Les Voyages de Gulliver/Voyage au pays des Houyhnhnms/X

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Les Voyages de Gulliver : Voyage au pays des Houyhnhnms
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 179-191).


CHAPITRE X.

Félicité de l’auteur dans le pays des Houyhnhnms. — Les plaisirs qu’il goûte dans leur conversation ; le genre de vie qu’il mène parmi eux. — Il est banni du pays par ordre du parlement.

J’ai toujours aimé l’ordre et l’économie, et, dans quelque situation que je me sois trouvé, je me suis toujours fait un arrangement industrieux pour ma manière de vivre. Mais mon maître m’avait assigné une place pour mon logement environ à six pas de la maison ; et ce logement, qui était une hutte conforme à l’usage du pays, et assez semblable à celle des yahous, n’avait ni agrément ni commodité. J’allai chercher de la terre glaise, dont je me fis quatre murs et un plancher ; et, avec des joncs, je formai une natte dont je couvris ma hutte. Je cueillis du chanvre qui croissait naturellement dans les champs ; je le battis, j’en composai du fil, et de ce fil une espèce de toile, que je remplis de plumes d’oiseaux, pour être couché mollement et à mon aise. Je me fis une table et une chaise avec mon couteau et avec le secours de l’alezan. Lorsque mon habit fut entièrement usé, je m’en donnai un neuf de peaux de lapin, auxquelles je joignis celles de certains animaux appelés nnulnoh, qui sont fort beaux, et à peu près de la même grandeur, et dont la peau est couverte d’un duvet très-fin. De cette peau, je me fis aussi des bas très-propres. Je ressemelai mes souliers avec de petites planches de bois que j’attachai à l’empeigne ; et quand cette empeigne fut usée entièrement, j’en fis une de peau d’yahou. À l’égard de ma nourriture, outre ce que j’ai dit ci-dessus, je ramassais quelquefois du miel dans les troncs des arbres, et je le mangeais avec mon pain d’avoine. Personne n’éprouva jamais mieux que moi que la nature se contente de peu, et que la nécessité est la mère de l’invention.

Je jouissais d’une santé parfaite et d’une paix d’esprit inaltérable. Je ne me voyais exposé ni à l’inconstance ou à la trahison des amis, ni aux piéges invisibles des ennemis cachés. Je n’étais point tenté d’aller faire honteusement ma cour à un grand seigneur ou à sa maîtresse pour avoir l’honneur de sa protection et de sa bienveillance. Je n’étais point obligé de me précautionner contre la fraude et l’oppression : il n’y avait point là d’espion et de délateur gagé, ni de lord mayor crédule, politique, étourdi et malfaisant. Là, je ne craignais point de voir mon honneur flétri par des accusations absurdes, et ma liberté honteusement ravie par des complots indignes et par des ordres surpris. Il n’y avait point en ce pays-là de médecins pour m’empoisonner, de procureurs pour me ruiner, ni d’auteurs pour m’ennuyer. Je n’étais point environné de railleurs, de rieurs, de médisans, de censeurs, de calomniateurs, d’escrocs, de filous, de mauvais plaisans, de joueurs, d’impertinens nouvellistes, d’esprits forts, d’hypocondriaques, de babillards, de disputeurs, de gens de parti, de séducteurs, de faux savans. Là, point de marchands trompeurs, point de faquins, point de précieux ridicules, point d’esprits fades, point de damoiseaux, point de petits maîtres, point de fats, point de traîneurs d’épée, point d’ivrognes, point de P…, point de pédans. Mes oreilles n’étaient point souillées de discours licencieux et impies ; mes yeux n’étaient point blessés par la vue d’un maraud enrichi et élevé, et par celle d’un honnête homme abandonné à sa vertu comme à sa mauvaise destinée.

J’avais l’honneur de m’entretenir souvent avec messieurs les Houyhnhnms qui venaient au logis ; et mon maître avait la bonté de souffrir que j’entrasse toujours dans la salle pour profiter de leur conversation. La compagnie me faisait quelquefois des questions auxquelles j’avais l’honneur de répondre. J’accompagnais aussi mon maître dans ses visites ; mais je gardais toujours le silence, à moins qu’on ne m’interrogeât. Je faisais le personnage d’auditeur avec une satisfaction infinie : tout ce que j’entendais était utile et agréable, et toujours exprimé en peu de mots, mais avec grâce : la plus exacte bienséance était observée sans cérémonie ; chacun disait et entendait ce qui pouvait lui plaire. On ne s’interrompait point, on ne s’assommait point de récits longs et ennuyeux, on ne discutait point, on ne chicanait point.

Ils avaient pour maxime que dans une compagnie il est bon que le silence règne de temps en temps ; et je crois qu’ils avaient raison. Dans cet intervalle et pendant cette espèce de trêve l’esprit se remplit d’idées nouvelles, et la conversation en devient ensuite plus animée et plus vive. Leurs entretiens roulaient d’ordinaire sur les avantages et les agrémens de l’amitié, sur les devoirs de la justice, sur la bonté, sur l’ordre, sur les opérations admirables de la nature, sur les anciennes traditions, sur les conditions et les bornes de la vertu, sur les règles invariables de la raison, quelquefois sur les délibérations de la prochaine assemblée du parlement, et souvent sur le mérite de leurs poètes, et sur les qualités de la bonne poésie.

Je puis dire sans vanité que je fournissais quelquefois moi-même à la conversation, c’est-à-dire que je donnais lieu à de fort beaux raisonnemens. Car mon maître les entretenait de temps en temps de mes aventures et de l’histoire de mon pays ; ce qui leur faisait faire des réflexions fort peu avantageuses à la race humaine, et que pour cette raison je ne rapporterai point. J’observerai seulement que mon maître paraissait mieux connaître la nature des yahous qui sont dans les autres parties du monde que je ne la connaissais moi-même. Il découvrait la source de tous nos égaremens, il approfondissait la matière de nos vices et de nos folies, et devinait une infinité de choses dont je ne lui avais jamais parlé. Cela ne doit point paraître incroyable ; il connaissait à fond les yahous de son pays ; en sorte qu’en leur supposant un certain petit degré de raison, il supputait de quoi ils étaient capables avec ce surcroît, et son estimation était toujours juste.

J’avouerai ici ingénument que le peu de lumières et de philosophie que j’ai aujourd’hui, je l’ai puisé dans les sages leçons de ce cher maître, et dans les entretiens de tous ses judicieux amis ; entretiens préférables aux doctes conférences des académies d’Angleterre, de France, d’Allemagne et d’Italie. J’avais pour tous ces illustres personnages une inclination mêlée de respect et de crainte, et j’étais pénétré de reconnaissance pour la bonté qu’ils avaient de vouloir bien ne me point confondre avec leurs yahous, et de me croire peut-être moins imparfait que ceux de mon pays.

Lorsque je me rappelais le souvenir de ma famille, de mes amis, de mes compatriotes et de toute la race humaine en général, je me les représentais tous comme de vrais yahous pour la figure et pour le caractère, seulement un peu plus civilisés, avec le don de la parole et un petit grain de raison. Quand je considérais ma figure dans l’eau pure d’un clair ruisseau, je détournais le visage sur-le-champ, ne pouvant soutenir la vue d’un animal qui me paraissait aussi difforme qu’un yahou. Mes yeux accoutumés à la noble figure des Houyhnhnms, ne trouvaient de beauté animale que dans eux. À force de les regarder et de leur parler, j’avais pris un peu de leurs manières, de leurs gestes, de leur maintien, de leur démarche ; et aujourd’hui que je suis en Angleterre, mes amis me disent quelquefois que je trotte comme un cheval. Quand je parle et que je ris, il me semble que je hennisse. Je me vois tous les jours raillé sur cela sans en ressentir la moindre peine.

Dans cet état heureux, tandis que je goûtais les douceurs d’un parfait repos, que je me croyais tranquille pour tout le reste de ma vie, et que ma situation était la plus agréable et la plus digne d’envie, un jour mon maître m’envoya chercher de meilleur matin qu’à l’ordinaire. Quand je me fus rendu auprès de lui, je le trouvai très-sérieux, ayant un air inquiet et embarrassé ; voulant me parler, et ne pouvant ouvrir la bouche. Après avoir gardé quelque temps un morne silence, il me tint ce discours : Je ne sais comment vous allez prendre, mon cher fils, ce que je vais vous dire. Vous saurez que, dans la dernière assemblée du parlement, à l’occasion de l’affaire des yahous qui a été mise sur le bureau, un député a représenté à l’assemblée qu’il était indigne et honteux que j’eusse chez moi un yahou que je traitais comme un Houyhnhnm ; qu’il m’avait vu converser avec lui, et prendre plaisir à son entretien comme à celui d’un de mes semblables ; que c’était un procédé contraire à la raison et à la nature, et qu’on n’avait jamais ouï parler de chose pareille. Sur cela l’assemblée m’a exhorté à faire de deux choses l’une ; ou à vous reléguer parmi les autres yahous, qu’on va mutiler au premier jour, ou à vous renvoyer dans le pays d’où vous êtes venu. La plupart des membres qui vous connaissent, et qui vous ont vu chez moi ou chez eux, ont rejeté l’alternative, et ont soutenu qu’il serait injuste et contraire à la bienséance de vous mettre au rang des yahous de ce pays, vu que vous avez un commencement de raison et qu’il serait même à craindre que vous ne leur en communiquassiez, ce qui les rendrait peut-être plus méchans encore ; que d’ailleurs étant mêlé avec les yahous, vous pourriez cabaler avec eux, les soulever, les conduire tous dans une forêt ou sur le sommet d’une montagne, ensuite vous mettre à leur tête, et venir fondre sur tous les Houyhnhnms pour les déchirer et les détruire. Cet avis a été suivi à la pluralité des voix, et j’ai été exhorté à vous renvoyer incessamment. Or on me presse aujourd’hui d’exécuter ce résultat, et je ne puis plus différer. Je vous conseille donc de vous mettre à la nage, ou bien de construire un petit bâtiment semblable à celui qui vous a apporté dans ces lieux, et dont vous m’avez fait la description, et de vous en retourner par mer comme vous êtes venu. Tous les domestiques de cette maison, et ceux même de mes voisins, vous aideront dans cet ouvrage. S’il n’eût tenu qu’à moi, je vous aurais gardé toute votre vie à mon service, parce que vous avez d’assez bonnes inclinations, que vous vous êtes corrigé de plusieurs de vos défauts et de vos mauvaises habitudes, et que vous avez fait tout votre possible pour vous conformer, autant que votre malheureuse nature en est capable, à celle des Houyhnhnms.

(Je remarquerai, en passant, que les décrets de l’assemblée générale de la nation des Houyhnhnms s’expriment toujours par le mot de hnhloayn, qui signifie exhortation. Ils ne peuvent concevoir qu’on puisse forcer et contraindre une créature raisonnable, comme si elle était capable de désobéir à la raison.)

Ce discours me frappa comme un coup de foudre ; je tombai en un instant dans l’abattement et dans le désespoir ; et, ne pouvant résister à l’impression de douleur, je m’évanouis aux pieds de mon maître, qui me crut mort. Quand j’eus un peu repris mes sens, je lui dis d’une voix faible et d’un air affligé que, quoique je ne puisse blâmer l’exhortation de l’assemblée générale, ni la sollicitation de tous ses amis, qui le pressaient de se défaire de moi, il me semblait néanmoins, selon mon faible jugement, qu’on aurait pu décerner contre moi une peine moins rigoureuse ; qu’il m’était impossible de me mettre à la nage, que je pourrais tout au plus nager une lieue, et que cependant la terre la plus proche était peut-être éloignée de cent lieues ; qu’à l’égard de la construction d’une barque, je ne trouverais jamais dans le pays ce qui était nécessaire pour un pareil bâtiment ; que néanmoins je voulais obéir, malgré l’impossibilité de faire ce qu’il me conseillait, et que je me regardais comme une créature condamnée à périr ; que la vue de la mort ne m’effrayait point, et que je l’attendais comme le moindre des maux dont j’étais menacé ; que, supposé que je pusse traverser les mers et retourner dans mon pays par quelque aventure extraordinaire et inespérée, j’aurais alors le malheur de retrouver les yahous, d’être obligé de passer le reste de ma vie avec eux, et de retomber bientôt dans toutes mes mauvaises habitudes ; que je savais bien que les raisons qui avaient déterminé messieurs les Houyhnhnms étaient trop solides pour oser leur opposer celle d’un misérable yahou tel que moi ; qu’ainsi j’acceptais l’offre obligeante qu’il me faisait du secours de ses domestiques pour m’aider à construire une barque ; que je le priais seulement de vouloir bien m’accorder un espace de temps qui pût suffire à un ouvrage aussi difficile, qui était destiné à la conservation de ma misérable vie ; que, si je retournais jamais en Angleterre, je tâcherais de me rendre utile à mes compatriotes en leur traçant le portrait et les vertus des illustres Houyhnhnms, et en les proposant pour exemple à tout le genre humain.

Son honneur me répliqua en peu de mots, et me dit qu’il m’accordait deux mois pour la construction de ma barque, et en même temps ordonna à l’alezan mon camarade (car il m’est permis de lui donner ce nom en Angleterre) de suivre mes instructions, parce que j’avais dit à mon maître que lui seul me suffirait, et que je savais qu’il avait beaucoup d’affection pour moi.

La première chose que je fis fut d’aller avec lui vers cet endroit de la côte où j’avais autrefois abordé. Je montai sur une hauteur, et, jetant les yeux de tous côtés sur les vastes espaces de la mer, je crus voir vers le nord-est une petite île. Avec mon télescope, je la vis clairement, et je supputai qu’elle pouvait être éloignée de cinq lieues. Pour le bon alezan, il disait d’abord que c’était un nuage. Comme il n’avait jamais vu d’autre terre que celle où il était né, il n’avait pas le coup d’œil pour distinguer sur la mer des objets éloignés, comme moi, qui avais passé ma vie sur cet élément. Ce fut à cette île que je résolus d’abord de me rendre lorsque ma barque serait construite.

Je retournai au logis avec mon camarade, et, après avoir un peu raisonné ensemble, nous allâmes dans une forêt qui était peu éloignée, où moi avec mon couteau, et lui avec un caillou tranchant emmanché fort adroitement, nous coupâmes le bois nécessaire pour l’ouvrage. Afin de ne point ennuyer le lecteur du détail de notre travail, il suffit de dire qu’en six semaines de temps nous fîmes une espèce de canot à la façon des Indiens, mais beaucoup plus large, que je couvris de peaux d’yahous cousues ensemble avec du fil de chanvre. Je me fis une voile de ces mêmes peaux, ayant choisi pour cela celles des jeunes yahous, parce que celles des vieux auraient été trop dures et trop épaisses : je me fournis aussi de quatre rames ; je fis provision d’une quantité de chair cuite de lapins et d’oiseaux, avec deux vaisseaux, l’un plein d’eau et l’autre de lait.

Je fis l’épreuve de mon canot dans un grand étang, et y corrigeai tous les défauts que j’y pus remarquer, bouchant toutes les voies d’eau avec du suif d’yahou, et tâchant de le mettre en état de me porter avec ma petite cargaison. Je le mis alors sur une charrette, et le fis conduire au rivage par des yahous, sous la conduite de l’alezan et d’un autre domestique.

Lorsque tout fut prêt, et que le jour de mon départ fut arrivé, je pris congé de mon maître, de madame son épouse et de toute sa maison, ayant les yeux baignés de larmes et le cœur percé de douleur. Son honneur, soit par curiosité, soit par amitié, voulut me voir dans mon canot, et s’avança vers le rivage avec plusieurs de ses amis du voisinage. Je fus obligé d’attendre plus d’une heure à cause de la marée : alors, observant que le vent était bon pour aller à l’île, je pris le dernier congé de mon maître. Je me prosternai à ses pieds pour les lui baiser, et il me fit l’honneur de lever son pied droit de devant jusqu’à ma bouche. Si je rapporte cette circonstance, ce n’est point par vanité ; j’imite tous les voyageurs, qui ne manquent point de faire mention des honneurs extraordinaires qu’ils ont reçus. Je fis une profonde révérence à toute la compagnie, et me jetant dans mon canot je m’éloignai du rivage.