Les dépaysés/Le Départ

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Éditions Édouard Garand (p. 48-62).


LE DÉPART




NOUVELLE ACADIENNE


Leur maison était aux flancs d’un monticule. À droite s’étendait un verger. Dans la saison des fleurs, l’âme des pommiers entrait par les croisées ouvertes. De l’autre côté, un ruisseau courait sur les cailloux qui riaient aux caresses de l’eau. Un peu à l’écart de la grande route, cette maisonnette et ses dépendances noyées dans la verdure et la solitude formaient un tableau d’une limpidité reposante.

Au moment où commence notre récit, l’hiver était parti par delà les horizons et le printemps était descendu des collines avoisinantes épandant la chaleur sur son passage et verdissant la plaine. Déjà, mille petites plantes harmonieuses couvraient le sol dans leur désir de vivre. De petits insectes aux yeux étoilés regardaient avec étonnement la prodigieuse hauteur de ces brins d’herbe et s’exerçaient sans cesse à y grimper pour avoir une meilleure vue de l’univers. Quelquefois, du sommet de ces formidables pyramides, ils se parlaient entre eux le plus haut qu’ils pussent, car les crépitements du sol couvraient leur voix argentine. Des scarabées et des mouches, nés récemment, patinaient à la surface du ruisseau, épris de leur image qu’ils cherchaient à embrasser. Dans la cour, près de l’étable aux portes ouvertes, des vaches rousses gambadaient d’allégresse et humaient la lumière rose. Des moutons, tout dépaysés d’être tondus, fafouillaient dans les herbages secs. On entendit des brindilles craqueter sous leur dents menues. Il y avait des poules éparpillées un peu partout dans la cour. Quelques-unes étaient montées sur une herse, d’autres trônaient sur les brancards d’une charrette, plusieurs picotaient de petites pierres brillantes qui, elles aussi, se réjouissaient de pouvoir devenir la blanche coquille des beaux œufs ronds. La vie circulait abondante dans cette tiédeur printanière.

Dans cette cour mise un peu en désordre par les préparatifs des semailles, et où tant d’existences jouissaient, un vieillard courbé achevait de réajuster les pièces d’une charrue. On ne distinguait pas ses traits absorbés par le travail, mais ses mouvements lents et fébriles annonçaient un septuagénaire. Vêtu d’un pantalon d’étoffe rude et d’une blouse de cotonnade bleue, chaussé de longues bottes qui laissaient entendre un frottement de cuir lorsqu’il marchait, il complétait dans ce décor tout un poème champêtre. La charrue presque prête, encore rouillée de sa longue réclusion d’hiver, semblait désireuse de déchirer le sein de la terre, notre mère commune. Et le vieillard pensait :

« J’aurai bientôt fini. Paul pourra commencer à labourer cet après-midi. L’enclos du nord est en bonne condition. »

Et il voyait en esprit des champs de blé et d’avoine, tumultueux d’opulence dans les chaudes journées du mois d’août.

Ce vieillard, né ici, y avait passé toute sa vie à compter les saisons et les espérances que chacune d’elles promettait. Il aimait cette ferme qui avait appartenu à sa famille depuis plusieurs générations. Il en connaissait tous les plis et tous les vallonnements. Elle avait pour lui un langage qu’il comprenait. Les retours réguliers des semailles, des moissons et du sommeil d’hiver avaient été tous les espoirs de sa vie. Il y avait vécu heureux, sans revers et sans grandes épreuves. Et maintenant qu’il s’apprêtait à la léguer à son fils, les événements de la Grande Guerre assombrissaient ses vieux jours.

Le Gouvernement canadien venait de voter la conscription. Son fils Paul était d’âge d’être conscrit. On l’avait même notifié de paraître à l’appel général. Des amis, au nombre desquels le curé de la paroisse, avaient fait des instances auprès des autorités pour qu’il restât au pays, étant le seul soutien d’un vieux père, d’une vieille mère et d’une sœur unique, le seul qui pût vaquer aux travaux de la ferme. Que deviendraient nos terres, avait-on dit, si tous nos bras valides s’en allaient ? On n’avait pas encore répondu à cette requête et toute la famille attendait avec anxiété.

Le vieillard était tout à ses pensées. La perspective de ce départ probable le hantait et l’oppressait. La guerre avec toutes ses fatalités lui enlèverait-elle son fils définitivement ? Et il se voyait seul à soixante-dix ans, gardien impotent de cette ferme anxieuse d’être remuée par des bras jeunes et vigoureux. Il entrevoyait la nécessité de laisser passer à des étrangers cette propriété, héritage de tant de générations qui portaient son nom. Ces sombres pensées, qui rendaient ses mains plus tremblantes et retardaient son travail, lui apportaient le témoignage irréfragable de son âge et de son incapacité. Il se démenait cependant pour se tromper lui-même et finir la besogne commencée, lorsqu’un jeune homme brun et superbe dans la lumière dorée ouvrit la barrière pour entrer dans la cour. Le bruit du montant sur le sol fit regarder le vieillard.

« Tiens, c’est Paul », se dit-il. Et il se redressa pour le voir venir. Il était beau avec son visage mince encadré d’une barbe blanche en collier, regardant avec orgueil celui qui approchait. Il y voyait sa jeunesse, sa force et toutes ses années de labeur, les seules joies de sa vie. Paul était vêtu un peu comme son père, mais au lieu de longues bottes, il avait des souliers hauts d’où sortaient des bas de laine bleue foncée montant jusqu’aux genoux ; il portait une chemise également de lainage bleu, dont le col lacé par de menues liettes et ouvert laissait voir une gorge forte et brunie par l’air et le soleil. Des yeux fermes et doux regardaient droit devant eux résolument. Lorsqu’il fut à quelque pas du vieillard, il lui dit :

« Vous avez déjà fini, père ? »

« Oui », répond celui-ci. « Nous pourrons commencer les labours aujourd’hui même. »

« En effet, continue le jeune homme, je viens de voir la prairie du nord. La terre est à point, ni trop sèche, ni trop mouillée. Je vais voir si les chevaux ont ce qu’il leur faut pour commencer cet après-midi. »

Il se dirigea vers l’écurie et y entra. Dans les hautes stalles, deux bêtes magnifiques à l’encolure robuste, des touffes de poil aux pattes, la tête dans leur musette, mâchaient un reste d’avoine et piaffaient d’impatience de n’être pas dehors. Paul les flatta de la main sur la croupe, et leur dit : « C’est pour cet après-midi. Vous êtes prêts ? »

Les bêtes le regardèrent de leurs bons yeux dociles, se mirent à ruminer, agitant la chaîne de leur licou et continuant leur rêve de grandes prairies d’herbe tendre et odorante.

Comme Paul sortait de l’écurie pour retourner vers son père, Marthe, sa sœur, ouvrit la porte de la maison, et sur le seuil, se faisant un cornet de ses mains, leur cria que le dîner était prêt.

Le père et le fils sans parler se dirigèrent vers la maison. La pièce où ils entrèrent était carrée, aux murs rugueux blanchis à la chaux. D’un côté, il y avait une croix noire entourée d’images de saints, d’un calendrier ecclésiastique ; de l’autre, une corniche où était l’horloge, avec, à droite, un portrait de Laurier et à gauche celui de la reine Victoria. Cette pièce servait de cuisine, de salle à manger et de salle de famille. Près d’une fenêtre, il y avait un rouet où était assise une petite vieille femme toute menue, alerte, coiffée d’une capuche blanche soigneusement frisottée qui couvrait des cheveux d’un blanc de neige. Le rouet ronflait, et de ses vieilles mains gercées elle étirait la laine qui s’enroulait sur le fuseau. En voyant entrer les deux hommes, elle arrêta la roue, accrocha le brin de laine au montant et se leva. Ses mouvements étaient pleins de vivacité malgré son grand âge.

« Le dîner est prêt, dit-elle, nous allons nous mettre à table. » Le père et le fils s’étaient tout de suite approchés de l’évier et se mirent à pomper de l’eau pour boire et se laver les mains à une grosse pompe de fer qui grinçait à chaque coup. Ensuite, tous les quatre firent le signe de la croix, dirent le bénédicité, et s’asseyèrent. Sur la table, dans la soupière fumait une soupe aux choux ; à côté étaient un plat de pommes de terre fleuries, un gros morceau de lard et une tarte aux pommes. Le père allait découvrir la soupière lorsque la vieille dit :

« À propos, Paul, il y a une lettre pour toi. Le garçon de Pierre Gauthier est allé au village, est arrêté au bureau de poste, et en a emporté une lettre. Marthe, veux-tu aller la chercher, elle est sur la corniche de l’horloge. »

Marthe se leva, prit la lettre et la tendit à son frère. Le père s’était arrêté de servir, et toute la famille, la tête penchée en avant, attendait avec anxiété. Paul lut la lettre tout bas, et la pliant doucement il se dit comme à lui-même :

« Je m’en doutais. »

« Quoi ! reprirent ensemble le père et la mère, ils refusent. »

« Oui, ils refusent mon exemption et me somment de paraître devant le bureau militaire dans deux semaines. »

Le dîner fut tout à coup assombri. On eût pu remarquer que les mains de la vieille mère tremblaient davantage. Et elle se contenta de dire :

« J’avais pourtant bien prié et bien espéré. »

Le repas se continua morne et silencieux. Les paysans n’ont guère de mots dans les grandes circonstances de la vie. Ils se renferment dans leurs chagrins et souffrent tout bas. Après avoir dîné et s’être reposé un peu. Paul amena les chevaux qui se mordillaient entre eux, par taquinerie sans doute, pendant qu’ils les attelait à la charrue, et alla labourer. Pendant ces deux semaines qui lui restaient il travailla ferme, voulant finir les semences avant son départ. Son vieux père le suivait quelquefois aux champs, mais sentait bientôt ses forces à bout. Ce dernier coup avait miné le peu de vigueur qu’il avait.

Il fut résolu qu’on prendrait de l’aide pour faire la fenaison et la récolte des grains. Mais l’obsédante pensée de ce départ et de tout ce qu’il comportait de fatalités achevait de déprimer le vieillard. À table, il ne mangeait guère plus, et la nuit, le sommeil le fuyait pourchassé par la même pensée. Il se levait, allumait sa pipe et songeait tristement dans l’obscurité. Cet homme et cette femme, qui ne s’étaient jamais caché la moindre pensée, se cachaient mutuellement leur chagrin. Chacun souffrait à la dérobée, en silence, à l’insu de l’autre. Cette vieille femme profitait des absences de son mari pour pleurer doucement, et lorsque la douleur oppressait trop celui-ci, il s’en allait dans les champs. On ne parlait pas de ce départ dans la maison, excepté lorsque les deux hommes étaient dehors, la mère demandant quelquefois à Marthe si Paul avait dit quelque chose, si son père avait parlé. Et les deux femmes continuaient leur besogne, en silence. Cette vieille femme que tant de durs travaux n’avaient pu courber ni lui enlever la jeunesse de ses mouvements, était maintenant bien terrassée et tremblante. Deux semaines avait suffi pour accomplir ce que tant d’années n’avait pas fait.

Paul se préparait toujours secrètement. Le jour du départ arriva. Tout se passa sans crise et sans cri. La vieille mère se pendit au cou de son fils et appuya ses lèvres aux siennes de toutes ses forces usées et le regarda ardemment. Il mit la main sur cette tête blanche et dit simplement :

« Je reviendrai bientôt, mère. »

Il embrassa sa sœur et monta dans la voiture qui devait le mener à la gare et que son père conduisait. Lorsque les roues eurent fait entendre leurs derniers grincements sur les sables de l’allée qui tournait au coin de la maison, la vieille mère s’effondra sur un escabeau près de la porte et les larmes retenues à force de volonté commencèrent à s’échapper. Elle pleura sans plus se soucier du désordre de ses vêtements, sa capuche blanche de travers, ses minces cheveux descendant dans les yeux et se mouillant de ses larmes. Marthe s’approcha, mit un genou en terre, et l’enlaçant de ses deux mains, murmura :

« Il a dit qu’il reviendrait bientôt. »

Ces paroles prophétiques la ranimèrent et lui communiquèrent soudain une force inconnue. Elle se mit à la fenêtre et regarda la route par où était parti son fils. Elle était unie et morne. Lui rendrait-elle son enfant ? Et par un rapide déplacement de pensée, elle le voyait revenir glorieux, sain et sauf, et se levait pour aller à sa rencontre. Tout à coup, l’affeuse certitude la ramena à l’angoissante réalité. Le champ à droite que Paul avait labouré, semé, hersé, lui parut si triste qu’elle se figura qu’il refuserait, en signe de deuil et de protestation, de croître le grain qu’il y avait jeté. Près de la maison, au détour de l’avenue qui aboutissait au grand chemin, était une grosse roche. Elle était là depuis des temps immémoriaux, bien avant que cette maison fut bâtie. Elle s’était réjouie dans sa conscience lorsque l’ancêtre était venu s’établir près d’elle. Les pierres sont encore les amies des hommes. Depuis, elle avait vu passer plusieurs générations d’enfants qu’on portait au baptême, et plusieurs générations d’hommes et de femmes qu’on emportait dans un cercueil au cimetière. Combien d’enfants, parmi lesquels était Paul, étaient venus jouer sur elle. Et l’hiver elle s’encapuchonnait de neige. Mais ce départ était le plus triste de tous. C’est pourquoi la mère comprit que la pierre s’attendrissait aussi.

Le père revint seul. La séparation entre lui et son fils s’était passée comme se passent ces sortes de séparation entre hommes de leur classe, sans démonstration bruyante. Le vieillard détela la voiture, alla mener le cheval au clos, besogne qu’on ne lui eût pas laissé faire si Paul avait été là. Il se sentit éperdûment seul à la fin d’une longue vie, tandis que la ferme de tous les siens vallonnait au loin et réclamait un amant jeune et robuste.

Les premières semaines s’écoulèrent lentes et désolées. Le foyer était vide et la maison déserte. Quelquefois, le père ou la mère se trompaient ; ils disaient Paul et se retournaient la tête dans la pudeur de leur chagrin.

Le temps était magnifique, entremêlé de pluies bienfaisantes. Des champs semés, mille feuilles d’un vert tendre jaillissaient et se disaient entre elles : « Que c’est bon de naître ». Les foins, eux, étaient abondants et touffus. Les trèfles commençaient à fleurir. Ces floraisons odorantes attiraient de gros bourdons ventrus qui arrivaient on ne sait d’où dans un nimbe de musique et d’or fluide. Ils se plongeaient dans les grappes de trèfles pour se rafraîchir de leur longue course. Et dans le fouillis de mille petites plantes, vivaient, aimaient, et travaillaient toutes sortes d’insectes, dont quelques-uns avaient des yeux énormes, d’autres des ailes plus légères que la gaze, et d’autres des pattes si longues pour leur corps svelte. Quelquefois, ils s’arrêtaient pour se saluer du bruit de leurs antennes et reprenaient bien vite leur tâche. Des couleuvres toutes couvertes de joailleries couraient silencieusement sur ce tapis moelleux. Elles s’arrêtaient appuyées sur le bout de leur queue et exploraient l’espace. Elles étaient belles comme des rivières de perles. Après s’être orientées, elle reprenaient leur course ondulante dans cet océan de verdure. Il y avait aussi des grenouilles, vertes émeraudes sautant à la poursuite de moucherons qu’elles engluaient de leur langue pâteuse. Lorsqu’elles étaient bien repues, elles s’arrêtaient, la respiration langoureuse, les yeux en extase au soleil clarillonnant. Quand le soir venait, elles regagnaient les étangs pour orchestrer le poème de la nuit. Les oiseaux aussi étaient bien affairés. Un d’eux, sans doute, contait des histoires bien gaillardes, car c’était dans les arbres un fou rire.

Les foins allaient atteindre leur maturité. Le vieillard avait cherché partout des hommes pour l’aider, mais il n’avait trouvé personne. Tous les bras valides étaient partis, et ceux qui restaient ne pouvaient guère suffire à la besogne de leurs propres travaux. Le vieillard se mit courageusement au travail. Lorsque les faux chantaient à tous les coins de l’horizon, on pouvait voir un vieillard se démenant dans des prairies de foin qui l’inondait de leur opulence.

Malgré ses efforts, il ne put tout l’engranger ; beaucoup fut perdu dans les champs, gâté par les pluies. Il en fut de même de la moisson des grains. Que d’épis perdus, parce que il n’y eut pas de bras vigoureux pour les faucher !

Des voisins désireux depuis longtemps d’acquérir cette belle propriété, profitant du désarroi de la famille, vinrent offrir au vieillard de l’acheter.

« C’est à Paul, » avait-il dit.

À la maison, les lettres fréquentes de l’absent soutenaient les espérances et les courages. Du camp canadien, de l’Angleterre, de France, des tranchées, il écrivait des lettres assidues, un peu toutes semblables, comme en écrivent les paysans, mais entre les lignes desquelles se lisent l’affection et les souvenirs de la maison paternelle. Elles étaient avidement scrutées par tous les membres de la famille jusqu’à ce qu’on les sût par cœur. Cependant, la vieille mère avait vieilli si rapidement que ses forces et sa mémoire s’en allaient sans paraître vouloir revenir. Le tremblement de ses mains et de sa tête s’était accentué à être maintenant continuel. Elle ne pouvait plus vaquer aux travaux sédentaires, tel que coudre, filer, qu’elle faisait depuis quelques années. Elle passait toutes ses journées à la même fenêtre, égrenant machinalement son chapelet. Quelquefois, oubliant qu’elle n’était pas seule, elle le récitait à demi-voix. Marthe constatait avec douleur qu’elle passait des mots. Elle ne disait plus que “Je vous salue, Marie, pleine de grâce” répété indéfiniment, sans jamais terminer la Salutation Angélique. Or, au commencement d’octobre, elle fut si faible qu’elle ne pût se lever. Elle n’interrompait plus sa prière jamais finie à laquelle elle mêlait le nom de Paul, Paul, un nombre innombrable de fois.

Le vieillard revenu des champs venait s’asseoir au chevet de la malade et lui demandait : “Comment te sens-tu, Adélaïde ? ”

Elle répondait invariablement : « Je me sens mieux. Je me lèverai demain et commencerai à filer de la laine pour faire un gilet pour Paul. Il reviendra cet hiver et il aura besoin d’un gilet chaud. »

Il la regardait avec attendrissement et ajoutait : « En effet, il sera bien content. »

Elle languit ainsi tout le mois d’octobre au bord de l’enfance avec des moments de lucidité extraordinaire. À la fin du mois, on reçut une dépêche des autorités militaires annonçant que Paul avait été sérieusement blessé. On voulut cacher la fatale nouvelle à la malade, mais habituée aux lettres régulières, elle commençait de s’inquiéter. Ses craintes prirent des proportions alarmantes au point qu’elle exagérait quelqu’accident qu’elle pressentait d’une façon morbide. Elle s’imaginait qu’il était agonisant, seul, sur un champ de bataille, pendant de longues heures, sans que personne ne vînt à son secours, ou encore qu’il était mort dans les plus atroces souffrances, sans soins, loin de sa mère et de son père. Ces imaginations macabres la jetaient en une si grande détresse qu’il fallut lui dire toute la vérité, moins terrible. Elle se contenta d’ajouter :

« J’avais pourtant bien prié et bien espéré, » et tomba dans un marasme complet.

À deux semaines de la dépêche, on reçut une lettre de la garde-malade qui soignait Paul. Cette lettre disait en termes qui cherchaient à être discrets que l’état du jeune homme était très grave et ne laissait guère d’espoir. Une fièvre maligne semblait vouloir se déclarer. On n’en parla pas à la vieille mère. Mais le soir du même jour, un soir de pluie lente, elle fut prise de défaillance. On appela des voisins. On passa toute la soirée près du lit de la mourante. Son âme s’échappait de son corps comme la lame que l’on tire lentement du fourreau. Vers minuit, elle tendit la main à son mari et à ses enfants. Une seule put répondre à son embrassement. Les assistants virent une larme perler à ses paupières et doucement, sans effort, son âme glissa dans l’éternité et sans doute s’envola vers les Flandres et les hôpitaux du front pour voir et bénir le fils que son corps avait engendré. Des voisins l’ensevelirent. Dans les draps blancs elle ressemblait à une statue. On eût pu croire qu’elle respirait encore, car on croyait voir se soulever la poitrine où étaient jointes ses mains aux nerfs saillants, ouvrières de tant de travaux. La figure mince, avec aux tempes un lacis bleuâtre, était aussi blanche que sa coiffure et le suaire qui la couvrait. Deux cierges répandaient une morne clarté autour d’un crucifix naïf. On entendait toujours la pluie sur le toit. Marthe et son père passèrent la nuit à veiller, à prier et pleurer. Le surlendemain, la grosse pierre près de la maison vit passer un cercueil et un cortège plus triste que tous les autres, composé seulement d’un vieillard, d’une jeune fille et d’étrangers. Et un vieillard et une jeune fille seuls revinrent à la maison.

Les premiers jours on eût pu croire que la morte n’était qu’à demi partie. Son souvenir remplissait cette demeure. À chaque instant on croyait entendre sa voix qui appelait. Le vieillard lui-même, miné par tant de coups successifs, ne pouvait plus guère vaquer aux travaux de la ferme. Des voisins serviables étaient venus l’aider à établer ses animaux, et revenaient à tour de rôle faire le ménage journalier. Ceux qui convoitaient cette belle propriété avait fait de nouvelles propositions en y mettant des conditions des plus alléchantes. Ils laissèrent entendre au vieillard que la ferme se détériorait par le manque de soins, et que les blessures de son fils ne donnaient que peu d’espoir à un retour. Le vieillard avait répondu résolument : « C’est à Paul ».

L’hiver passa ainsi. On avait reçu d’autres nouvelles du jeune homme. Il semblait se remettre lentement. Au printemps, bien qu’encore souffrant, sa santé trop précaire pour qu’il pût jamais retourner au front, laissait entrevoir la possibilité d’un retour prochain au pays.

Mais le vieillard, lui, était dans un état voisin de l’incapacité absolue. Il ne sortait presque plus de la maison. On avait cherché en vain un domestique. Les voisins, occupés à se préparer à leurs semences, ne pouvaient plus venir et vaquer aux travaux les plus urgents. Marthe, tout entière à son père qui à présent gardait le lit, ne pouvait pas, elle aussi, surveiller les choses du dehors. La ferme était dans un désordre complet. Il fallait relever des clôtures renversées par les neiges de l’hiver et pourvoir à mille détails qu’occasionne le retour du printemps.

On était venu renouveler au vieillard l’offre d’acheter sa terre. On alléguait, cette fois, que son fils si sérieusement blessé, même rétabli, ne pourrait plus faire les durs travaux de culture, qu’il vaudrait mieux pour lui se retirer au village et s’occuper d’un négoce plus facile.

Le vieillard avait répondu fermement :

« C’est à Paul. »

On était au commencement de juin et le vieux père était bien malade. Son grand âge ne laissait plus d’espoir. Un midi, il fut pris d’une attaque de paralysie qui affectait tout le côté gauche. Chaque jour, le mal progressait en gagnant la région du cœur.

Sur ces entrefaites, on reçut une dépêche de Paul qu’il s’embarquait pour le Canada. On calcula qu’il lui faudrait dix à douze jours pour traverser. Le vieillard dit :

« C’est tout ce que je demande au bon Dieu de le revoir. »

Le septième jour, ses forces commencèrent à diminuer considérablement. « Mon Dieu, accordez-moi ces quelques heures qui me séparent de lui. » Ce fut sa dernière prière. Le soir même une nouvelle attaque le rendit inconscient. Pendant douze heures on n’entendit plus que sa respiration haletante. Et il expira.

Paul n’arriva que le surlendemain des funérailles. Il trouva à la maison Marthe avec une voisine qui restait avec elle depuis la mort de son père. Il comprit du coup toute l’étendue de son nouveau malheur. Il alla d’une pièce à l’autre, entra dans la chambre où il était né et où étaient morts ceux qu’il cherchait en vain. Il comprit leur voix, et revint vers Marthe :

« Sais-tu, lui dit-il, où sont mes habits de travail ? »

Marthe se leva et alla les lui chercher. Il s’en revêtit et sortit travailler sur la ferme.