Les civilisés/XIV

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Librairie Paul Ollendorff (p. 149-164).
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XIV

La fumerie de Torral était obscure, parce que les abat-jour à grandes lattes excluaient le soleil de deux heures. La lampe à opium jaunissait seule le plafond, et des volutes brunes roulaient pesamment dans l’air imprégné de la drogue. Le grésillement menu des pipes alternait avec du silence. Torral fumait, ses boys assoupis à ses pieds.

L’heure torride de la sieste abrutie, sans rêves. Saïgon dort, et le soleil meurtrier règne dans les rues vides. Les fumeurs seuls continuent de vivre au fond des fumeries closes, et le fil de leur pensée, miraculeusement assoupli par l’opium, s’étire au delà du monde humain, s’allonge jusqu’aux régions bienveillantes et lucides que Kouong-Tseu voulut jadis ouvrir à ses disciples.

Couché sur le flanc gauche, sa main droite présentant l’aiguille à la lampe, Torral préparait sa sixième pipée. Il avait entassé sous lui des coussins de Cambodge, en paille de riz fraîche ; son pyjama, débraillé, montrait son torse brun, trop étroit pour sa grosse tête ; un torse tout ensemble robuste et rachitique, le torse d’un civilisé qui sans trêve raffine sa cervelle héréditaire, et jette avec mépris son corps à la débauche. — Torral fuma sa sixième pipée.

Il aspira toute la fumée noire sans reprendre haleine, et suffoqua plutôt que de la rejeter. Sa tête à la renverse cogna un coussin, et il se raidit voluptueux, tous ses sens vibrant comme des arcs. L’odeur chaude de la drogue rassasiait ses narines, et la lampe fumeuse enivrait ses yeux métallisés ; le souffle léger des boys endormis frémissait dans ses oreilles comme une plainte exquise de violon.

Dehors, très loin dans la rue silencieuse comme un Sahara, un pas résonna, — et personne autre qu’un fumeur n’eût pu l’entendre d’abord. Torral écouta curieusement l’homme qui venait ; — un homme, car c’était un large pas sans hâté ; — la perspicacité aiguë du fumeur s’exerça en se jouant. L’homme s’arrêta, puis marcha encore ; au talon heurtant la pierre du trottoir, Torral devina l’hésitation courte du promeneur, forcé pour traverser la rue d’abandonner l’ombre des arbres. Le pas cessa devant la porte, et, au coup heurté d’un seul doigt, Torral reconnut Fierce, quoique Fierce n’eût jamais encore battu le pavé aux heures d’insolation.

Torral frappa de son pied sur le tas de chairs brunes endormies. Les boys s’étirèrent, désenlacés. Ils étaient comme de petits bronzes couchés. Sao se leva, l’opium gonflant ses yeux rouges. Il cherchait son caï-hao de toile blanche, jeté dans un coin poux la sieste, quand Fierce impatienté frappa de nouveau.

Le boy alors sortit tout nu pour aller ouvrir, en rattachant seulement ses cheveux longs sous leur turban noir.

Fierce entra, jeta son casque et s’assit, silencieux.

— « Quoi ? demanda le fumeur.

— Rien. »

Il s’étendit à droite de la lampe. Torral fit une pipe et la lui offrit. Fierce refusa de la tête. Torral fuma seul, et ils somnolèrent ensuite. Les boys s’étaient rendormis.

Aux murs, la fumée noire recommença d’estomper les nattes de riz ; les équations du tableau d’ardoise luirent à travers des volutes presque opaques ; et le fumeur voulut y lire les versets d’argent d’un évangile irrévocable.

Quatre heures sonnant, Torral se leva. Son visage et ses mains étaient noircis par la suie de la drogue ; il les frotta d’eau de Cologne et tendit le flacon à Fierce.

— « Dix pipes, et deux heures de repos après la dixième. Il ne faut d’excès en rien. »

Il ôta son pyjama et se vêtit. Fierce avait allumé une cigarette. Torral s’assit à califourchon sur l’unique pliant.

— « Pourquoi es-tu venu siester ici ?

— On m’a chassé de chez moi.

— Qui ?

— Liseron. »

Torral attendit une explication. Fierce écrasait sa cigarette dans le plateau à opium.

« L’histoire est simple. Je flirte par intermittences avec cette fille, que Mévil entretient pour le principal. Mévil ignore, naturellement…

— Peu importe.

— Or, la fin de toute chose étant bonne, j’ai voulu ces jours-ci liquider Liseron. Quelques difficultés ont surgi.

— Pour divorcer, il faut être deux.

— Je n’étais qu’un. Elle s’est cramponnée : Ça l’amusait de tromper Mévil avec moi. J’espaçai mes visites : elle vint à domicile ; je combinai des absences : elle m’attendit devant ma porte. Hier soir, lassé, je lui ai écrit.

— Un mot clair ?

— Pas assez clair : je la priais de ne jamais revenir ; or, tout à l’heure, en pleine sieste, elle est tombée chez moi.

— Comme le socialisme sur les bourgeois.

— Ce n’est pas drôle : j’étais en pyjama ; je dormais ; il a fallu que j’aille ouvrir.

— Pénible.

— Elle entre. Je reçois dans l’instant trois cents piastres par la figure, — celles annexées à ma lettre de la veille, — puis, sans entr’acte, une femme nue dans mes bras : Elle était venue en peignoir.

— Et tu te plains !

— J’ai horreur des viols. Je me suis dépêtré comme j’ai pu ; j’ai passé un veston, et me voici. — Elle hurlait de rage ; mais ça passera : je le lui ai dit. »

Il souriait, sans rancune.

— « Fragiles, tes meubles ? demanda Torral.

— Rien qu’un lit en fer, »

Il prit une seconde cigarette. Les bouffées bleues montèrent au plafond, très calmes.

— « Tu as été mufle, » jugea Torral avec indulgence ; — l’opium imprégnait encore ses veines, et tempérait son habituelle âpreté.

— « J’ai été mufle, » concéda Fierce.

Il alla regarder au tableau noir les formules d’analyse. Torral pivota sur son pliant pour le suivre des yeux.

— « On ne t’a pas vu depuis dix jours, » dit-il, tout à coup.

Fierce rougit.

— « Fatigué.

— Tu as pourtant bonne mine ! »

Il était on ne peut mieux, — le teint clair, les paupières nettes ; pas de fard ni de poudre. Torral commença de sourire.

— « Par qui remplaces-tu Liseron ?

— Par personne. Je vais me mettre au vert pour un temps.

— Très bien. Ce soir, je dîne au cabaret de Cholon, — en tout bien et tout honneur ; — c’est dans ton régime. Viens-tu ? »

Fierce rougit davantage.

— « Impossible. J’ai accepté de dîner en ville.

— En ville ?

— Chez les Malais. »

Torral feignit une excessive surprise.

— « Les Malais ? Tu vas chez ces gens chics ? »

Il éclata de rire et se croisa les bras.

« Mon pauvre vieux ! C’est donc vrai. On me l’avait dit, je n’y croyais pas. Toi, un civilisé, un soldat de notre avant-garde, te voilà devenu cette chose grotesque : un homme du monde ! Te voilà acoquiné à des jupes de femmes, te voilà garrotté parmi des politesses, des élégances et des snobismes ! Des jupes qui n’ont même pas l’excuse d’être bonnes à trousser ; des courbettes qui jamais ne te rapporteront mieux que des courbettes réciproques : fausse marchandise, fausse monnaie. Et pour le ragoût barbare et malsain de ce salmis de mensonges, tu craches la saveur de notre vie rationnelle et droite, — mathématique ! Il y a dix jours que tu nous as tourné le dos ; dix jours que tu as renié notre idéal raisonnable d’hommes ; quelle chimère, quelle sottise poursuis-tu maintenant ? dans quel bourbier menteur t’enlizes-tu, toi l’homme sincère ? Tu es fou ou renégat.

— Tu exagères, » dit Fierce.

Il avait essuyé sans broncher la mercuriale. En face du philosophe qu’il n’essayait pas de réfuter, il se sentait gêné et penaud. Mais la vie nouvelle qu’il goûtait depuis ces dix jours, l’enchaînait par trop de douceurs pour qu’il acceptât désormais d’y renoncer. Il plaida :

« Je vis selon ta formule : J’ai trouvé sans effort des plaisirs à mon goût ; je les cueille. Je vis comme il me plaît, sans souci de rien, ni de personne. C’est toi qui m’as dicté ce programme !

— Imbécile ! »

Torral l’injuriait sans colère, avec une grimace de pitié.

« Imbécile ! Ne discutons pas. — Es-tu amoureux ? Ce ne serait pas une excuse, mais une explication… »

Une révolte s’insurgea dans Fierce. Tous les reproches, toutes les railleries, il les acceptait tête basse. Mais le nom de Sélysette Sylva profané ici, jamais ! — Au fait, — Il réfléchit tout à coup, — pourquoi s’irriter ? Qui parlait de Sélysette ? Il n’était pas amoureux, pas plus d’elle que d’aucune femme au monde. Il rit.

— « Amoureux ! Et toi ? »

Torral le scrutait d’un regard fouilleur. Mais Fierce ne mentait pas ; sa bonne foi souriait dans tout son visage. Torral n’insista pas.

— « Je vais chez Mévil, dit-il en reprenant ses vêtements de jour quittés pour la sieste. Viens-tu ?

Fierce consulta sa montre.

— « Oui. J’ai le temps.

— Le temps ? Qu’as-tu à faire ?

— Une partie de tennis.

— Où ?

— Chez les Malais. »

Fierce ne rougissait plus : Il n’était pas amoureux ; ce point nettement formulé rassurait et calmait sa conscience. Il leva les épaules quand Torral têtu prononça :

— « L’amour, dès qu’il cesse d’être un rut, est une anémie intellectuelle. »

Ils allèrent à pied chez Mévil. La rue Némésis fleurait des odeurs indigènes. Ils prirent la rue d’Espagne par le bout, et arrivèrent en un quart d’heure. La grille du docteur était ouverte, et dans la cour aux grands flamboyants, le pousse laqué et argenté attendait le maître.

— « Jolie, la cañha, dit Fierce avant d’entrer.

— Appétissante et discrète : un piège à femmes. »

Torral appréciait en peintre ou en algébriste, la tête penchée, les yeux clignés. La maison de Mévil s’embusquait derrière son rempart d’arbres, et chaque étage poussait au dehors une véranda masquée de vigne vierge qui ressemblait à un bouclier. Sitôt la grille poussée, l’allée tournait court vers le perron oblique, et le visiteur dès son premier pas devenait invisible.

« Le temple de l’amour-rut, dit encore Torral. Il y a là-dedans des chaises longues à la mesure de toutes les femmes : Celles que tu vas chaque jour respecter à domicile, chez Malais ou ailleurs, se sont couchées sur ces chaises, ou s’y coucheront.

— Possible, » dit Fierce, sec.

Ils entrèrent.

Mévil était seul, sa dernière cliente partie. Son cabinet, qui était vaste, réussissait quand même à paraître intime, à force de demi-jour et de silence ouaté. Les portes-croisées semblaient petites, à travers leurs stores de tulle que la brise traversait sans les soulever ; les murs étaient ensevelis sous une mousseline mauve trop longue et trop large, qui débordait partout en plis traînants ; et la même mousseline drapait les tête-à-tête et les sofas de rotin, et s’attachait en rideaux, par des embrasses lâches, aux deux portes toujours fermées ; — si bien que tant d’étoffe molle tamisait dans la chambre un air de sécurité et de secret. Ce qui se disait, ce qui se faisait entre ces murs soyeux n’en sortait pas ; gestes et paroles s’ensevelissaient dans le bruissement complice des tentures tombantes. Et beaucoup de femmes venaient dans ce confessionnal avouer et soigner l’avarie gênante à quoi presque tout Saïgon se résigne ; et beaucoup, indemnes ou guéries, acceptaient ou sollicitaient d’autres soins, sur les sofas toujours prêts.

Un confessionnal ; — pas un cabinet ; — un confessionnal capitonné pour péchés très mondains. Ni livres, ni papiers, ni trousse : des bibelots, des odeurs, des éventails, et l’en-cas ordinaire de liqueurs et de confiseries.

Mévil, au fond d’une chaise longue, regardait sa cigarette s’éteindre dans son cendrier. Sur les nattes feutrées trottinait la congaï, la fillette annamite moitié servante, moitié épouse, qui complète indispensablement le mobilier d’un Européen d’Indo-Chine ; — quatorze ans, des yeux veloutés, une longue bouche obscène et de maigres mains adroites à tout

Celle-ci était jolie, autant qu’il est permis à sa race bâtarde, — alliage fâcheux du bronze hindou et de l’ambre chinois, incompatibles.

— « C’est vous ? » dit Mévil sans se soulever ; — Torral et Fierce entraient.

La congaï, câlinement blottie près du maître, souriait aux visiteurs amis, avec une grimace aux lèvres et une coquetterie aux cils.

Quand ils se retrouvaient, il n’y avait point entre eux d’effusion cordiale. Leur amitié n’était qu’une concordance d’opinions et d’intelligences, une association d’égoïsmes parallèles, signée sans tendresse pour la poursuite plus facile du maximum de jouissance. À quoi bon des poignées de main puériles et menteuses ?

— « Tableau de famille » railla Torral en regardant la congaï.

Ils causèrent de choses quelconques. Fierce donna les nouvelles politiques du jour : elles n’étaient pas bonnes, à l’avis du vieux d’Orvilliers, qui continuait de prophétiser feu et flamme. Les exercices militaires de tous genres se succédaient sans trêve à bord du Bayard, et toute l’escadre s’agitait dans un tumulte guerrier.

— « Trépidation sénile ? » questionna Torral.

Fierce allongea les lèvres en moue indécise.

— « J’ai cru d’abord. Maintenant, je ne sais plus… »

La persistance des bruits alarmants l’étonnait, et davantage le mouvement de concentration des escadres anglaises sur tous les océans du globe.

« Après tout, conclut-il, l’Angleterre méditerait un mauvais coup que cela n’aurait rien d’absolument inattendu…

— Ouais ! » fit Torral.

11 songeait aux mobilisations possibles, et à la batterie qui l’attendait, sur les falaises du cap Saint-Jacques, en face des bombardements ennemis… Il exposa son autre inquiétude, cette révolte indigène à prévoir, au cas où Malais exigerait trop impitoyablement la rentrée de son impôt.

Au nom de Malais, Mévil avait tressailli,

— « À propos, s’interrompit l’ingénieur, quoi de neuf pour toi dans cette maison ?

— Rien, » murmura Mévil.

Torral observa ses yeux cernés, ses lèvres blanches et le creux de ses joues.

— « Malade ?

— Non. »

Fierce intervint.

— « Fatigué tout au moins. Enraie un temps, crois-moi. >

Mévil sourit, ironique.

— « Voilà huit jours, dit-il, que je rends des points à saint Joseph, — huit jours ! »

Torral fit une grimace.

— « Diable ! Ça te tient toujours ?

— Toujours.

— Quoi donc ? » demanda Fierce.

Torral ricana.

— « Ce n’est guère de ta compétence, homme du monde ! Mévil que voici est amoureux. Mais son amour, quoique tenace, ne s’égare pas dans le platonisme ; et tout ce qu’il rêve, c’est de coucher l’objet de ses vœux dans son lit. Trop simple pour ta mentalité nouvelle. »

Fierce agacé haussa les épaules. Il allait répondre quand le boy de la porte entra parler au maître. Mévil le renvoya d’un signe affirmatif.

— « Ce n’est que Liseron, dit-il ; c’est son jour. Pauvre petite, elle aura tort… »

Torral espéra une comédie. Par coquetterie instinctive, Mévil défripait son veston de toile. Fierce, ne songeant qu’à son tennis, s’inquiétait de l’heure.

Liseron entra, souriante ; Fierce, probablement, n’était plus dans sa mémoire ; ou peut-être venait-elle chercher contre lui l’instinctive vengeance des femmes trahies. Mais ce fut lui qu’elle vit d’abord, et toute sa colère à peine oubliée la reprit à la gorge. Elle s’arrêta net. Fierce la regardait avec des yeux indifférents. Elle, outragée l’heure d’avant dans son orgueil de femelle, reçut cette indifférence comme un coup de fouet au visage. Elle bondit, blême, saisit Fierce au bras, l’arracha de sa chaise et le mit face à face avec Mévil surpris :

— « Tu sais ! j’ai couché avec ! »

Puis, triomphante, vengée, féroce, elle s’attendit à une catastrophe. Sa simple cervelle concevait inévitable et tragique la fureur du mâle trompé. Or, la civilisation héréditaire avait extirpé de Mévil jusqu’aux dernières racines de cette bestialité qu’est la jalousie. Il ne broncha pas et sourit. Liseron lâcha le bras de Fierce, bouleversée d’une stupeur qui bâillonnait sa rage ; — Fierce, paisible, se rassit.

— « Rien n’est plus exact, » prononça-t-il.

Il cherchait un mot drôle qui fût d’à-propos ; il m trouva pas ; Mévil arquait des sourcils curieux, car la scène l’intriguait comme une charade. Fierce expliqua :

— « Tragédie renouvelée de l’histoire égyptienne : Putiphar ou le manteau arraché…

— Ma pauvre fille ! plaignit Mévil. Faut-il que tu sois du siècle dernier ! »

Ils lui riaient au nez, tous les deux, — tous les trois Elle se crut folle. Elle répétait : « J’ai couché avec… j’ai couché… » Tout à coup, sa colère reprit le dessus, mêlée cette fois d’une indignation singulière. Elle cracha :

— « Lâches ! Vous vous en foutez, que vos femmes couchent avec les premiers cochons venus ? Eh bien, moi, une putain, je vais vous appeler par vos noms : vous êtes des chiffes molles, des vidés, des pourris. On vous giflerait que vous ne sentiriez pas les gifles. Parce que ce n’est pas du sang que vous avez dans le ventre : c’est… »

L’ordure glissa sur leur ironie. Torral surtout dégustait ces insultes comme un hommage barbare à sa supériorité ; — c’est un plaisir de philosophe que de contempler le libre jeu d’un instinct nu ; — Torral riait sans colère et sans indulgence. Mévil, à peine moins cuirassé, écouta flegmatique, jusqu’au bout, puis se leva et jeta la femme dehors ; — non qu il fût offensé le moins du monde ; mais il trouvait inconvenant qu’une maîtresse osât lui parler autrement qu’avec servilité. Liseron, d’ailleurs, esclave révoltée, faillit crier et se défendre : mais elle vit les yeux de son amant, — des yeux mauvais qui conseillaient d’obéir, et elle se sauva, cognant ses épaules aux battants de la porte. Mévil revint à sa chaise longue et bâilla.

Fierce seul avait rougi. Il ne prononça pas un mot et ne leva pas un doigt. Mais une honte bizarre lui montait au visage. Il ne trouvait pas en lui la ressource de mépriser l’injure partie de bas ; il en était mordu comme par une eau-forte, comme par la vérité ; — il n’était pas sûr que ce ne fût pas la vérité.

… La congaï, blottie derrière la chaise longue, s’était tue, peureuse, tant que Liseron avait parlé. Après, elle risqua un rire aigu que Mévil arrêta d’une tape. Ce fut tout le commentaire de l’aventure. Torral reprit sans trouble sa phrase interrompue et ses conseils :

— « Tu as tort, dit-il à Mévil, de ne pas réagir contre ton obsession. Ce soir, je dîne à Cholon ; j’ai invité Fierce qui refuse, pour cause d’anémie intellectuelle ; rien ne nous empêchera donc de nous débaucher comme il convient, modérément. Huit jours de chasteté sont un excès.

— De qui est-il amoureux ? demanda Fierce.

— De Mme Malais, » dit Torral en le regardant.

Fierce ne bougea pas. « … De Mlle Abel aussi. »

Fierce se moqua :

— « Tu peux nommer toute la terre… »

Il avait eu peur d’un autre nom, pourtant. Il ne se l’avoua pas à lui-même.

— « Cinq heures, dit-il ; adieu.

— Où vas-tu ? fit Mévil.

— Au tennis. »

Mévil se leva.

— « Emmène-moi.

— Ah ! non ! »

Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais Mévil lui semblait être la dernière personne à présenter aux gens qu’il allait voir.

— « Pourquoi non ? dit Torral. Allez ensemble. Mévil connaît tout Saïgon : ce n’est pas une présentation. Ça lui fera du bien d’aller là, — et à toi de l’y voir… »

Fierce hochait la tête. Torral le persuada d’une citation ironique :

« La jalousie, monsieur ? d’abord un bruit léger…

— Imbécile ! » fît l’autre ; et il consentit. Mévil s’habilla plus vite qu’il n’avait coutume. Torral les accompagna jusqu’au coin de la rue d’Espagne.

— « Ici, dit-il, nos routes bifurquent. »

Il regarda Fierce.

« … Bifurquent même plus que ça n’en a l’air ! Par là, route des sottises ; — par ici, route de la raison. »

Il prit la route de la raison.

— « Je ne sais plus où aller, » plaisanta Mévil, hésitant.

Il suivit quand même Fierce sur la route des sottises.