Les erreurs de l’Église en droit naturel et canonique sur le mariage et le divorce/23

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XXIII


Il est donc faux, absolument faux en fait, que le mariage remonte à Jésus puisque pendant onze siècles nombre d’écrivains ecclésiastiques ne reconnaissent que deux sacrements : le baptême et la cène, qui seuls remontent à Jésus, ont dit Saint Augustin et Saint Isidore de Séville.

M. l’abbé Paoli, dans un ouvrage bien fait et où il y a incontestablement beaucoup de travail et de recherche, dit que Moïse a « raconté dans la Genèse l’institution du mariage ». Malheureusement la Genèse n’a pas été écrite par Moïse, au moins dans sa forme actuelle, qui ne remonte qu’au retour de la captivité de Babylone. Ce sont les prêtres du temps qui ont recomposé le Pentateuque. Le fait n’est plus contesté que par ceux qui ont intérêt à repousser la vérité historique. La Genèse eût-elle été écrite par Moïse le caractère purement légendaire de plusieurs de ses parties, ou des détails qu’elle donne sur nombre de points, lui ôteraient déjà presque toute autorité comme livre historique. Comme livre scientifique elle n’en a clairement aucune. On n’y trouve que les notions de l’ignorance de l’époque. Si au moins ce qu’on y lit était original on pourrait trouver dans ce fait une base rationnelle à l’autorité qu’on lui attribue. Mais malheureusement encore tout ce qu’on y trouve paraissant avoir de l’importance à ceux qui la lisent sans esprit critique — comme la création des mondes, des animaux, de l’homme — est copie de documents plus anciens. Et ce qui est mieux encore c’est que ceux qui se cramponnent à la Genèse comme écrit inspiré se moquent sans merci des idées qui ont été copiées dans ce livre, quand ils les lisent ailleurs. Chez les autres ces idées sont absurdes. Chez eux elles sont inspirées. Chez les païens elles viennent du diable. Chez eux elles viennent de Dieu. Eh bien ! pour l’amour de Dieu, que l’on nous offre donc des choses sensées, acceptables ! Que l’on ne base donc pas ce qu’on assure être la vérité certaine sur des notions, des affirmations, que l’on trouve niaises ou diaboliques chez les autres, et dont on s’est emparé parce qu’on n’a pas pu trouver mieux. S’il était vrai que Moïse eût écrit la Genèse dans sa forme actuelle : s’il était vrai qu’Adam ait été le premier homme, s’il était vrai que le sacrement dans sa forme actuelle remontât réellement à Jésus, M. l’abbé Paoli aurait pu prétendre, avec quelque couleur de vérité, que de sa nature « le mariage est un contrat religieux ». Mais aussi, si Adam n’a pas existé à l’époque où le place la généalogie de Luc, ou Luc n’a pas été inspiré ou toutes les prétentions de M. l’abbé Paoli sont fausses. Que M. l’abbé Paoli veuille bien nous dire laquelle des deux Alternatives il choisit. Je suis curieux de voir à quel distinguo il aura recours pour concilier deux inconciliables.

Il serait vraiment temps que l’on renonçât à affirmer des choses démontrées incorrectes aujourd’hui. La science des collèges ecclésiastiques de nos jours est la contradiction formelle de la vraie science, que le clergé ne veut pas permettre d’étudier. On a abandonné l’idée que l’ensemble de l’univers ait été créé de rien il y a 6.000 ans. Mais jusqu’au siècle actuel on décrétait d’impiété et d’athéisme ceux qui n’admettaient pas cette énorme bourde de l’ancienne ignorance. D’après la Bible il faut y croire. Mais après les démonstrations scientifiques modernes, et d’après le simple bon sens des choses, il faut la lâcher. Reste Adam. Ah ! pour celui-là, il n’y faut pas toucher. Il est la base de notre système. Que l’on nous dise tant que l’on voudra que les grandes pyramides remontent à au moins 7.000 ans d’aujourd’hui, et le grand sphinx à probablement 8.500 ans, et qu’Adam ne peut pas même être placé à 6.000 ans d’aujourd’hui par la généalogie de Luc, tout cela ne signifie rien pour nous, parce que sans Adam tout tombe et que nous ne voulons pas mourir. Ainsi accumulez telles démonstrations et telles preuves de fait que vous voudrez ; ayez cent fois raison aux points de vue scientifique et historique, peu nous importe ! Nous ne pouvons pas lâcher Adam puisque nous vivons de lui.

Voilà la grave extrémité où l’on se trouve acculé et qui explique les furieuses résistances dont nous sommes témoins.

Mais les choses étant ainsi, est-il bien juste que l’on reproche si amèrement aux gouvernements de ne plus accepter toutes les prétentions ecclésiastiques quand ils voient qu’elles remontent toutes aux temps où l’on ne savait rien de ce que l’on sait aujourd’hui ? Les gouvernements n’empêchent pas l’Église de se défendre de son mieux mais ils ne pourraient pas non plus, le voulussent-ils, faire taire ceux qui maintiennent la vérité historique et la vérité scientifique contre cette grande institution qui les méconnaît par nécessité d’existence.

Au reste M. l’abbé Paoli n’a fait que répéter et commenter avec talent les assertions de Léon XIII dans son encyclique Arcanum du 10 février 1880. Le pape y affirme que « le mariage est sacré par son essence, par sa nature, par lui-même, et qu’il ne peut être régi par la puissance séculière ».

Eh bien j’admets avec empressement que Léon I est un homme très éminent, de grande valeur personnelle, de hautes qualifications intellectuelles, et restera l’une des gloires les plus pures du Saint-Siège. Il est depuis longtemps reconnu qu’il est dix fois supérieur à son prédécesseur en instruction, en jugement, en clairvoyance et en science ecclésiastique. Et ce qui prouve la rectitude de mon appréciation c’est que le malheureux Pie IX, jugeant erronément les hommes comme il avait toujours erronément apprécié les choses, a dit presqu’au moment de sa mort que l’avènement du cardinal Pecci à la papauté serait la ruine de l’Église. Or tout le règne du successeur de Pie IX s’est passé à essayer, sans le dire, de voiler, corriger, faire oublier la politique imprévoyante et casse-cou de son prédécesseur. Il lui a fallu faire des prodiges d’habileté pour ne pas paraître le condamner explicitement tout en donnant une direction toute différente à la course du navire.

Mais un homme, quelque éminent qu’il soit, ne peut changer en vérité l’erreur historique ou la négation des choses acquises à la science. Une définition comme celle que l’on vient de lire produit naturellement un immense effet sur la grande masse catholique qui juge d’après les paroles du pape et non par suite d’étude spéciale des questions. Mais malheureusement cette belle et éloquente définition ne tient pas contre les faits tels qu’ils sont.

L’essence du mariage ne résidant que dans le consentement des époux, l’institution peut bien être considérée comme sacrée or droit naturel, mais elle n’est pas sacrée en religion au sens propre du mot. La même chose au sujet de la définition : sacré par sa nature. Sa nature ou objet c’est la propagation de l’espèce. Il n’y a rien là de religieux per se. L’institution doit être considérée sacrée au point de vue familial, au point de vue social, mais là encore la religion n’intervient que pour sanctifier, selon ses adeptes, et non pour créer, puisque le mariage existe sous tous les cultes. Jusqu’en 862, l’Église n’avait aucune juridiction exclusive sur le mariage, et comment s’est-elle enfin emparée de cette juridiction exclusive ? En s’appuyant sur des documents déclarés faux en 1786 par Pie VI. Sûrement il n’y avait rien là de sacré. Et puis, comment peut-on prétendre que le mariage est sacré par son essence et par sa nature, quand les écrivains de l’Église ne l’ont définitivement reconnu comme sacrement qu’au bout de onze siècles ? Ceux qui ont étudié l’histoire de l’Église pour s’éclairer et non pour s’aveugler savent que la papauté n’a jamais tenu le moindre compte de la vérité historique dans ses définitions ou ses décisions, mais seulement des besoins du système. Ses nombreuses décisions contradictoires montrent qu’elle se préoccupait surtout des exigences du moment. Gratien explique au long le pourquoi de décisions différentes en un siècle de celles des siècles précédents. Sur cette question comme sur quelques autres Léon XIII s’est trouvé forcé d’affirmer des choses qui ne sont pas historiquement exactes. Il parle aussi de l’institution divine du mariage en la personne d’Adam et d’Ève. Si ce ne sont pas des personnages réels que vaut l’assertion ? Nous avons vu ce qu’il en faut penser.

Il n’est pas contestable que pendant plusieurs siècles le prêtre a été considéré comme ministre du sacrement. Il ne l’est plus aujourd’hui. Or l’Église se trompe actuellement ou elle se trompait autrefois. Et elle s’est donné doublement tort puisqu’ayant renonce pour ses prêtres à leur qualité de ministres du sacrement elle devait également renoncer au conjungo qu’elle a maintenu pour ne pas paraître se déjuger. L’éminence personnelle de Léon XIII ne peut prévaloir contre pareilles contradictions dans les faits et dans la tactique des différentes époques.