Les mystères de Montréal/XVIII

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Les mystères de Montréal (Feuilleton dans Le Vrai Canard entre 1879 et 1881)
Imprimerie A. P. Pigeon (p. 62-65).

VII

L’ENTERREMENT SECRET.


En sortant de l’auberge de la Mère Gigogne, le comte de Bouctouche se dirigea vers le Carré Jacques-Cartier.

Il monta dans une voiture de louage et ordonna au cocher de diriger sa course vers Hochelaga.

Chemin faisant, il fit arrêter la voiture chez un médecin.

Il resta quelques minutes dans le bureau du docteur et sortit tenant à la main une fiole soigneusement enveloppée.

Vers sept heures et demie le comte était rendu chez lui.

La comtesse qui n’avait pu s’expliquer le départ de son mari pour Montréal, pendant que son fils était sur les planches, était en proie à la douleur la plus cuisante. Elle n’avait près d’elle aucune amie qui pût lui prodiguer des consolations.

Ursule, qui avait le cœur tendre, pleurait à chaudes larmes. Ce fut Ursule qui ensevelit le vicomte et l’exposa dans le salon.

Le comte en entrant, s’adressa à sa femme et lui dit :

— Tu as trop pleuré, ma chère. Les larmes t’affaiblissent. Entre dans ta chambre, essaie de prendre un peu de repos. Console-toi, la mort de notre fils ne causera pas la perte de notre fortune.

Je suis revenu de Montréal avec un plan pour réparer le malheur qui nous est arrivé.

La comtesse pleura quelques instants dans le gilet de son mari et alla ensuite se jeter sur son lit en sanglotant.

Le comte entra ensuite dans la chambre mortuaire.

Il alla vers le « beaudet » sur lequel reposaient les restes inanimés de son fils.

Il souleva le linceul et contempla les traits de l’enfant qui avaient gardé leur placidité.

Il remonta dans sa voiture et se rendit à la gare du chemin de fer du Nord.

Il était arrivé juste à temps pour prendre le train de St-Jérôme.

Il baissa ensuite la tête et sembla plongé dans d’amères réflexions.

Tout à coup il se redressa et, se croisant les bras, il commença le monologue suivant : « Comte de Bouctouche, ce cadavre n’est-il pas le dernier lien qui s’attache aux millions de St-Simon ? M’avouerai-je vaincu aujourd’hui ? Caraquette, viendras-tu demain m’arracher à mon opulence ? Oh ! non. Non, jamais ! Le comte de Bouctouche est encore vivant. Il vivra pour me donner les moyens d’écraser l’infâme Caraquette. J’irai devant les tribunaux où l’on m’accusera d’avoir substitué un enfant étranger à l’héritier défunt des St-Simon. Caraquette sera confondu, car le nouveau vicomte portera toujours à la même place le signe au moyen duquel on pourra le reconnaître. La comtesse pourrait se réveiller, hâtons-nous de donner à l’artiste chargé de tatouer mon nouvel enfant le modèle de son travail. »

Le comte ferma à double tour la porte du salon et tira les rideaux de manière à se dérober aux regards d’un espion, si par hasard il y en avait eu au dehors.

Il sortit de sa poche un couteau à la lame très aiguisée.

Il s’approcha du lit mortuaire, enleva le linceul, et retourna le cadavre sur le ventre.

Il enleva délicatement du corps inanimé de son fils, avec l’aide du couteau, un grand lambeau de chair.

Sur ce lambeau était l’empreinte du castor avec les mots : Travaille et Concorde.

À minuit, le comte de Bouctouche s’assura que la comtesse et Ursule dormaient profondément ; aucun regard ne l’épiait.

Il rentra dans la salle funèbre, enveloppa le cadavre dans une vieille draperie, et, le mettant sous son bras, il sortit de la maison.

La lune dont la lumière était voilée par un nuage, ne paraissait pas.

L’heure était propice pour l’accomplissement du crime.

Le comte remonta à pied la route qui suit la rivière du Nord dans les pittoresques méandres qu’elle décrit au pied des Laurentides.

Il marcha environ deux milles portant toujours dans ses bras son funèbre fardeau.

Tout à coup un murmure lointain sembla rompre le silence de la nuit.

C’était la chute Sanderson qui faisait entendre ses sinistres grondements.

Le comte, en arrivant près des rochers où l’eau bouillonnante tombait en cascades, s’arrêta et sembla réfléchir.

Allait-il confier à l’abîme le cadavre du vicomte de Bouctouche, ou allait-il lui donner une sépulture mystérieuse dans la forêt ?

Il avait oublié d’apporter avec lui une bêche ou une pelle pour creuser une fosse.

Il alla dans la cour d’une métairie et y prit une pelle de fer avec laquelle il creusa la terre.

Lorsque la fosse fut assez profonde, il y déposa le cadavre de son enfant.

Après l’avoir comblée il y mit un tapis de mousse.

Pour avoir un point de repère dans le cas où il lui prendrait fantaisie de montrer à la comtesse la tombe du vicomte de Bouctouche, il grava dans l’écorce d’un bouleau, à la tête de la fosse, ses initiales entrelacées.

Après avoir rapporté la pelle à la métairie, le comte reprit le chemin de sa résidence.

Il pouvait être alors quatre heures du matin.

Les coqs de leur voix stridente et glauque déchiraient les brumes précurseurs de l’aurore.

Le comte étant entré chez lui ferma à clé la porte du salon où son fils avait été exposé et eut un entretien secret avec sa femme.

Lorsqu’il sortit de l’appartement sa figure rayonna de satisfaction, il avait évidemment triomphé des scrupules de la comtesse.

Il vit qu’il n’avait pas de temps à perdre pour rencontrer à Montréal dans l’après-midi Cléophas, le père Sansfaçon et le petit Pite à qui il avait donné rendez-vous chez la mère Gigogne. Le seul train à destination pour Montréal partait à sept heures du matin.

Le comte fit subir à sa toilette une métamorphose complète, car il lui importait de ne pas être reconnu en route par Caraquette.

En arrivant à la gare du chemin de fer, comme il devait attendre une dizaine de minutes, il entra dans l’Hôtel de Beaulieu pour s’accoter l’estomac avec une absinthe. Pendant qu’il s’essuyait la bouche après avoir pris son coup, il pâlit et parut décontenancé.

Dans la chambre voisine un individu à barbe rousse était assis dans une bergère et tirait une touche dans une vieille pipe cernée avec du bon tabac canadien.

Cet individu lançait sur lui sous ses sourcils fauves des regards à percer un madrier de six pouces.

Un seul homme au monde pouvait le fixer avec des regards aussi terribles. L’individu à barbe rousse était Caraquette.

— Oui, c’est moi, dit Caraquette en se levant et lançant sur son ennemi des regards chargés d’éclairs. Je vous suivrai jusqu’en enfer, s’il le faut, pour vous empêcher de voler l’héritage des St-Simon. Prenez garde à vous, comte de Bouctouche, votre mauvais génie est attaché à vos pas.

— C’en est trop, misérable, reprit le comte. Je vais te châtier sur l’heure.

Bouctouche s’élança comme un tigre sur Caraquette. Celui-ci commença à sparrer et essuya l’attaque avec sang-froid.

— Pas de train dans ma maison, dit le propriétaire de l’hôtel en empoignant Bouctouche d’une main solide et en l’envoyant rouler sur le plancher de la barre.


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Le propriétaire de l’hôtel.

Au moment où Bouctouche se relevait pour foncer de nouveau sur Caraquette, le conducteur du train entra dans la buvette et cria : All aboard ! All aboard !

Le comte prit son chapeau, courut de suite à la gare et monta dans le train. Pendant que le sifflet de la locomotive annonçait que le convoi était en mouvement, Caraquette passa sa tête dans une des fenêtres du char et cria : « Je t’attends ici, Bouctouche. Sois sans inquiétude, je saurai bien ce que tu vas faire à Montréal. »