Les civilisés/XXX

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Librairie Paul Ollendorff (p. 278-281).
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XXX

Comme une bête blessée à mort qui veut agoniser dans sa tanière, Fierce n’arrêta sa fuite que dans sa chambre du Bayard. Et il s’assit sur le lit, ses coudes sur ses genoux, sa tête entre ses poings.

Il murmura : « C’est fini. » Les mots n’éveillaient d’ailleurs aucune pensée en lui. Le tumulte de sa tête avait été trop violent d’abord : il n’en restait plus qu’un vide total et terrible. Malgré quoi il souffrait effroyablement : son cœur était comme prisonnier d’une myriade de griffes pointues, qui le comprimaient, le crevaient ; et il sentait aux cuisses et au ventre la contraction atroce que seuls connaissent les alpinistes qui ont fait de grandes chûtes. — Quand il eut souffert ainsi plus qu’il n’avait de forces, sa tête glissa entre ses mains, et il s’endormit ou s’évanouit. — Mais dès qu’il se réveilla, il recommença de souffrir.

Il souffrit même davantage, parce que la pensée fonctionna de nouveau sous son crâne. Et l’idée que Sélysette était morte pour lui, qu’il ne la reverrait même pas, — jamais ! — lui arracha un gémissement de torture. Il répéta : « C’est fini, » avec la compréhension nette, cette fois, de toute sa vie fauchée, de sa mort obligatoire. Retomber dans le vice, dans le nihilisme, dans la civilisation, — non. — J’aime encore le vin et les femmes, disait jadis Lorenzaccio ; c’est assez pour faire de moi un débauché, mais ce n’est pas assez pour me donner envie de l’être. — Fierce n’avait plus envie, ni courage.

L’espoir d’un pardon, d’une pitié de Sélysette, il n’y songea même pas : on pardonne un coupable, on a pitié d’un malheureux ; mais on n’épouse pas un faussaire qui a pris le nom et le masque d’un honnête homme jadis aimé. Fierce était ce faussaire, et Sélysette avait constaté le faux de ses yeux. — Quel remède ? — Jamais situation n’avait été si claire. — Fierce ricana d’impuissance et de désespoir : il pouvait écrire, supplier, pleurer ; — c’était fini quand même ; — fini ; — fini. Il se martela le mot dans la cervelle. Après quoi, — pareil au noyé imbécile qui s’use les ongles aux parois lisses de son puits, — il écrivit, il supplia, il pleura. Mais sa lettre lui revint cachetée, et, avec elle, un billet bref dans quoi on lui rendait sa parole, — un billet qu’il reçut sur la nuque, comme les guillotinés reçoivent le couperet.

Il n’avait pas déjeuné ; il ne dîna pas. Sept heures sonnaient, sept heures du soir. Il s’aperçut que tout un jour avait passé, de l’aube à la brune. Dans la nuit grandissante, il frissonna d’être seul ; une peur enfantine le chassa de sa chambre. Le croiseur était déjà muet et obscur. Les clairons avaient rappelé au branle-bas du soir ; l’équipage était sur le pont ; la batterie vide apparaissait grande, basse et lugubre comme une crypte de cathédrale. Fierce, hâtivement, gagna la coupée, s’évada de ce silence et de cette ombre. Sur le quai, la nuit n’était pas encore opaque.

Il marcha d’abord au hasard ; mais ce hasard, sournois, guidait ses pas vers la rue des Moïs, — et quand il vit où il allait, il eut encore peur et fit demi-tour. Cette fois, il chercha la maison de Mévil : sa détresse avait besoin d’un secours, n’importe lequel.

Mais Mévil n’était pas chez lui. Fierce vit la grille ouverte, et les boys sur le pas de la porte, en groupe étonné et inquiet. Le maître, sorti seul après la sieste, n’avait point laissé d’ordres et n’était pas rentré.

À pas lourds, Fierce recommença d’aller. Il avait cherché Mévil, il cherchait Torral ; — il cherchait une main à quoi s’accrocher.

Il traversa la rue Catinat, et des gens qui couraient le bousculèrent, — sans qu’il y prît garde. — Un tumulte régnait dans la ville, — qu’il ne remarqua pas. — La foule, nombreuse toujours après le crépuscule, semblait agitée d’une émotion qui allait croissant. Au loin, vers l’hôtel des postes où s’affichent les télégrammes des agences, un flux de peuple se précipitait, avec des cris et des bras levés ; c’était la rumeur d’une émeute. Des estafettes galopaient, des crieurs de journaux hurlaient, et leurs feuilles arrachées étaient brandies comme des drapeaux. Une fièvre anxieuse gagnait jusqu’aux Chinois, qui oubliaient leur labeur infatigable pour discourir sur le seuil des boutiques, — jusqu’aux femmes blanches tirées de leur indolence créole, et qu’on voyait nu-tête et décoiffées, courant aux nouvelles. Saïgon, balayé par un vent mystérieux de folie et de panique, semblait s’éveiller tragiquement de son far-niente éternel.