Les Voyages de Gulliver/Voyage au pays des Houyhnhnms/XII

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Les Voyages de Gulliver : Voyage au pays des Houyhnhnms
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 207-215).


CHAPITRE XII.

Invectives de l’auteur contre les voyageurs qui mentent dans leurs relations. — Il justifie la sienne. — Ce qu’il pense de la conquête qu’on voudrait faire des pays qu’il a découverts.

Je vous ai donné, mon cher lecteur, une histoire complète de mes voyages pendant l’espace de seize ans et sept mois ; et dans cette relation j’ai moins cherché à être élégant et fleuri qu’à être vrai et sincère. Peut-être que vous prenez pour des contes et des fables tout ce que je vous ai raconté, et que vous n’y trouvez pas la moindre vraisemblance ; mais je ne me suis point appliqué à chercher des tours séduisans pour farder mes récits et vous les rendre croyables. Si vous ne me croyez pas, prenez-vous-en à vous-même de votre incrédulité ; pour moi, qui n’ai aucun génie pour la fiction, et qui ai une imagination très-froide, j’ai rapporté les faits avec une simplicité qui devrait vous guérir de vos doutes.

Il nous est aisé, à nous autres voyageurs, qui allons dans les pays où presque personne ne va, de faire des descriptions surprenantes de quadrupèdes, de serpens, d’oiseaux et de poissons extraordinaires et rares. Mais à quoi cela sert-il ? Le principal but d’un voyageur qui publie la relation de ses voyages ne doit-ce pas être de rendre les hommes de son pays meilleurs et plus sages, et de leur proposer des exemples étrangers soit en bien, soit en mal, pour les exciter à pratiquer la vertu et à fuir le vice ? C’est ce que je me suis proposé dans cet ouvrage, et je crois qu’on doit m’en savoir bon gré.

Je voudrais de tout mon cœur qu’il fût ordonné par une loi qu’avant qu’aucun voyageur publiât la relation de ses voyages il jurerait et ferait serment, en présence du lord grand-chancelier, que tout ce qu’il va faire imprimer est exactement vrai, ou du moins qu’il le croit tel. Le monde ne serait peut-être pas trompé comme il l’est tous les jours. Je donne d’avance mon suffrage pour cette loi, et je consens que mon ouvrage ne soit imprimé qu’après qu’elle aura été dressée.

J’ai parcouru, dans ma jeunesse, un grand nombre de relations avec un plaisir infini ; mais depuis que j’ai vu les choses de mes yeux et par moi-même, je n’ai plus de goût pour cette sorte de lecture ; j’aime mieux lire des romans. Je souhaite que mon lecteur pense comme moi.

Mes amis ayant jugé que la relation que j’ai écrite de mes voyages avait un certain air de vérité qui plairait au public, je me suis livré à leurs conseils, et j’ai consenti à l’impression. Hélas ! j’ai eu bien des malheurs dans ma vie, mais je n’ai jamais eu celui d’être enclin au mensonge.

… Nec, si miserum fortuna Sinonem
Finxit, vanum etiam mendacemque improba finget.

Virg., Æneid., l. II.

Je sais qu’il n’y a pas beaucoup d’honneur à publier des voyages ; que cela ne demande ni science ni génie, et qu’il suffit d’avoir une bonne mémoire ou d’avoir tenu un journal exact ; je sais aussi que les faiseurs de relations ressemblent aux faiseurs de dictionnaires, et sont au bout d’un certain temps éclipsés, comme anéantis par une foule d’écrivains postérieurs qui répètent tout ce qu’ils ont dit, et y ajoutent des choses nouvelles. Il m’arrivera peut-être la même chose : des voyageurs iront dans les pays où j’ai été, enchériront sur mes descriptions, feront tomber mon livre, et peut-être oublier que j’aie jamais écrit. Je regarderais cela comme une vraie mortification si j’écrivais pour la gloire ; mais, comme j’écris pour l’utilité du public, je m’en soucie peu et suis préparé à tout événement.

Je voudrais bien qu’on s’avisât de censurer mon ouvrage ! En vérité, que peut-on dire à un voyageur qui décrit des pays où notre commerce n’est aucunement intéressé, et où il n’y a aucun rapport à nos manufactures ? J’ai écrit sans passion, sans esprit de parti, et sans vouloir blesser personne ; j’ai écrit pour une fin très-noble, qui est l’instruction générale du genre humain ; j’ai écrit sans aucune vue d’intérêt et de vanité : en sorte que les observateurs, les examinateurs, les critiques, les flatteurs, les chicaneurs, les timides, les politiques, les petits génies, les patelins, les esprits les plus difficiles et les plus injustes, n’auront rien à me dire et ne trouveront point occasion d’exercer leur odieux talent.

J’avoue qu’on m’a fait entendre que j’aurais dû d’abord, comme bon sujet et bon Anglais, présenter au secrétaire d’État, à mon retour, un mémoire instructif touchant mes découvertes, vu que toutes les terres qu’un sujet découvre appartiennent de droit à la couronne. Mais en vérité je doute que la conquête des pays dont il s’agit soit aussi aisée que celle que Fernand Cortez fit autrefois d’une contrée de l’Amérique, où les Espagnols massacrèrent tant de pauvres Indiens nus et sans armes. Premièrement, à l’égard du pays de Lilliput, il est clair que la conquête n’en vaut pas la peine, et que nous n’en retirerions pas de quoi nous rembourser des frais d’une flotte et d’une armée. Je demande s’il y aurait de la prudence à aller attaquer les Brobdingnagniens. Il ferait beau voir une armée anglaise faire une descente en ce pays-là ! Serait-elle fort contente, si on l’envoyait dans une contrée où l’on a toujours une île aérienne sur la tête, toute prête à écraser les rebelles, et à plus forte raison les ennemis du dehors qui voudraient s’emparer de cet empire ? Il est vrai que le pays des Houyhnhnms paraît une conquête assez aisée. Ces peuples ignorent le métier de la guerre ; ils ne savent ce que c’est qu’armes blanches et armes à feu. Cependant, si j’étais ministre d’État, je ne serais point d’humeur de faire une pareille entreprise. Leur haute prudence et leur parfaite unanimité sont des armes terribles. Imaginez-vous d’ailleurs cent mille Houyhnhnms en fureur se jetant sur une armée européenne. Quel carnage ne feraient-ils pas avec leurs dents, et combien de têtes et d’estomacs ne briseraient-ils pas avec leurs formidables pieds de derrière ? Certes, il n’y a point de Houyhnhnm auquel on ne puisse appliquer ce qu’Horace a dit de l’empereur Auguste :

Recalcitrat undique tutus.

Mais, loin de songer à conquérir leur pays, je voudrais plutôt qu’on les engageât à nous envoyer quelques-uns de leur nation pour civiliser la nôtre, c’est-à-dire pour la rendre vertueuse et plus raisonnable.

Une autre raison m’empêche d’opiner pour la conquête de ce pays, et de croire qu’il soit à propos d’augmenter les domaines de sa majesté britannique de mes heureuses découvertes ; c’est qu’à dire le vrai, la manière dont on prend possession d’un nouveau pays découvert me cause quelques légers scrupules. Par exemple[1], une troupe de pirates est poussée par la tempête je ne sais où. Un mousse du haut du perroquet découvre terre ; les voilà aussitôt à cingler de ce côté-là. Ils abordent, ils descendent sur le rivage, ils voient un peuple désarmé qui les reçoit bien ; aussitôt ils donnent un nouveau nom à cette terre, et en prennent possession au nom de leur chef. Ils élèvent un monument qui atteste à la postérité cette belle action. Ensuite, ils se mettent à tuer deux ou trois douzaines de ces pauvres Indiens, et ont la bonté d’en épargner une douzaine, qu’ils renvoient à leurs huttes. Voilà proprement l’acte de possession qui commence à fonder le droit divin. On envoie bientôt après d’autres vaisseaux en ce même pays pour exterminer le plus grand nombre des naturels : on met les chefs à la torture pour les contraindre à livrer leurs trésors : on exerce par conscience tous les actes les plus barbares et les plus inhumains ; on teint la terre du sang de ses infortunés habitans. Enfin cette exécrable troupe de bourreaux employée à cette pieuse expédition est une colonie envoyée dans un pays barbare et idolâtre pour le civiliser et le convertir.

J’avoue que ce que je dis ici ne regarde point la nation anglaise, qui, dans la fondation des colonies a toujours fait éclater sa sagesse et sa justice, et qui peut sur cet article servir aujourd’hui d’exemple à toute l’Europe. On sait quel est notre zèle pour faire connaître la religion chrétienne dans les pays nouvellement découverts et heureusement envahis ; que, pour y faire pratiquer les lois du christianisme, nous avons soin d’y envoyer des pasteurs très-pieux et très-édifians, des hommes de bonnes mœurs et de bon exemple, des femmes et des filles irréprochables et d’une vertu très-bien éprouvée, de braves officiers, des juges intègres, et surtout des gouverneurs d’une probité reconnue, qui font consister leur bonheur dans celui des habitans du pays, qui n’y exercent aucune tyrannie, qui n’ont ni avarice, ni ambition, ni cupidité, mais seulement beaucoup de zèle pour la gloire et les intérêts du roi leur maître.

Au reste, quel intérêt aurions-nous à vouloir nous emparer des pays dont j’ai fait la description ? Quel avantage retirerions-nous de la peine d’enchaîner et de tuer les naturels ? Il n’y a dans ces pays-là ni mines d’or et d’argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne méritent donc pas de devenir l’objet de notre ardeur martiale et de notre zèle religieux, ni que nous leur fassions l’honneur de les conquérir.

Si néanmoins la cour en juge autrement, je déclare que je suis prêt à attester, quand on m’interrogera juridiquement, qu’avant moi nul Européen n’avait mis le pied dans ces mêmes contrées : je prends à témoin les naturels, dont la déposition doit faire foi. Il est vrai qu’on peut chicaner par rapport à ces deux yahous dont j’ai parlé, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms, parurent autrefois sur une montagne, et sont depuis devenus la tige de tous les yahous de ce pays-là. Mais il n’est pas difficile de prouver que ces deux anciens yahous étaient natifs d’Angleterre : certains traits de leurs descendants, certaines inclinations, certaines manières le font préjuger. Au surplus, je laisse aux docteurs en matière de colonies à discuter cet article, et à examiner s’il ne fonde pas un titre clair et incontestable pour le droit de la Grande-Bretagne.

Après avoir ainsi satisfait à la seule objection qu’on me peut faire au sujet de mes voyages, je prends enfin congé de l’honnête lecteur qui m’a fait l’honneur de vouloir bien voyager avec moi dans ce livre, et je retourne à mon petit jardin de Redriff pour m’y livrer à mes spéculations philosophiques.



  1. Allusion à la conquête du Mexique par les Espagnols, qui exercèrent des cruautés inouïes à l’égard des naturels du pays.