Les civilisés/XVI

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Librairie Paul Ollendorff (p. 172-182).
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XVI

… Ce matin, je traversais en calque le Bosphore. J’avais passé la nuit, dans mon harem de Skutari, et je regagnais ma maison de Stamboul, où j’écris ce livre. Mes caïkdjis ramaient sans bruit, les muscles de leurs bras gonflant leurs manches blanches ; et le caïque glissait sur l’eau sans même la rider.

Le soleil était déjà haut. Mais une barre de nuages le cachait, et la lumière matinale n’était que terne et blafarde. Stamboul, entre le ciel pâle et la mer grise, était comme une ville du Nord.

Je voyais cependant Sainte-Sophie la gigantesque, et le bariolage jaune et rouge des remparts qui lui servent de contreforts ; je voyais le poème en pierres des murailles byzantines que les hommes ont crénelées par en haut, et la mer par en bas ; je voyais l’infinité des maisons turques, dont les vieilles planches sont violettes comme un sous-bois d’automne ; et je voyais les mosquées sans pareilles au monde, dont chacune a vidé le trésor d’un empereur, — Achmèdié aux cent dômes semblables à des bulles de marbre ; — Méhmèdié, que le Sultan Conquérant fit robuste ; — Suléimanié, que le Sultan Magnifique fit pompeuse ; — Bayazidié, choisie par les pigeons d’Allah ; — Shahzadé, qui expie un péché de Roxelane, — tant d’autres. Les coupoles grises s’aggloméraient comme les dunes du désert amoncelées par le simoun ; les minarets pointaient au ciel comme les lances qui conquirent Stamboul au Prophète. Et la ville s’achevait parmi les cyprès noirs du vieux sérail, qui font un linceul mélancolique aux si beaux Kiosks vides de sultanes.

Mais le soleil était absent, et l’âme de Stamboul absente avec le soleil. Stamboul, décolorée et maussade, était comme une ville du Nord.

Tout à coup, le soleil perça les nuages. Je sentis sa caresse chaude sur mes épaules et sur ma nuque, et je vis la mer s’illuminer autour de moi : c’était comme une nappe de rayons qui se répandait sur l’eau, et courait, plus vite que le caïque, vers Stamboul. L’ombre fuyait devant, et la ville fut conquise d’un seul bond par l’assaut du soleil. — Ce fut un miracle. Les palais, les mosquées, les maisons, et chaque pierre des remparts, et chaque feuille des jardins, furent autant d’êtres vivants et frémissants sous la lumière d’or. Dans le ciel bleu, aux pointes des minarets aigus, les croissants de bronze scintillèrent comme des astres ; dans la mer plus bleue que le ciel, toute la ville blanche, verte et violette se refléta comme dans un miroir de saphir. Et par-dessus la Corne d’Or chargée de barques, les collines sacrées d’Eyoub, invisibles tout à l’heure, découpèrent l’horizon d’un profil noble et hardi. — Ce fut un miracle : une résurrection ; une résurrection si prompte, que j’en demeurai émerveillé. — Il avait suffi d’un rayon de soleil…

Pareillement, l’amour de Sélysette Sylva, ensoleillant le cœur de Fierce, métamorphosa d’abord toute sa vie.

À dire le vrai, Fierce n’avait pas encore vécu, puisqu’il n’avait jamais joui ni souffert. C’est d’ailleurs en cette formule d’impassibilité que se résume l’effort des civilisations ; et Fierce, civilisé, avait suffisamment étiolé ses instincts primitifs pour retrancher de sa vie tout ce qui ressemblait à une émotion ; — plus de chagrin ni de joie : des plaisirs et des ennuis, ceux-ci peu différents de ceux-là. — Le cortège des frissons humains ne pénétrait plus ses moelles ; un seul, le plus puissant, le frisson de l’amour, pouvait encore l’émouvoir et le secouer.

Faible secousse, probablement : Fierce, trop cérébral, fut sans doute moins épris que n’eût été l’un des matelots de son navire. Mais il n’avait jamais senti de secousse, même faible ; et celle-ci, faute de comparaison, lui parut violente. Elle révolutionnait la monotonie écœurante de son destin : il en fut surpris et charmé. Il se complut dans cette pensée d’ailleurs inexacte que son amour ressemblait à l’amour d’un jouvenceau très innocent. Et il oublia d’être auto-psychologue, ce qu’il avait toujours été : il vécut sans se regarder vivre. À ce jeu neuf, il apprit à savourer le goût de la vie ; et quoique son palais fût convenablement desséché, il s’émerveilla de ce goût qui lui était nouveau.

Il connut avec délice la joie jeune des espoirs et des chimères, et l’angoisse exquise qui vous serre la gorge à l’apparition de l’aimée. Ses chimères étaient simples d’ailleurs, et ses espoirs modestes : il ne désirait rien que le sourire et l’amitié de Sélysette. Trop de femmes, toutes méprisées, s’étaient succédées dans son lit pour qu’il trouvât souhaitable d’y coucher son unique idole.

Quand Fierce rendait visite dans la villa de la rue des Moïs, — il y allait très souvent, et s’ingéniait en sournois pour trouver seules Mme Sylva et sa fille, — il passait par la grille toujours ouverte, et gagnait le jardin sans traverser la maison. Vers quatre heures, avant la promenade. Mme Sylva ne manquait guère d’aller s’asseoir sous les banians de sa terrasse, et respirer le plein air que les arbres touffus gardaient frais. Là, Fierce trouvait toujours l’aveugle sur son même fauteuil de rotin, ses vieilles mains occupées du même tricot de laine grise, et, toujours fidèle compagne, Mlle Sylva babillant ou lisant à voix haute.

Il était maintenant le meilleur ami, celui qu’on accueillait avec le plus de joie, celui qui jamais n’importunait le tendre tête-à-tête de la fille et de la mère. On lui faisait place, on l’invitait à la promenade, ou l’on prolongeait pour lui jusqu’au soir la causerie intime du jardin. Il contait les nouvelles, on l’initiait aux graves riens de la vie familiale ; il marivaudait avec Sélysette sur un mode taquin qui stimulait joliment la verve et la gaîté de la jeune fille ; et l’aveugle mêlait à tout sa gravité douce, et cette mansuétude exquise des vieilles femmes qui ont beaucoup souffert, mais dont le cœur en loques ne s’est point aigri, et que le deuil et la résignation ont faites meilleures et sublimes.

Parfois, la nuit les surprenait dans le jardin, et Mme Sylva prenait le bras de Fierce pour rentrer au logis. On allumait les lampes, dont la lumière intime mettait aux joues de Sélysette des teintes de perles roses. Et Fierce, avant de partir, priait qu’on ouvrit le piano. Mlle Sylva n’était pas une grande artiste ; mais sa voix, juste et rustique, sonnait si pure qu’on eût dit de l’or vibrant.

De vieilles chansons, des légendes rythmées qui sentaient le barde et le terroir : Fierce, — ironique et dépravé, — écoutait ces refrains candides avec une émotion qui mouillait ses yeux.

Quand il s’en retournait dans la nuit brune, une mélancolie le gagnait, plus lourde à mesure qu’il s’éloignait de la maison chère. La route lui semblait longue et ses jambes lasses ; il appelait parfois un pousse attardé, et, plus à l’aise pour rêver, dans la petite voiture silencieuse, il s’avouait sans honte que tout son bonheur restait prisonnier derrière lui, — là-bas, près de cette adorable fille qui lui avait pris le cœur. Loin d’elle, désormais, que serait sa vie ? Un voyage sans but, très indigne d’être recommencé.

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Les deux tapissiers chinois, — de gras Cantonais à belles queues, leurs bas blancs terminés dans des chaussons noirs à semelles de feutre, — écoutent les ordres de Fierce, dans la petite chambre du Bayard.

— … « Arracher toute la soie grise des murs ; même chose le velours ; — à la place, mettre ça… »

Ça, c’est un crépon de Chine bleu léger, qui a des reflets verts ; — cela vient de Shang-Haï ; Fierce a pris de la peine, pour trouver cette couleur qu’il voulait absolument.

… « Encadrer panneaux avec ça… »

Des manches pagodes décousues de vieilles robes chinoises : sur une bande étroite de satin noir, dix mille papillons brodés pressent leurs ailes bleues, — des ailes de toutes les formes, des bleus de toutes les nuances. Chez le marchand de Cholon, Mlle Sylva s’en était émerveillée.

… « Et bien cacher les clous ; y en a moyen faire pour ce soir, tout fini ? »

Un signe affirmatif ; un sourire sur les faces glabres ; — y en a toujours moyen ; le mot impossible n’existe pas dans la langue commerciale de la Chine.

« Faire attention rien salir. Combien payer ? »

Bref calcul ; bref colloque en patois cantonais ; les carnets de papier de soie sortent des poches. — C’est tant. Il n’y a guère à marchander, parce qu’il s’agit d’un travail à la tâche. Fierce accoutumé le sait. Il acquiesce et s’en va.

Très inutile de surveiller un Chinois qui travaille. Il fera ce qui est convenu, scrupuleusement, et refuserait tout salaire plutôt que d’encourir un reproche.

Maintenant, la chambre grise est devenue bleue, — couleur des yeux de Sélysette. Fierce, content, regarde la nuance amie, — puis s’assied à sa table. Les livres sont encore ouverts à la page laissée : les Chinois méticuleux ont remis chaque chose à sa place exacte.

Ce sont des livres de tactique, des listes de phares, des instructions nautiques. Fierce maintenant sort des tiroirs fermés les plans secrets des batteries et des forts. Il déploie la carte marine du Donaï et des atterrages de Saint-Jacques.

Il s’agit d’une combinaison de blocus. Ce n’est point un travail ordonné. Fierce étudie pour lui-même, pour sa propre anxiété patriotique, les moyens les plus sûrs de défendre Saïgon contre une attaque ennemie.

— « Rien à tenter contre Saint-Jacques, murmure-t-il, à moins de folie manifeste, et vite châtiée… Mais un débarquement par l’Ouest est possible ; — oui. Il faudrait donc, dès la première nuit, briser le blocus ; — briser le blocus, tout est là. Aurons-nous assez de torpilleurs ? »

Il s’interrompt, lève les yeux. Sur le rayon de fer forgé qui lui sert de bibliothèque, ses livres, une collection fort libertine, font maintenant tache avec leur reliure de peluche grise. Il sourit : au temps où il lisait ces choses, quel étonnement, si un sorcier lui avait prédit qu’un jour il remplacerait le marquis de Sade par le commodore Mahan ! Il fredonne :

— « Pour l’amour d’une blonde

D’une blonde aux yeux bleus… »


C’est une chanson de Sélysette. Il s’interrompt, sérieux :

« … Le clair de tout cela, c’est que plus jamais je ne pourrai me passer d’elle… »

Mme Abel, la femme du lieutenant-gouverneur, recevait tous les mardis, de six à sept. Fierce s’y rendait régulièrement, par obligation professionnelle d’abord, — l’aide de camp de l’amiral devait sa visite au second magistrat de Saïgon, — et par goût aussi pour la femme aimable qui était des intimes de Mme Sylva. Mme Abel valait mieux que sa belle fille. Marthe déplaisait à Fierce par sa froideur polie sous quoi disparaissait une pensée toujours inconnue ; tandis que sa belle-mère, nullement sotte ni candide, marquait pourtant à ses amis de la confiance et même de l’abandon.

Un mardi, Fierce se trompa d’heure, et arriva trop tôt. La rue était déserte, les voitures habituelles absentes et le factionnaire tonkinois endormi dans sa guérite. Fierce distrait passa sans rien voir. Le palais du lieutenant-gouverneur de Saïgon imite un temple allemand de la nouvelle Athènes : c’est laid et riche, avec des colonnes corinthiennes. Fierce gravit le perron : les boys annamites le regardèrent avec surprise et le laissèrent entrer : un indigène n’ose pas arrêter un Européen, même sous le toit de son maître ; Fierce arriva sans obstacle jusqu’au salon ; et seulement alors, devant les fauteuils vides, il comprit son erreur : la pendule de la fausse cheminée marquait cinq heures moins cinq.

— « Je suis stupide, pensa-t-il. Que faire ? »

Il songea que peut-être un boy prévenait la maîtresse ; chacun le connaissait dans la maison. — À tout hasard il attendit, prêt à s’excuser. Il flâna dans le salon sans s’asseoir. Les tableaux des murs n’étaient pas intéressants. Il s’approcha du guéridon drapé de broderies tonkinoises, et regarda l’album sorti de sa gaîne, — un bel album de laque, relié à la japonaise ; il toucha la laque du doigt ; elle était épaisse et sans tare, brune, semée de fleurs de pêcher. Il pensa à Nagasaki, d’où viennent ces laques, et à Shirayama-San, qui les fabrique dans sa boutique brune où pépient des mousmés…

… Le Japon joli et net. Sélysette aimerait ce pays…

Il feuilletait l’album ; c’étaient des photographies, des portraits ; les pages tournaient sous son doigt sans qu’il prît garde aux visages reconnus de loin en loin : il méditait de s’en aller sans plus attendre, et regardait la porte ouverte.

Il tressaillit tout à coup : près de fermer l’album il venait d’y voir une photographie de Mlle Sylva.

Il n’en avait jamais vue ; c’était la première. Elle était fidèle et jolie ; il crut voir Sélysette elle-même : il sentit à sa gorge l’angoisse légère qui le troublait toujours dès qu’elle paraissait.

… Sélysette elle-même ; sa robe favorite, échancrée sur des revers de mousseline ; ses cheveux capricieux d’or clair, et son sourire, et la rêverie de ses yeux…

Les stores baissés faisaient le salon sombre.

Fierce, sans hésiter, vola la photographie dans l’album. — Ses doigts tremblaient un peu : il dut se déganter, parce que la carte ne glissait pas bien dans la fente de la page.

Après, il releva la tête, et regarda vers la porte ; des pas s’entendaient au dehors. Il glissa le portrait dans sa poitrine, — sous la chemise, contre la peau : le portrait put entendre le cœur qui battait fort de peur et d’audace ; — et il s’esquiva vite, en voleur qu’il était.

Mais revenu à bord, dans sa chambre bleue verrouillée, il connut une telle ivresse de joie devant ce portrait conquis, — trophée, trésor, relique, — il versa des larmes si folles sur cette Sélysette prisonnière qui partageait désormais sa vie pour toujours qu’une peur superstitieuse finit par le prendre, et qu’il cacheta l’image sous une enveloppe, — comme jadis Polycrate, tyran de Samos, avait sacrifié son plus précieux anneau à l’Adrasteia.