Les civilisés/XX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Librairie Paul Ollendorff (p. 204-206).
◄  XIX
XXI  ►

XX

Par la passe ouest, le Bayard entrait à Hong-Kong sa coque effilée tranchant l’eau sans remous. La foule des sampans et des jonques grouillait pour lui faire place, et les canons des forts répondaient à son salut.

Les montagnes cernaient la rade comme un lac. Dans ce lac, tous les navires du monde semblaient s’être donné rendez-vous, et Hong-Kong était un caravansérail asiatique entre l’Amérique et l’Europe. Dès l’entrée, c’étaient des voiliers à l’ancre le long des falaises, d’énormes trois-mâts chargés de riz, qui reflétaient dans la mer calme leurs coques vertes, roses, blanches ou bleu de ciel, — un bariolage d’aquarelle impressionniste. Après, collés aux premiers appontements des avant-ports, les charbonniers apparaissaient, couleur d’encre, si bas sur l’eau qu’on n’en voyait que les mâts et les cheminées. Eux étaient l’avant-garde des vapeurs, et le gros suivait, éparpillé sur toute l’étendue de la rade ; — des vapeurs laids et sales, quelques-uns se déchargeant avec fracas dans des chalands ou dans des jonques, la plupart inertes et morts comme des usines abandonnées. Les paquebots blancs, luisants comme des yachts, semblaient être çà et là des châteaux parmi ces usines.

Le Bayard avançait, rapide, vers le mouillage des vaisseaux de guerre qu’on apercevait au fond de la rade, bien alignés et orgueilleux.

Des sampans frôlés battaient l’eau à grands coups de godilles. Les voiles de bambous nattés pendaient aux antennes, et l’on distinguait les figures des batelières chinoises, répugnantes sous leurs cheveux lisses constellés de bijoux verts. À leurs pieds, sur les planches malpropres, des bébés jaunes se vautraient au milieu de riz et d’écuelles renversées. Des bouffées nauséabondes sortaient de ces cloaques.

Mais maintenant qu’on approchait, personne ne regardait plus que la terre. Les montagnes de Hong-Kong semblaient jaillir de la mer ; car elles atteignaient d’une seule pente jusqu’à leur cime. En face la côte du continent s’érigeait en plans successifs vers une chaîne bleue qui se mélangeait au ciel, tandis que l’île était taillée raide et droite comme un cratère : les villas qu’on découvrait à mi-hauteur semblaient posées sur le roc comme des oiseaux.

Il y en avait beaucoup, de ces villas. Leurs terrasses étagées peuplaient la montagne. Des chemins en corniches les joignaient, supportés par de grandes arches qui leur donnaient des airs d’aqueducs romains. Un funiculaire effrayant, vertical comme une tour, escaladait le plus haut pic. Et la ville, serrée entre la mer et la montagne, s’étirait à perte de vue le long du rivage, ses maisons bariolées s’accrochant partout où elles avaient prise, et montant à l’assaut des contreforts.

Elle était jolie, cette ville de Hong-Kong, coquettement voilée de grands arbres, et coiffée de sa montagne comme d’un extravagant chapeau vert. Elle vivait d’une vie exubérante, avec ses docks affairés, son arsenal tapageur, ses voitures, ses chaloupes, et ses quais jaunes de Chinois.

L’aspect d’une grande ville maritime surprend et attache. Nul spectacle n’est mieux fait pour s’emparer d’un esprit inquiet ou souffrant, et pour le distraire et le détourner.

Sur la dunette du Bayard, accoudé au plat-bord Fierce regardait venir à lui la ville de Hong-Kong.