Les formes irrégulières basques gauntza, etc., Julien Vinson

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LES FORMES IRRÉGULIÈRES BASQUES
GAUNTZA, ZAUNTZA, DAUNTZA

M. Georges Lacombe a posé, l’an dernier, une question intéressante : pourquoi le verbe etzan « être couché, gésir » dont le présent singulier est natza, hatza, datza, fait-il au pluriel gauntza, zauntza, dauntza ? D’où vient cet u, d’où vient ce n ?

Schuchardt a répondu que l’u vient d’une confusion de forme, après une confusion de sens, avec ago « demeurer » ; il est certain que ago se contracte en au (et eu) et qu’on a, par exemple, gaude « nous demeurons ». Quant au n, il aurait passé de l’imparfait au présent. Je m’étais contenté de dire que gauntza, etc., pouvaient être des formes d’imparfait indéterminé ; mais je m’étais mal expliqué, puisque mon explication a paru obscure à Schuchardt.

Le prince L.-L. Bonaparte a dit, le premier, que le n final n’est pas la caractéristique de l’imparfait ; mais l’argument sur lequel il s’appuyait est sans valeur. Les dialectes aezcoan et haut-navarrais méridional ont bien les imparfaits sans n, mais ils disent nue « je l’avais », zue « il l’avait », où la voyelle épenthétique e montre que les primitifs nuen et zuen ont été en usage. Mais le fait résulte de l’étude générale du verbe et notamment de formes dérivées telles que ainintz « puissé-je être », banaki « si je le savais », primitivement « si je savais », enendorke « je ne pourrais pas venir ». La comparaison de l’imparfait au présent montre d’ailleurs que la véritable caractéristique de l’imparfait est une nasalisation initiale du radical.

Il convient d’observer, d’ailleurs, que les radicaux verbaux basques proprement dits sont dissyllabiques et commencent par une voyelle, a, e, i, qui n’est peut-être pas organique et originale et qui, en tout cas, devient presque toujours a dans la conjugaison : ikus « voir », dakus « il le voit » ; ekar « porter », nakarsu « vous me portez ». La nasalisation de l’imparfait s’opère de deux façons : ou le n se met avant la voyelle initiale nindabila « je marchais », nindago « je demeurais », ou il se place après : nembila, nengo. Au pluriel on a ginaudez « nous demeurions » ou geunde. Ce dernier exemple nous montre que le eu, contracté de ago, a été traité comme une voyelle simple initiale, et que le de de pluralité a été considéré comme radical ; c’est, comme l’a observé Schuchardt, une confusion inverse à celle qui a été faite dans gauntza, où le tza radical a été regardé comme le z, tz, tzu, tzi, de pluralité.

Ceci posé, aux présents nago, natza, singulier, gaude, gautza, pluriel, correspondent régulièrement les imparfaits nengo, nentza, geunde, gauntza. Gauntza « nous gisions » a pris le sens de gantza « nous gisons », probablement depuis l’époque moderne où l’on a vu dans le n final adventice le signe de l’imparfait.

C’est précisément l’étude de l’imparfait qui m’a amené à ma théorie du verbe basque double, déterminé et indéterminé. Les formes imparfaites, en effet, se classent en deux séries, dont l’une a l’élément sujet préfixé et suit le paradigme de la conjugaison du présent indéfini sans régime direct niz « je suis », (nuen) nu « je l’avais » ; et dont l’autre a l’élément sujet suffixé et suit la conjugaison définie avec régime direct, zitut « je vous ai », (zintudan) zintut « je vous avais ». D’où j’ai conclu que le basque primitif disait nakus « je vois », nankus « je vis », dakust « je le vois », dankust « je le vis ». On voit que je regarderais volontiers comme inorganique la voyelle initiale radicale ; par là s’expliqueraient certaines formes irrégulières comme le eztazki « il ne les sait pas » d’Oihenart.

On pourrait supposer que dans les formes signalées par M. Lacombe, n représenterait le n du radical etzan par une sorte de compensation après la confusion de atza avec au (ago). Mais tout montre que le n final n’est pas organique, car il disparaît dans la conjugaison : noa « je vais » de yoan, dagit « je le fais » de egin, emaguzu « donnez-nous-le » de eman. J’ai même cité eguberri, eguerri « Noël, jour nouveau », de egun, yauregi « château, demeure du Seigneur », de yaun, et le phénomène s’étend aux mois d’emprunt, puisqu’à côté de Lekumberri « nouveau lieu » on a Lekhuine « Bonloc ». Je ne sais pas s’il y a lieu d’ajouter zai-zain « gardien », etc.

Les confusions et les méconnaissances de radicaux sont fréquentes en basque ; ago étant devenu au, on a vu dans aude un radical, et on a dérivé zaudezde et z sont tous deux des signes de pluralité. De ou te et z, tz, zt, zk sont-ils d’ailleurs originairement différents ? l’un serait-il pluriel, l’autre duel ? Je ne vois pas en basque la moindre trace de duel, pas plus que de déterminatifs pronominaux : y a-t-on jamais dit, par exemple, en un seul mot « nos deux parents » ?

Julien Vinson.