Les pères du système taoïste/Lie-tzeu/5. Le continu cosmique

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Imprimerie de Hien Hien (p. 131-149).



Chap. 5. Le continu cosmique.


A. L’empereur T’ang de la dynastie Yinn (d’abord Chang ; TH page 67 ) demanda à Hia-ko : Jadis, tout au commencement, y eut-il des êtres ? — Hia-ko dit : S’il n’y en avait pas eu, comment y en aurait-il maintenant ? Si nous doutions qu’il y en ait eu jadis, les hommes futurs pourraient douter qu’il y en ait eu maintenant (notre présent devant être un jour leur passé), ce qui serait absurde. — Alors, dit T’ang, dans le temps, y a-t-il division ou continuité ? qu’est-ce qui détermine l’antériorité et la postériorité ? — Hia-ko dit : On parle, depuis l’origine, de fins et de commencements d’êtres. Au fond, y a-t-il vraiment commencement et fin, ou transition successive continue, qui peut le savoir ? Étant extérieur aux autres êtres, et antérieur à mes propres états futurs, comment puis-je savoir (si les fins, les morts, sont des cessations ou des transformations) ? — En tout cas, dit T’ang, selon vous le temps est infini. Que tenez-vous de l’espace ? Est-il également infini ? — Je n’en sais rien, dit Hia-ko. — T’ang insistant, Hia-ko dit : Le vide est infini, car au vide on ne peut pas ajouter un vide ; mais comme, aux êtres existants, on peut ajouter des êtres, le cosmos est-il fini ou infini, je n’en sais rien. — T’ang reprit : Y a-t-il quelque chose en dehors des quatre mers (de l’espace terrestre connu) ? — Hia-ko dit : Je suis allé à l’est jusqu’à Ying, et j’ai demandé, au delà qu’y a-t-il ? On m’a répondu, au delà, c’est comme en deçà... Puis je suis allé vers l’ouest jusqu’à Pinn, et j’ai demandé, au delà qu’y a-t-il ? On m’a répondu, au delà, c’est comme en deçà... J’ai conclu de cette expérience, que les termes, quatre mers, quatre régions, quatre pôles, ne sont peut-être pas absolus. Car enfin, en ajoutant toujours, on arrive à une valeur infinie. Si notre cosmos (ciel-terre) est fini, n’est-il pas continué sans fin par d’autres cosmos (ciel-terre) limitrophes ? Qui sait si notre monde (ciel-terre) est plus qu’une unité dans l’infinité ? — Jadis Niu-wa-cheu (TH page 24) ferma avec des pierres des cinq couleurs, la fente qui subsistait à l’horizon entre le pourtour de la calotte céleste et le plateau terrestre (délimitant ainsi ce monde). Il immobilisa la tortue (qui porte la terre), en lui coupant les quatre pattes, rendant ainsi fixe la position des quatre pôles (points cardinaux). Ainsi tout, dans ce monde, fut en équilibre stable. Mais plus tard, dans sa lutte contre l’empereur Tchoan-hu, Koung-koung-cheu brisa Pou-tcheou-chan la colonne céleste (du nord-ouest), et rompit les attaches de la terre (avec le firmament au sud-est). Il s’ensuivit que le ciel s’inclina vers le nord-ouest, et que la terre baissa en pente vers le sud-est. Depuis lors, le soleil, la lune, les constellations, glissent toutes vers l’ouest (leur coucher) ; tous les fleuves (de la Chine) coulent vers l’est.

B. T’ang demanda encore : Les êtres sont-ils naturellement grands ou petits, longs ou courts, semblables ou différents ?. ... Mais, continuant son développement, Hia-ko dit : Très loin à l’est (sud-est) de la mer de Chine, (à l’endroit où le ciel est décollé de la terre), est un abîme immense, sans fond, qui s’appelle la confluent universel, où toutes les eaux de la terre, et celles de la voie lactée (fleuve collecteur des eaux célestes), s’écoulent sans que jamais son contenu augmente ou diminue. Entre ce gouffre et la Chine, il y a (il y avait) cinq grandes îles, Tai-u, Yuan-kiao, Fang-hou, Ying tcheou, P’eng-lai [1]. — A leur base, ces îles mesurent chacune trente mille stades de tour. Leur sommet plan, a neuf mille stades de circonférence. Elles sont toutes à soixante-dix mille stades l’une de l’autre. Les édifices qui couvrent ces îles, sont tous en or et en jade ; les animaux y sont familiers ; la végétation y est merveilleuse ; les fleurs embaument ; les fruits mangés préservent de la vieillesse et de la mort. Les habitants de ces îles, sont tous des génies, des sages. Chaque jour ils se visitent, en volant à travers les airs. — Primitivement les îles n’étaient pas fixées au fond, mais flottaient sur la mer, s’élevant et s’abaissant avec la marée, vacillant au choc des pieds. Ennuyés de leur instabilité, les génies et les sages se plaignirent au Souverain. Craignant qu’elles n’allassent de fait un jour s’échouer contre les terres occidentales, le Souverain donna ordre au Génie de la mer du nord, de remédier à ce danger. Celui-ci chargea des tortues monstrueuses de soutenir les cinq îles sur leur dos, trois par île. Elles devaient être relayées tous les soixante mille ans. Alors les îles ne vacillèrent plus. Mais voici qu’un jour un des géants du pays de Loung-pai (au nord), arriva dans ces régions à travers les airs, et y jeta sa ligne. Il prit six des quinze tortues, les mit sur son dos, s’en retourna comme il était venu, et prépara leurs écailles pour la divination. Du coup les deux îles Tai-u et Yuan-kiao (soutenues par ces six tortues), s’abîmèrent dans l’océan, (et les îles des génies se trouvèrent réduites aux trois de la légende). Le Souverain fut très irrité de cette aventure. Il diminua l’étendue du pays de Loung-pai, et la stature gigantesque de ses habitants. Cependant, au temps de Fou-hi et de Chenn-noung, ceux-ci avaient encore plusieurs dizaines de toises de haut. — A quatre cent mille stades à l’est de la Chine, dans le pays de Ts’iao-Yao, les hommes ont un pied cinq pouces. — A l’angle nord-est de la terre, les Tcheng-jenn n’ont que neuf pouces. — Ceci soit dit des dimensions.

C. Parlons maintenant des durées. Au sud de la Chine, croit l’arbre Ming-ling, dont la période feuillue (printemps et été) est de cinq siècles, et la période nue (automne et hiver) aussi de cinq siècles, (l’année de mille ans, par conséquent). Dans l’antiquité, le grand arbre Tch’ounn, avait une année de seize mille ans. Sur les fumiers pousse un champignon, qui, éclos le matin, est mort le soir. En été, les éphémères naissent durant la pluie, et meurent dès que le soleil paraît. A l’extrême nord, dans les eaux noires du lac céleste, il y a un poisson large de plusieurs milliers de stades, et long en proportion, qu’on appelle le K’ounn ; et un oiseau nommé P’eng, dont les ailes déployées obscurcissent le ciel comme des nuages, ses autres dimensions étant proportionnées. Ces êtres nous sont connus par le grand U qui les vit, par Pai-i qui les dénomma, par I-kien qui les nomenclatura... Au bord des eaux naissent les tsiao-ming, si petits qu’ils peuvent percher en nombre sur les antennes d’un moustique, sans que celui-ci s’en aperçoive ; invisibles même pour les yeux de Li-tchou et de Tzeu-u, imperceptibles aux oreilles même de Tchai-u et de Cheu-k’oang. Mais Hoang-ti, après son jeûne de trois mois sur le mont K’oung-t’oung en compagnie de Joung-Tch’eng-tzeu, quand son esprit fut comme éteint et son corps comme mort, les voyait de son regard transcendant aussi nettement que le mont Song-chan, les entendait par son ouïe intime aussi clairement qu’un coup de tonnerre. — Dans les pays de Ou et de Tch’ou (sud), croit un grand arbre, le You-pi, qui produit en hiver des fruits rouges d’une saveur acide ; transplanté au nord du Hoai, il se change en une broussaille épineuse et stérile (citrus spinosa). La grive ne passe pas la rivière Tsi, le blaireau ne peut plus vivre au sud de la Wenn. La nature des lieux paraissant être la même, la vie des uns s’y accommode, tandis que celle des autres ne s’y accommode pas, sans qu’on puisse découvrir pourquoi. Si nous ne pouvons pas nous rendre compte de ces choses concrètes, que voulez-vous que je vous dise des choses abstraites, comme le grand et le petit, le long et le court, les ressemblances et les différences ? (Retour à la question posée B.)

D. Le massif des monts T’ai-hing et Wang-ou avait sept cent stades carrés d’étendue, et quatre-vingt mille pieds de haut [2]. Un nonagénaire de Pei-chan lui en voulait, de ce qu’il interceptait les communications entre le Sud et le Nord. Ayant convoqué les gens de sa maison, il leur dit : Mettons-nous-y ! Aplanissons cette hauteur ! Mettons le Nord en communication avec la vallée de la Han ! .. A l’œuvre, fit le chœur. ... Mais la vieille femme du nonagénaire objecta : où mettrez-vous les terres et les pierres de ces montagnes ? .. Nous les jetterons à la mer, fit le chœur. ... L’ouvrage commença donc. Sous la direction du vieillard, son fils et ses petits-fils capables de porter quelque chose, attaquèrent les rochers, creusèrent la terre, portèrent les débris panier par panier jusqu’à la mer. Leur enthousiasme se communiqua à tout leur voisinage. Il n’y eut pas jusqu’au fils de la veuve d’un fonctionnaire, un bambin en train de faire ses secondes dents, qui ne courût avec les travailleurs, quand il ne faisait ni trop chaud ni trop froid. — Cependant un homme de Ho-K’iu qui se croyait sage, essaya d’arrêter le nonagénaire en lui disant : Ce que tu fais là, n’est pas raisonnable. Avec ce qui te reste de forces, tu ne viendras pas à bout de ces montagnes. ... Le nonagénaire dit : C’est toi qui n’es pas raisonnable ; moins que le bambin de la veuve. Moi je mourrai bientôt, c’est vrai ; mais mon fils continuera, puis viendront mes petits-fils, puis les enfants de mes petits-fils, et ainsi de suite. Eux se multiplieront sans fin, tandis que rien ne s’ajoutera jamais plus à la masse finie de cette montagne. Donc ils finiront par l’aplanir. — La constance du nonagénaire épouvanta le génie des serpents, qui supplia le Souverain d’empêcher que ses protégés ne fussent expropriés par ce vieillard obstiné. Celui-ci ordonna aux deux géants fils de K’oa-no, de séparer les deux montagnes T’ai-hing et Wang-ou. Ainsi fut produite la trouée, qui fait communiquer les plaines du Nord avec le bassin de la Han. (:Morale, compter sur l’effet du temps).

E. Jadis le père des deux géants susdits, ayant voulu lutter de vitesse avec le soleil, courut jusqu’à U-kou. Altéré, il but le Fleuve, puis avala la Wei. Cela ne suffisant pas, il courut vers le grand lac, mais ne put l’atteindre, étant mort de soif en chemin. Son cadavre et son bâton devinrent le Teng-linn, étendu de plusieurs milliers de stades.

F. Le grand U dit : Dans les six régions, entre les quatre mers, éclairés par le soleil et la lune, réglés par le cours des astres, ordonnés par la succession des saisons, régis par le cycle duodénaire de Jupiter, les êtres vivent dans un ordre que le Sage peut pénétrer. — Hia-ko dit : D’autres êtres vivent dans d’autres conditions dont le Sage n’a pas la clef. Exemple : Alors que le grand U canalisait les eaux pour assécher les terres, il s’égara, contourna la mer du nord, et arriva, très loin, tout au septentrion, dans un pays sans vent ni pluie, sans animaux ni végétaux d’aucune sorte, un haut plateau bordé de falaises abruptes, avec une montagne conique au centre. D’un trou sans fond, au sommet du cône, jaillit une eau d’une odeur épicée et d’un goût vineux, qui coule en quatre ruisseaux jusqu’au bas de la montagne, et arrose tout le pays. La région est très salubre, ses habitants sont doux et simples. Tous habitent en commun, sans distinction d’âge ni de sexe, sans chefs, sans familles. Ils ne cultivent pas la terre, et ne s’habillent pas. Très nombreux, ces hommes ne connaissent pas les joies de la jeunesse, ni les tristesses de la vieillesse. Ils aiment la musique, et chantent ensemble tout le long du jour. Ils apaisent leur faim en buvant de l’eau du geyser merveilleux, et réparent leurs forces par un bain dans ces mêmes eaux. Ils vivent ainsi tous exactement cent ans, et meurent sans avoir jamais été malades. Jadis, dans sa randonnée vers le Nord, l’empereur Mou des Tcheou visita ce pays, et y resta trois ans. Quand il en fut revenu, le souvenir qu’il en conservait, lui fit trouver insipides son empire, son palais, ses festins, ses femmes, et le reste. Au bout de peu de mois, il quitta tout pour y retourner. Koan-tchoung étant ministre du duc Hoan de Ts’i, l’avait presque décidé à conquérir ce pays. Mais Hien-p’eng ayant blâmé le duc de ce qu’il abandonnait Ts’i, si vaste, si peuplé, si civilisé, si beau, si riche, pour exposer ses soldats à la mort et ses feudataires à la tentation de déserter, et tout cela pour une lubie d’un vieillard, le duc Hoan renonça à l’entreprise, et redit à Koan-tchoung les paroles de Hien-p’eng. Koan-tchoung dit : Hien-p’eng n’est pas à la hauteur de mes conceptions. Il est si entiché de Ts’i, qu’il ne voit rien au-delà. — Les hommes du midi coupent leurs cheveux ras et vont nus ; ceux du nord s’enveloppent la tête et le corps de fourrures ; les Chinois se coiffent et s’habillent. Dans chaque pays, selon ses circonstances particulières et selon ses conditions naturelles, les habitants ont imaginé le meilleur, en fait de culture, de commerce, de pêche, de vêtements, de moyens de communication, etc. — Sans doute, il y a, chez certains peuples, des pratiques déraisonnables ou barbares ; mais celles-là sont artificielles ; il faut chercher à les réformer, mais non s’en choquer. Ainsi, à l’est de Ue, les Tchee-mou dévorent tous les premiers nés, pour le bien, disent-ils, des enfants qui viendront ensuite. Quand leur aïeul est mort, ils chassent l’aïeule, parce que, disent-ils, étant la femme d’un mort, elle leur attirerait des malheurs. — Au sud de Tch’ou, les Yen-jenn raclent les chairs de leurs parents morts et les jettent, puis enterrent pieusement leurs os. Quiconque, parmi eux, ne ferait pas ainsi, ne serait pas réputé fils pieux. — A l’ouest de Ts’inn, chez les I-k’iu, dans le pays de Wenn-k’ang, les parents morts sont brûlés, afin qu’ils montent au ciel avec la fumée. Quiconque ne ferait pas ainsi, serait tenu pour impie. —

G. Soyons réservés dans nos jugements, car même le Sage ignore bien des choses, et des choses qui se voient tous les jours. ... Confucius voyageant dans l’est, vit deux garçons qui se disputaient, et leur demanda la raison de leur dispute. Le premier dit : moi je prétends que, à son lever, le soleil est plus près, et que, à midi, il est plus loin. Le second dit : moi je prétends que, à son lever, le soleil est plus loin, et que, à midi, il est plus près. Le premier reprit : à son lever, le soleil paraît grand ; en plein midi, il paraît petit ; donc il est plus près le matin, et plus loin à midi ; car l’éloignement rapetisse les objets. Le second dit : à son lever, le soleil est frais ; en plein midi, il est ardent ; donc il est plus loin le matin et plus près à midi ; car l’éloignement d’un foyer diminue sa chaleur. Confucius ne trouva rien à dire pour décider cette question, à laquelle il n’avait jamais pensé. Les deux garçons se moquèrent de lui et dirent : alors pourquoi dit-on de vous, que vous êtes un savant ?

H. Le continu (la continuité) est la plus grande loi du monde. Il est distinct de la cohésion, du contact. Soit un cheveu. On y suspend des poids. Il y a rupture. C’est le cheveu qui est rompu, pas le continu. Le continu ne peut pas être rompu. Certains ne croient pas cela. Je vais leur prouver, par des exemples, que le continu est indépendant du contact. — Tchan-ho pêchait avec une ligne faite d’un seul filament de soie naturel [3], une aiguille courbée lui servant d’hameçon, une baguette de gaule, la moitié d’un grain de blé d’amorce. Avec cet appareil rudimentaire, il retirait des poissons énormes d’un gouffre profond, sans que sa ligne se rompît, sans que son aiguille se redressât, sans que sa baguette pliât. Le roi de Tch’ou l’ayant appris, lui demanda des explications. Tchan-ho lui dit : Jadis le célèbre archer P’ou-ts’ie-tzeu, avec un arc très faible et une flèche munie d’un simple fil, atteignait les grues grises dans les nuages, grâce à son application mentale qui établissait le continu de sa main à l’objet. Je me suis appliqué durant cinq ans à arriver au même résultat dans la pêche à la ligne. Quand je jette mon hameçon, mon esprit entièrement vide de toute autre pensée, va droit au poisson, par ma main et mon appareil, établissant continuité, et le poisson est pris sans défiance ni résistance. Et si vous, ô roi, appliquiez le même procédé au gouvernement de votre royaume, le résultat serait le même. ... Merci ! dit le roi de Tch’ou. ... Donc la volonté fait le continu, entre l’esprit et son objet.

I. Le cœur fait le continu, entre l’homme et sa famille. Koung-hou de Lou, et Ts’i-ying de Tchao, étant malades, demandèrent à Pien-ts’iao, le célèbre médecin, de les guérir. Il le fit, puis leur dit : ceci n’a été qu’une crise passagère ; la prédisposition constitutionnelle reste, vous exposant à des rechutes certaines ; il faudrait autre chose que des médicaments, pour enlever celle-là. — Que faudrait-il ? demandèrent les deux hommes. ... Toi, dit Pien-ts’iao à Koung-hou, tu as le cœur fort et le corps faible, et par suite tu t’épuises en projets impraticables. Toi, Ts’i-ying, tu as le cœur faible et le corps fort, et par suite tu t’épuises en efforts irréfléchis. Si je changeais vos deux cœurs, vos deux organismes se trouveraient en bon état. — Faites ! dirent les deux hommes. — Pien-ts’iao leur ayant fait boire du vin contenant une drogue qui les priva de toute connaissance durant trois jours, ouvrit leurs deux poitrines, en retira leurs deux cœurs, les changea, et referma les deux incisions avec sa fameuse pommade. A leur réveil, les deux hommes se trouvèrent parfaitement sains. — Mais voici que, quand ils eurent pris congé, Koung-hou alla droit au domicile de Ts’i-ying, et s’installa avec sa femme et ses enfants, qui ne le reconnurent pas. Ts’i-ying alla de même droit au domicile de Koung-hou, et s’installa avec sa femme et ses enfants, qui ne le reconnurent pas davantage. Les deux familles faillirent en venir à un litige. Mais quand Pien-ts’iao leur eut expliqué le mystère, elles se tinrent tranquilles.

J. La musique fait le continu entre l’homme et la nature entière. Quand P’ao-pa touchait sa cithare, les oiseaux dansaient, les poissons sautaient. Désirant acquérir le même talent, Cheu-wenn (qui devint plus tard chef de la musique de Tcheng) quitta sa famille, pour s’attacher à Cheu-Siang. Il passa d’abord trois années entières, à s’exercer au doigté et à la touche, sans jouer aucun air. Le jugeant peu capable, Cheu-Siang finit par lui dire : vous pourriez retourner chez vous. ... Déposant sa cithare, Cheu-wenn dit en soupirant : non, je ne suis pas incapable ; mais j’ai un but, un idéal plus haut que le jeu classique ordinaire ; Je n’ai pas encore ce qu’il faut, pour communiquer aux êtres extérieurs l’influence issue de mon cœur ; voilà pourquoi je n’ose pas faire résonner ma cithare ; elle ne rendrait pas encore les sons que je voudrais. Puisqu’il faut que je parte, je pars ; mais ce ne sera qu’une absence ; nous verrons bientôt. — De fait, pas lien longtemps après, Cheu-wenn revint chez Cheu-Siang. Où en est votre jeu ? lui demanda celui-ci. J’ai réalisé mon idéal, dit Cheu-wenn ; vous allez voir. ... On était alors en plein printemps. Cheu-wenn toucha la corde Chang, qui répond au tuyau Nan et à la saison d’automne ; aussitôt un vent frais souffla, et les fruits mûrirent. Quand, en automne, il toucha la corde Kiao, qui répond à la cloche Kia et à la saison du printemps, un vent chaud souffla, et les plantes fleurirent. Quand, en été, il toucha la corde U, qui répond à la cloche Hoang et à la saison d’hiver, la neige se mit à tomber et les cours d’eau gelèrent. Quand, en hiver, il toucha la corde Tcheng, qui répond au tuyau Joei-pinn et à la saison d’été, les éclairs brillèrent et la glace fondit. Enfin quand il toucha simultanément les quatre cordes, produisant l’accord parfait, une douce brise souffla, de gracieux nuages flottèrent dans l’air, une rosée sucrée tomba du ciel, et des sources vineuses jaillirent de la terre. ... Frappant sa poitrine et bondissant (marques de regret), Cheu-Siang dit : Quel jeu vous possédez ! Il égale ou surpasse en puissance celui de Cheu-k’oang et de Tseou-yen. En votre présence, ces maîtres devraient déposer la cithare, et prendre le flageolet, pour vous accompagner. —

K. Autre exemple de la mystérieuse correspondance établie par la musique. Lorsque Sue-t’an apprenait le chant sous Ts’inn-ts’ing, il se découragea et déclara à son maître qu’il s’en allait. Ts’inn-ts’ing ne lui dit pas de rester ; mais, à la collation d’usage au moment du départ, il lui chanta une complainte si attendrissante, que Sue-t’an tout changé s’excusa de son inconstance, et demanda qu’il lui fût permis de rester. — Alors Ts’inn-ts’ing raconta à son ami l’histoire suivante : Jadis Han-no allant à Ts’i et ayant épuisé son viatique, chanta à Young-menn pour gagner son repas. Après son départ, les poutres et les chevrons de l’auberge où il avait chanté, continuèrent à redire son chant durant trois jours entiers, si bien que les gens accouraient, croyant qu’il n’était pas parti, ne voulant pas croire l’aubergiste qui les congédiait. ... Quand ce Han-no chantait une complainte, à un stade à la ronde jeunes et vieux s’affligeaient, au point que, durant trois jours, ils ne prenaient plus de nourriture. Puis, Han-no leur ayant chanté un gai refrain, à un stade à la ronde jeunes et vieux, oubliant leur chagrin, dansaient de joie, et comblaient le chanteur de leurs dons. Encore de nos jours, les gens de Young-menn expriment leur joie ou leur douleur d’une manière particulièrement gracieuse. C’est de Han-no qu’ils ont appris cela. —

L. Autre exemple du continu mystique. Quand Pai-ya touchait sa cithare, Tchoung-tzeu-K’i percevait l’intention qu’il avait en jouant. Ainsi, une fois que Pai-ya cherchait à exprimer par ses accords l’idée d’une haute montagne : Bien, bien, fit Tchoung-tzeu-K’i ; elle s’élève, comme le mont T’ai-chan. ... Une autre fois, comme Pai-ya cherchait à rendre le flux d’une eau : Bien, bien, dit Tchoung-tzeu-K’i ; elle coule comme le Kiang ou le Fleuve. ... Quelque idée que Pai-ya formât dans son intérieur, Tchoung-tzeu-K’i la percevait par le jeu de sa cithare. Un jour que les deux amis passaient au nord du mont T’ai-chan, surpris par une averse, ils se réfugièrent sous un rocher. Pour charmer les ennuis de l’attente, Pai-ya toucha sa cithare, et essaya de rendre, d’abord l’effet d’une pluie, puis, l’écroulement d’un rocher. Tchoung-tzeu-K’i devina aussitôt ces deux intentions successives. ... Alors Pai-ya déposant sa cithare, soupira et dit : Votre ouïe est merveilleuse. Tout ce que je pense dans mon cœur, se traduit en image dans votre esprit. Où irai-je, quand je voudrai garder un secret ? —

M. Autre exemple du continu par l’intention. L’empereur Mou des Tcheou étant allé chasser à l’ouest, franchit les monts K’ounn-lunn, alla jusqu’à Yenchan, puis revint vers la Chine. Sur le chemin du retour, on lui présenta un artiste nommé Yen-cheu. Que sais-tu faire ? lui demanda l’empereur. ... Que Votre Majesté daigne me permettre de le montrer, dit l’artiste. ... Je te donnerai un jour, dit l’empereur. — Quand le jour fut venu, Yen-cheu se présenta devant l’empereur, avec une escorte. Qui sont ceux-ci ? demanda l’empereur. ... Ce sont mes créatures, dit Yen-cheu ; elles savent jouer la comédie. ... L’empereur les regarda stupéfait. Les automates de Yen-cheu marchaient, levaient et baissaient la tête, se mouvaient comme des hommes véritables. Quand on les touchait au menton, ils chantaient, et fort juste. Quand on leur prenait la main, ils dansaient, en cadence. Ils faisaient tout ce qu’on peut imaginer. — L’empereur décida de les donner en spectacle à son harem. Mais voici que, tout en jouant la comédie, les automates tirent des œillades aux dames. Furieux, l’empereur allait faire mettre Yen-cheu à mort, croyant qu’il avait frauduleusement introduit des hommes véritables. ¦ Alors celui-ci ouvrit ses automates, et montra à l’empereur qu’ils étaient faits de cuir et de bois peint et verni. Cependant tous les viscères étaient formés, et Yen-cheu démontra à l’empereur, que, (conformément à la physiologie chinoise), quand on enlevait à un automate son cœur, sa bouche devenait muette ; quand on lui enlevait le foie, ses yeux ne voyaient plus ; quand on lui enlevait les reins, ses pieds ne pouvaient plus se mouvoir[4]. — C’est merveilleux, dit l’empereur calmé ; tu es presque aussi habile que le Principe auteur de toutes choses ; ... Et il ordonna de charger les automates sur un fourgon, pour les rapporter à sa capitale. — Depuis lors on n’a plus rien vu de semblable. Les disciples de Pan-chou l’inventeur de la fameuse tour d’approche employée dans les sièges, et de Mei-ti le philosophe inventeur du faucon automatique, pressèrent vainement ces deux maîtres de refaire ce que Yen-cheu avait fait. Ils n’osèrent même pas essayer (la force de volonté capable de produire la continuité efficace leur manquant). —

N. Autre exemple du continu par l’intention. Quand Kan-ying le fameux archer bandait son arc, bêtes et oiseaux venaient se livrer à lui, sans attendre sa flèche. Il eut pour disciple Fei-wei, qui le surpassa. Fei-wei eut pour disciple Ki-tch’ang. Il commença par lui dire : d’abord apprends à ne plus cligner de l’œil, puis je t’apprendrai à tirer de l’arc. — Ki-tch’ang s’avisa du moyen suivant. Quand sa femme tissait, il se couchait sur le dos sous le métier, fixant les fils qui s’entre-croisaient, et la navette qui passait et repassait. Après deux années de cet exercice, ses yeux devinrent si fixes, qu’un poinçon pouvait les toucher sans les faire cligner. Alors Ki-tch’ang alla trouver Fei-wei, et lui dit qu’il était prêt. Pas encore, dit Fei-wei. Il te faut encore apprendre à fixer le point. Quand tu le verras grossi (par la force de ton intention) au point de ne pouvoir être manqué, alors reviens et je t’apprendrai à tirer de l’arc. — Ki-tch’ang suspendit à sa fenêtre un long crin de yak, auquel il fit grimper un pou, puis s’exerça à fixer le pou, quand le soleil passant derrière l’objet, lui donnait en plein dans les yeux. De jour en jour, le pou lui parut plus grand. Au bout de trois ans d’exercice, il le vit énorme, et distingua son cœur. Quand il fut arrivé à percer à coup sûr le cœur du pou, sans que la flèche tranchât le crin, il alla trouver Fei-wei. Maintenant, dit celui-ci, tu sais tirer de l’arc ; je n’ai plus rien à t’apprendre. — Cependant Ki-tch’ang se dit qu’il n’avait au monde d’autre rival que son maître, et résolut de se défaire de lui (dans une de ces luttes d’adresse, comme les archers s’en livraient en ce temps-là). S’étant rencontrés dans une plaine, les deux hommes prirent position, et tirèrent simultanément l’un contre l’autre, le nombre de flèches étant déterminé. A chaque coup, les deux flèches se heurtaient à mi-chemin, et tombaient mortes, sans soulever la poussière. Mais Ki-tch’ang avait mis dans son carquois une flèche de plus, qu’il tira en dernier lieu, comptant percer son maître désarmé. Fei-wei para la flèche avec un rameau épineux (qu’il eut le temps de ramasser, et ne se douta pas de la perfidie). Alors, ayant déposé leur arc, les deux hommes se saluèrent sur le terrain, pleurant d’émotion et se promettant d’être l’un pour l’autre comme père et fils. Ils se jurèrent aussi, avec effusion de leur sang, de ne révéler à personne le secret de leur art (continu mental). —

O. Autre exemple de l’efficace de la volonté. Tsao-fou apprit de T’ai-teou l’art de conduire un char. Quand il entra chez son maître comme disciple, il commença par le servir très humblement. Durant trois ans, T’ai-teou ne lui adressa pas la parole. Tsao-fou redoubla de soumission. Enfin T’ai-teou lui dit : D’après un adage antique, l’apprenti archer doit être flexible comme un osier, et l’apprenti fondeur souple comme une fourrure. Tu as maintenant à peu près ce qu’il faut. Regarde ce que je vais te montrer. Quand tu sauras en faire autant, tu seras capable de tenir les rênes d’un char à six chevaux. — Bien, dit Tsao-fou. — Alors T’ai-teou ayant posé horizontalement une perche à peine assez épaisse pour qu’on y posât le pied, se mit à marcher pas à pas, posément, d’un bout de la perche à l’autre, allant et revenant sans faire un seul faux pas. — Trois jours plus tard, Tsao-fou en fit autant. Surpris, T’ai-teou lui dit : Comme vous êtes habile ! que vous avez vite réussi ! Vous possédez maintenant le secret de conduire un char. La concentration de vos facultés intérieures sur le mouvement de vos pieds, vous a permis de marcher sur la perche, aussi sûrement que vous faites. Concentrez de même avec intensité vos facultés sur les rênes de votre attelage. Que, par votre main, votre esprit agisse sur les mors de vos chevaux, et votre volonté sur la leur. Alors vous pourrez décrire des circonférences et tracer des angles droits parfaits, faire marcher votre attelage sans l’épuiser. Encore une fois, que votre esprit ne fasse qu’un avec les rênes et les mors ; c’est là tout le secret. Cela obtenu, vous n’aurez besoin d’user, ni de vos yeux, ni du fouet. L’attelage étant entièrement en votre puissance, les vingt-quatre sabots de vos six chevaux se poseront en cadence, et leurs évolutions seront mathématiquement précises ; vous passerez en sûreté, là où le chemin n’aura que tout juste la largeur de l’écartement de vos roues, là où le sentier suffira tout juste aux pieds de vos chevaux. Je n’ai plus rien à vous apprendre ; vous en savez maintenant aussi long que moi[5].

P. Hei-loan de Wei ayant perfidement assassiné K’iou-pingtchang, le fils de celui-ci, Lai-tan, chercha à venger la mort de son père. Lai-tan était brave mais débile. Hei-loan était un colosse, qui n’avait pas plus peur de Lai-tan que d’un poussin. — Chenn-t’ouo, un ami de Lai-tan, lui dit : Vous en voulez à Hei-loan ; mais il vous est si supérieur ; qu’y faire ? — Conseillez-moi, dit Lai-tan, éclatant en sanglots. — J’ai ouï dire, fit Chenn-t’ouo, que dans la principauté de Wei, dans la famille K’oung-tcheou, se conservent trois épées merveilleuses ayant appartenu au dernier empereur des Yinn, avec lesquelles un enfant pourrait arrêter une armée. Empruntez-les. — Lai-tan étant allé à Wei, se rendit chez K’oung-tcheou, s’offrit à lui comme esclave avec sa femme et ses enfants, puis lui dit ce qu’il attendait en échange. — Je vous prêterai une épée, dit K’oung-tcheou ; laquelle des trois désirez-vous ? La première lance des éclairs. La seconde est invisible. La troisième pourfend tout. Voilà treize générations que ces trois épées dorment dans ma famille. Laquelle désirez-vous ? — La troisième, dit Lai-tan. — Alors K’oung-tcheou accepta Lai-tan comme client de son clan. Au bout de sept jours, ayant donné un festin en son honneur, il lui remit l’épée désirée, que Lai-tan reçut prosterné. Muni de cette arme, Lai-tan chercha Hei-loan. L’ayant trouvé qui dormait ivre-mort, il le pourfendit trois fois, depuis l’épaule jusqu’à la ceinture, sans qu’il se réveillât. Étant sorti, il rencontra le fils de Hei-loan, et le pourfendit également trois fois. Tous ses coups traversaient les corps, sans éprouver plus de résistance que dans l’air ; mais la section se ressoudait après le passage de la lame. Voyant que son épée merveilleuse ne tuait pas, Lai-tan s’enfuit navré. — Cependant Hei-loan s’étant réveillé, gronda sa femme de ce qu’elle ne l’avait pas mieux couvert durant son sommeil. J’ai pris froid, dit-il ; j’ai le cou et les reins comme engourdis. — Sur ces entrefaites, son fils étant entré, dit : Lai-tan aura aussi passé par ici. Il m’a donné dehors trois coups, qui ont produit sur moi précisément le même effet [6].

Q. Lors de sa randonnée dans l’Ouest, les Joung, tribu de ces régions, offrirent à l’empereur Mou des Tcheou, une épée extraordinaire et du tissu d’asbeste. L’épée longue de dix-huit pouces, traversait le jade comme de la boue. Le tissu sali mis au feu, en sortait blanc comme neige. On a essayé de révoquer ces faits en doute, mais ils sont certains.


  1. Le texte le plus ancien, sur les îles des génies, probablement.
  2. C’est-à-dire, à la chinoise, qu’on faisait ce chemin, pour arriver au sommet.
  3. Tel que le ver à soie le produit ; il faut réunir plusieurs de ces filaments, pour faire un fil.
  4. Les automates étaient mus par la volonté de Yen-cheu, par continuité mentale. C’est donc lui qui fit les œillades. Sa démonstration des viscères fut une duperie, pour sauver sa vie.
  5. Glose : Toute hésitation, une absence, le vertige, provient de ce que l’esprit n’est pas maître du membre ou de l’instrument qui exécute. Il y a défaut dans le continu. Le fluide intentionnel ne passe pas.
  6. La propriété merveilleuse de cette épée, consistait en ce qu’elle traversait, sans diviser ni la cohésion ni la continuité.