usage de la langue. Je lui exposai le mieux qu’il me fut possible l’état de toute l’Europe ; je discourus sur les arts, sur les manufactures, sur le commerce, sur les sciences ; et les réponses que je fis à toutes ses demandes furent le sujet d’une conversation inépuisable ; mais je ne rapporterai ici que la substance des entretiens que nous eûmes au sujet de ma patrie ; et, y donnant le plus d’ordre qu’il me sera possible, je m’attacherai moins aux temps et aux circonstances qu’à l’exacte vérité. Tout ce qui m’inquiète est la peine que j’aurai à rendre avec grâce et avec énergie les beaux discours de mon maître et ses raisonnemens solides ; mais je prie le lecteur d’excuser ma faiblesse et mon incapacité, et de s’en prendre aussi un peu à la langue défectueuse dans laquelle je suis à présent obligé de m’exprimer.

Pour obéir donc aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai la dernière révolution arrivée en Angleterre par l’invasion du prince d’Orange, et la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite au roi de France, le monarque le plus puissant de l’Europe, dont la gloire était répandue dans tout l’univers, et qui possédait toutes les vertus royales. J’ajoutai que la reine Anne, qui avait succédé au prince d’Orange, avait continué cette guerre, où toutes les puissances de la chrétienté étaient engagées. Je lui dis que cette guerre funeste avait pu faire périr jusqu’ici environ un million de yahous ; qu’il y avait eu plus de cent villes assiégées et prises, et plus de trois cents vaisseaux brûlés ou coulés à fond.

Il me demanda alors quels étaient les causes et les motifs les plus ordinaires de nos querelles et de ce que j’appelais la guerre. Je répondis que ces causes étaient innombrables, et que je lui en dirais seulement les principales. Souvent, lui dis-je, c’est l’ambition de certains princes qui ne croient jamais posséder assez de terre ni gouverner assez de peuples. Quelquefois c’est la politique des ministres, qui veulent donner de l’occupation aux sujets mécontens. Ç’a été quelquefois le partage des esprits dans le choix des opinions. L’un croit que siffler est une bonne action, l’autre que c’est un crime : l’un dit qu’il faut porter des habits blancs, l’autre qu’il faut s’habiller de noir, de rouge, de gris : l’un dit qu’il faut porter un petit chapeau retroussé, l’autre dit qu’il en faut porter un grand dont les bords tombent sur les oreilles, etc. (J’imaginai exprès ces exemples chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes véritables de nos dissensions par rapport à l’opinion, vu que j’aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire entendre. J’ajoutai que nos guerres n’étaient jamais plus longues et plus sanglantes que lorsqu’elles étaient causées par ces opinions diverses, que des cerveaux échauffés savaient faire valoir de part et d’autre, et pour lesquelles ils excitaient à prendre les armes.

Je continuai ainsi : Deux princes ont été en guerre parce que tous deux voulaient dépouiller un troisième de ses États, sans y avoir aucun droit ni l’un ni l’autre. Quelquefois un souverain en a attaqué un autre de peur d’en être attaqué. On déclare la guerre à son voisin, tantôt parce qu’il est trop fort, tantôt parce qu’il est trop faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent, et nous avons des choses aussi qu’il n’a pas : alors on se bat pour avoir tout ou rien. Un autre motif de porter la guerre dans un pays, est lorsqu’on le voit désolé par la famine, ravagé par la peste, déchiré par les factions. Une ville est à la bienséance d’un prince, et la possession d’une petite province arrondit son État : sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple, grossier et faible ; on l’attaque, on en massacre la moitié, on réduit l’autre à l’esclavage, et cela pour le civiliser. Une guerre fort glorieuse est lorsqu’un souverain généreux vient au secours d’un autre qui l’a appelé, et qu’après avoir chassé l’usurpateur il s’empare lui-même des États qu’il a secourus, tue, met dans les fers ou bannit le prince qui avait imploré son assistance. La proximité du sang, les alliances, les mariages ; autres sujets de guerre parmi les princes : plus ils sont proches parens, plus ils sont près d’être ennemis. Les nations pauvres sont affamées, les nations riches sont ambitieuses : or, l’indigence et l’ambition aiment également les changemens et les révolutions. Pour toutes ces raisons, vous voyez bien que, parmi nous le métier d’un homme de guerre est le plus beau de tous les métiers ; car qu’est-ce qu’un homme de guerre ? c’est un yahou payé pour tuer de sang-froid ses semblables qui ne lui ont fait aucun mal.

Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de vos guerres, me répliqua son honneur, me donne une haute idée de votre raison ! Quoi qu’il en soit, il est heureux pour vous qu’étant si méchans vous soyez hors d’état de vous faire beaucoup de mal ; car, quelque chose que vous m’ayez dite des effets terribles de vos guerres cruelles où il périt tant de monde, je crois, en vérité, que vous m’avez dit la chose qui n’est point. La nature vous a donné une bouche plate sur un visage plat : ainsi, je ne vois pas comment vous pouvez vous mordre que de gré à gré. À l’égard des griffes que vous avez aux pieds de devant et de derrière, elles sont si faibles et si courtes, qu’en vérité un seul de nos yahous en déchirerait une douzaine comme vous.

Je ne pus m’empêcher de secouer la tête, et de sourire de l’ignorance de mon maître. Comme je savais un peu l’art de la guerre, je lui fis une ample description de nos canons, de nos couleuvrines, de nos mousquets, de nos carabines, de nos pistolets, de nos boulets, de notre poudre, de nos sabres, de nos baïonnettes : je lui peignis les siéges de places, les tranchées, les attaques, les sorties, les mines et les contre-mines, les assauts, les garnisons passées au fil de l’épée : je lui expliquai nos batailles navales ; je lui représentai de nos gros vaisseaux coulant à fond avec tout leur équipage, d’autres criblés de coups de canons, fracassés et brûlés au milieu des eaux ; la fumée, le feu, les ténèbres, les éclairs, le bruit, les gémissemens des blessés, les cris des combattans, les membres sautant en l’air, la mer ensanglantée et couverte de cadavres. Je lui peignis ensuite nos combats sur terre, où il y avait encore beaucoup plus de sang versé, et où quarante mille combattans périssaient en un jour de part et d’autre ; et, pour faire valoir un peu le courage et la bravoure de mes chers compatriotes, je dis que je les avais une fois vus dans un siége faire heureusement sauter en l’air une centaine d’ennemis, et que j’en avais vu sauter encore davantage dans un combat sur mer, en sorte que les membres épars de tous ces yahous semblaient tomber des nues, ce qui avait formé un spectacle fort agréable à nos yeux.

J’allais continuer et faire encore quelque belle description, lorsque son honneur m’ordonna de me taire. Le naturel de l’yahou, me dit-il, est si mauvais, que je n’ai point de peine à croire que tout ce que vous venez de raconter ne soit possible, dès que vous lui supposez une force et une adresse égales à sa méchanceté et à sa malice. Cependant, quelque mauvaise idée que j’eusse de cet animal, elle n’approchait point de celle que vous venez de m’en donner. Votre discours me trouble l’esprit, et me met dans une situation où je n’ai jamais été ; je crains que mes sens effrayés des horribles images que vous leur avez tracées ne viennent peu à peu à s’y accoutumer. Je hais les yahous de ce pays ; mais, après tout, je leur pardonne toutes leurs qualités odieuses, puisque la nature les a faits tels, et qu’ils n’ont point la raison pour se gouverner et se corriger ; mais qu’une créature qui se flatte d’avoir cette raison en partage soit capable de commettre des actions si détestables et de se livrer à des excès si horribles, c’est ce que je ne puis comprendre, et qui me fait conclure en même temps que l’état des brutes est encore préférable à une raison corrompue et dépravée ; mais, de bonne foi, votre raison est-elle une vraie raison ? n’est-ce point plutôt un talent que la nature vous a donné pour perfectionner tous vos vices ?

Mais, ajouta-t-il, vous ne m’en avez que trop dit au sujet de ce que vous appelez la guerre. Il y a un autre article qui intéresse ma curiosité. Vous m’avez dit, ce me semble, qu’il y avait dans cette troupe d’yahous qui vous accompagnait sur votre vaisseau des misérables que les procès avaient ruinés et dépouillés de tout, et que c’était la loi qui les avait mis en ce triste état. Comment se peut-il que la loi produise de pareils effets ? D’ailleurs, qu’est-ce que cette loi ? Votre nature et votre raison ne vous suffisent-elles pas, et ne vous prescrivent-elles pas assez clairement ce que vous devez faire et ce que vous ne devez point faire ?

Je répondis à son honneur que je n’étais pas absolument versé dans la science de la loi ; que le peu de connaissance que j’avais de la jurisprudence, je l’avais puisé dans le commerce de quelques avocats que j’avais autrefois consultés sur mes affaires ; que cependant j’allais lui débiter sur cet article ce que je savais. Je lui parlai donc ainsi : Le nombre de ceux qui s’adonnent à la jurisprudence parmi nous, et qui font profession d’interpréter la loi, est infini, et surpasse celui des chenilles. Ils ont entre eux toutes sortes d’étages, de distinctions et de noms. Comme leur multitude énorme rend leur métier peu lucratif, pour faire en sorte qu’il donne au moins de quoi vivre, ils ont recours à l’industrie et au manége. Ils ont appris dès leurs premières années l’art merveilleux de prouver, par un discours entortillé, que le noir est blanc, et que le blanc est noir. Ce sont donc eux qui ruinent et dépouillent les autres par leur habileté ? reprit son honneur. Oui, sans doute, lui répliquai-je, et je vais vous en donner un exemple, afin que vous puissiez mieux concevoir ce que je vous ai dit.

Je suppose que mon voisin a envie d’avoir ma vache ; aussitôt il va trouver un procureur, c’est-à-dire un docte interprète de la pratique de la loi, et lui promet une récompense s’il peut faire voir que ma vache n’est point à moi. Je suis obligé de m’adresser aussi à un yahou de la même profession pour défendre mon droit ; car il ne m’est pas permis par la loi de me défendre moi-même. Or, moi, qui assurément ai de mon côté la justice et le bon droit, je ne laisse pas de me trouver alors dans deux embarras considérables : le premier est que l’yahou auquel j’ai eu recours pour plaider ma cause est, par état et selon l’esprit de sa profession, accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux, en sorte qu’il se trouve comme hors de son élément lorsque je lui donne la vérité pure et nue à défendre ; il ne sait alors comment s’y prendre : le second embarras est que ce même procureur, malgré la simplicité de l’affaire dont je l’ai chargé, est pourtant obligé de l’embrouiller, pour se conformer à l’usage de ses confrères, et pour la traîner en longueur autant qu’il est possible, sans quoi ils l’accuseraient de gâter le métier, et de donner mauvais exemple. Cela étant, pour me tirer d’affaire il ne me reste que deux moyens : le premier est d’aller trouver le procureur de ma partie, et de tâcher de le corrompre en lui donnant le double de ce qu’il espère recevoir de son client ; et vous jugez bien qu’il ne m’est pas difficile de lui faire goûter une proposition aussi avantageuse : le second moyen, qui peut-être vous surprendra, mais qui n’est pas moins infaillible, est de recommander à cet yahou qui me sert d’avocat de plaider ma cause un peu confusément, et de faire entrevoir aux juges qu’effectivement ma vache pourrait bien n’être pas à moi, mais à mon voisin. Alors les juges, peu accoutumés aux choses claires et simples, feront plus d’attention aux subtils argumens de mon avocat, trouveront du goût à l’écouter, et à balancer le pour et le contre, et, en ce cas, seront bien plus disposés à juger en ma faveur que si on se contentait de leur prouver mon droit en quatre mots.

C’est une maxime parmi les juges que tout ce qui a été jugé ci-devant a été bien jugé. Aussi ont-ils grand soin de conserver dans un greffe tous les arrêts antérieurs, même ceux que l’ignorance a dictés, et qui sont le plus manifestement opposés à l’équité et à la droite raison. Ces arrêts antérieurs forment ce qu’on appelle la jurisprudence : on les produit comme des autorités, et il n’y a rien qu’on ne prouve et qu’on ne justifie en les citant. On commence néanmoins depuis peu à revenir de l’abus où l’on était de donner tant de force à l’autorité des choses jugées : on cite des jugemens pour et contre ; on s’attache à faire voir que les espèces ne peuvent jamais être entièrement semblables ; et j’ai ouï dire à un juge très-habile que les arrêts sont pour ceux qui les obtiennent.

Au reste, l’attention des juges se tourne toujours plutôt vers les circonstances que vers le fond d’une affaire. Par exemple, dans le cas de ma vache, ils voudront savoir si elle est rouge ou noire, si elle a de longues cornes, dans quel champ elle a coutume de paître, combien elle rend de lait par jour, et ainsi du reste ; après quoi ils se mettent à consulter les anciens arrêts. La cause est mise de temps en temps sur le bureau : heureux si elle est jugée au bout de dix ans !

Il faut observer encore que les gens de loi ont une langue à part, un jargon qui leur est propre, une façon de s’exprimer que les autres n’entendent point : c’est dans cette belle langue inconnue que les lois sont écrites ; lois multipliées à l’infini et accompagnées d’exceptions innombrables. Vous voyez que dans ce labyrinthe le bon droit s’égare aisément, que le meilleur procès est très-difficile à gagner, et que, si un étranger né à trois cents lieues de mon pays s’avisait de venir me disputer un héritage qui est dans ma famille depuis trois cents ans, il faudrait peut-être trente ans pour terminer ce différend et vider entièrement cette difficile affaire.

C’est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant de génie et de talens ne tournent pas leur esprit d’un autre côté et n’en fassent pas un meilleur usage. Ne vaudrait-il pas mieux, ajouta-t-il, qu’ils s’occupassent à donner aux autres des leçons de sagesse et de vertu, et qu’ils fissent part au public de leurs lumières ? car ces habiles gens possèdent sans doute toutes les sciences. Point du tout, répliquai-je ; ils ne savent que leur métier, et rien autre chose ; ce sont les plus grands ignorans du monde sur toute autre matière : ils sont ennemis de la belle littérature et de toutes les sciences ; et, dans le commerce ordinaire de la vie, ils paraissent stupides, pesans, ennuyeux, impolis. Je parle en général ; car il s’en trouve quelques-uns qui sont spirituels, agréables et galans.