Les sangsues/24

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Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 180-187).

XXIV

DANS LEQUEL MADAME PIOUTTE
TRAVAILLE POUR SON FILS


La mouche active et bourdonnante, qui se posait sur son front, lui chatouillait le nez, lui courait sur les doigts, lui agaçait le coin des lèvres, ne parvenait point à distraire de son travail {{Mme|Pioutte==, occupée à faire courir une pièce de toile sous la dent aiguë d’une machine à coudre, dont le bruit emplissait l’appartement de sa trépidation acharnée et furieuse.

Virginie se renversa, en bâillant, contre le dossier de sa chaise. Ses mains laissèrent glisser l’ouvrage qu’elle brodait avec minutie. Elle regarda avec envie la fenêtre où des mouches vrombissaient dans des cages de soleil, croisa les jambes et murmura :

— Eh bien, maman, tu travailles toujours ?

Mais Mme Pioutte était trop absorbée par son œuvre pour répondre à sa fille. Des kilomètres d’étoffe blanche fuyaient sous les piqûres de la machine, comme pour échapper à la douleur.

Virginie se leva, plia sa bande et se rassit, avec un ennui visible peint sur sa figure vive et brune. La mouche courut sur sa robe, elle observa, une minute, ses ailes de gaze, striées de nervures, colorées par la lumière des nuances de l’arc-en-ciel, puis la chassa d’une chiquenaude.

— Ce diptère est bien ennuyeux, déclara-t-elle, sur un ton pédant.

— Ce quoi ? fit Mme Pioutte, en levant la tête.

— Diptère ! On peut appeler comme ça les mouches. Ça fait toujours de l’effet.

Mme Pioutte haussa les épaules et ne répondit pas. Il y eut un silence assez long. Virginie bâilla de nouveau à se décrocher la mâchoire.

— Tu ne fais plus rien, Virginie ? dit tout à coup Mme Pioutte, en interrompant sa besogne.

— Non, merci. J’en ai assez de travailler. Ce n’est pas drôle du tout.

— La vie n’est pas drôle, déclara sentencieusement Mme Pioutte, on n’est pas sur la terre pour s’amuser

— La vie est ce qu’on la fait !

— Tu t’imagines ça, toi ?

— J’en suis sûre.

— Tu déchanteras, ma fille.

— Je crois bien que non, ma mère.

Elles se regardèrent une seconde, intriguées. Il y avait, peut-être, chez Mme Pioutte le regret de cette belle jeunesse, ardente, insouciante et qui croit créer son destin, et aussi un peu de jalousie ; il y avait chez Virginie le dédain de cette vieillesse prudente et timorée et l’impatience d’échapper à son joug.

— Mais, Virginie, insista Mme Pioutte, crois-tu qu’il soit possible, par exemple, à une jeune fille d’épouser celui qu’elle désire ?

— Sans doute.

— C’est absurde. Tu dis cela par entêtement et pour le plaisir de contredire. Tu sais bien que c’est souvent impossible.

— Parce qu’on a égard, non à son bonheur, mais au respect des lois ridicules établies par la société. Pourquoi une jeune fille ne ferait-elle pas demander, au jeune homme qu’elle aime, de l’épouser, au lieu d’attendre bêtement ?

— Parce que ça ne se fait pas !

— C’est ce qui m’exaspère…

— Bien. Admettons qu’elle le fasse. Et si le jeune homme ne veut pas ?

— On sait bien l’obliger à vouloir.

— Tu parles comme une enfant. Tu ne dis que des bêtises.

— Ce n’est pas mon avis. Je soutiens, moi, que tout homme a en lui de quoi devenir amoureux de n’importe quelle femme. Il s’agit de le connaître et d’agir avec lui de telle manière qu’il finisse par vous aimer.

— Et puis, il vous abandonne dès qu’il en a l’occasion. Regarde Cécile. Est-ce qu’avant la mort de mon pauvre mari elle ne comptait pas épouser Armand Féline ? Je pense qu’il avait aussi en lui, comme tu dis, de quoi en aimer une autre, car ça n’a pas traîné !

— Elle n’a pas su faire, dit Virginie, dédaigneuse. Elle était encore trop gosse. Je ne l’aurais pas laissé partir ainsi, moi !

Elle parlait sans trop songer au sens de ses paroles, toute à l’ivresse de l’espérance qui gonflait son cœur et activait la course de son sang. Devant elle, il n’y avait ni Mme Pioutte, ni la machine à coudre, pareille à un monstre accroupi et cocasse, ni les mouches, mais Sylvestre Legoff, avec son clair regard du Nord, sa figure bronzée, ses moustaches souples, et des villes qui montaient à ses yeux, étageant des toitures et des campaniles des dômes et des croix, des coteaux couverts de maisons et des collines garnies de tours. Et elle voyait des prairies lustrées comme le poil d’un bel animal, des rivières pareilles à des ceintures de moire, agrafées par des ponts d’or rouge, des plaines, des étendues de forêts, et des champs de vignes, avec leurs bras arrondis, et des grèves, molles comme des lèvres et dorées comme des cheveux…

Que pouvait-elle dire de sensé, avec ce mirage dans l’esprit ? Et que lui importaient ses paroles ? Elle leur confiait au passage sa confiance en elle-même et sa ferveur, et s’en désintéressait aussitôt. Il lui était indifférent qu’elles troublassent les classifications étroites de Mme Pioutte, qu’elles lui parussent absurdes, folles et déréglées. Elle avait bien autre chose à faire qu’à dire des choses raisonnables ! Et quand la machine à coudre recommença à trépigner rageusement sur place, Virginie crut que l’automobile de Sylvestre était là, ronflant devant sa porte.

Mais Mme Pioutte, voyant la conversation s’égarer sur les terrains du mariage, songea qu’elle devait en profiter pour jeter les premières pierres de l’édifice matrimonial auquel la contraignait l’ambition menaçante d’Augulanty. Elle demanda donc d’un air négligent et plein d’indifférence :

— Comment trouves-tu M. Augulanty ?

— Comme quoi ? répondit Virginie, comme économe, comme professeur ou comme homme du monde ? Car, ainsi que Dieu, M. Augulanty est triple. C’est un seul être en trois personnes.

— Que tu es bête, Virginie ! Comme homme…

M. Augulanty, dit gravement Virginie, n’est jamais un homme tout court. C’est un professeur, un économe ou un homme du monde. Comme professeur, je ne doute point qu’il ne soit parfait. C’est l’archange de la grammaire latine. Son nom lui-même se décline. M. Augulanty est un génitif, — neutre, très neutre… Comme économe, il est sans doute fort remarquable, mais je ne saurais le juger. Quant à l’homme du monde, celui-là, je suis à même de l’apprécier. Lorsqu’il s’approche de moi, je crois qu’il va me dire : « Shampoing, mademoiselle ? » ou bien : « Lavage au bois de panama ? » Il ferait bien mieux en valet de chambre introduisant un visiteur qu’en visiteur, accompagné d’un larbin !

Gaudentie Pioutte dissimula une grimace de dépit. L’affaire se présentait mal.

— Et comme mari ?

— Oh ! comme mari, il n’existe pas ! s’écria Virginie, je le nie, tout simplement. Je pose ceci en axiome : « M. Augulanty ne sera jamais un mari ! »

— Pourquoi ?

— Parce que c’est ainsi, déclara superbement la jeune fille. Cela se passe de commentaires. M. Augulanty a trois personnes, c’est beaucoup pour lui, il ne saurait en avoir quatre.

— Alors tu ne l’épouserais pas ?

— Je ne dis pas cela, fit Virginie, avec un grand sérieux ; si je demandais au phoque du Jardin Zoologique de m’accorder sa patte et qu’il me la refuse, si le chameau, qui assista aux fiançailles de ma sœur bien-aimée, ne voulait pas de moi, je crois que j’accepterais M. Augulanty. Pas avant.

— Que tu es bête, Virginie, s’écria Mme Pioutte, avec colère. Et moi qui t’écoutais gravement ! Tu ne dis jamais que des stupidités !… Tu as tort, tu sais, de tant te moquer de M. Augulanty ! Ce sera peut-être un excellent parti pour toi…

Virginie tourna vers sa mère des yeux fins :

— Pourquoi, maman ?

Mme Pioutte, sans voir le piège, se jeta dans l’éloge de son protégé. Elle le fit avec feu, en pensant à la situation compromise de Charles. M. Augulanty prendrait sans doute la succession de l’oncle Théodore. Il ferait prospérer le pensionnat. Il était beau…

— Oui, un bâton de cosmétique. J’aurais trop peur de le voir fondre pendant les grandes chaleurs. Puis j’aurais peur de le toucher, il doit vous graisser les doigts…

— Bon chrétien…

— Du moins, il fait tout pour le faire croire.

— Ne m’interromps pas sans cesse par tes remarques saugrenues, ma fille, dit Mme Pioutte, d’un ton irrité. Je t’ai déjà dit que nous parlions sérieusement. M. Augulanty a des qualités morales, fort rares par le temps qui court. C’est un homme religieux, pratiquant…

— Et c’est moi qu’il voudrait comme pratique, s’écria l’incorrigible Virginie. Non, non, qu’il se détrompe !

— Écoute, Virginie, tu ne suspecteras pas, je pense, sa loyauté, son honnêteté, son intelligence, dit Mme Pioutte, de plus en plus agacée, mais qui n’osait pas le laisser trop voir.

— Non, je ne suspecte rien. J’accepte la trinité augulantienne, je prends le professeur, l’économe et l’homme du monde. Je tiendrai même la boutique du père, ou, du moins, ce qu’il en reste, je vendrai tout le jour des peignes, des faux cheveux et des savons. Faudra-t-il que j’apprenne aussi à raser ? Bah ! peut-être qu’un jour j’aurai la chance de vendre mon mari, enfermé dans un petit pot de pommade rose, à une douairière, qui voudrait se rajeunir.

Debout, elle saluait son reflet dans la glace, les deux mains pinçant sa robe écartée, dans une révérence à l’ancienne mode. Et elle imaginait aussitôt un dialogue gouailleur, en souriant, l’œil sur son image moqueuse, alerte et fine.

— Bonjour, madame. — Comment, c’est vous, Mme Augulanty ? Je ne vous aurais pas reconnue. — J’ai un peu vieilli, madame. Vous savez, les soucis ! — Ce sont là vos trois enfants, madame ? Oh ! les mignons ! Mais comme ils sont drôlement vêtus ? Qu’est-ce que c’est que ces costumes bariolés ? — Ne faites pas attention, madame, je n’ai pas les moyens de les habiller autrement. Je me fais donner par les tapissiers des bouts de rouleaux de papiers peints. — Mais, alors, madame, vous êtes dans la misère ? — Mon Dieu, oui, nous avons si peu d’élèves, mais qu’importe, Dieu est avec nous ! — Mais il faut manger ! — Oh ! madame, mon mari est si bon chrétien ! — Et se loger ? — Oh ! madame, Félix est si honnête ! — Et s’habiller ? — Les qualités morales de mon mari nous suffisent bien ! — Et élever vos enfants ? — Ils sont déjà élevés. Mon aîné, que vous voyez là, habillé d’un papier noir à chimères d’or, disait Rosa la rose avant de prononcer Papa et Maman ; à deux ans, il récitait le verbe luo, sans faute, et quand on lui demandait : « Où vas-tu ? », il répondait « Eo Romam » et expliquait la règle. Mon second, qui est enveloppé d’une toge rouge à grandes tulipes bleues, rase déjà comme un homme. Il coupe les cheveux à ses frères, et si, parfois, il rogne un peu les oreilles de son aîné, c’est un bien. Elles deviendraient trop longues à force d’appartenir à un tel savant ! Quant au troisième, il ne sait que saluer, faire des courbettes, complimenter, montrer ses dents en souriant, porter une tasse de thé, c’est un homme du monde accompli, c’est tout son père, et il n’a que trois ans !

Virginie pouffait de rire en voyant la mine vexée de Mme Pioutte, qui lui dit douloureusement :

— Tu me causes beaucoup de peine, ma fille. Je crois de mon devoir de te faire profiter de mon expérience, en te renseignant et en te donnant de sages conseils. J’ai remarqué que ce jeune homme avait toutes les qualités nécessaires pour devenir un bon mari, et voilà que…

— Allons, maman, entre nous, combien t’a-t-il versé pour lui battre une telle réclame ? Nous verrons bientôt de grandes affiches sur les murs : « Jeunes filles à marier, épousez toutes M. Augulanty ! » Ou bien, on lira à la dernière page des journaux : « Le meilleur des maris est le mari Augulanty. L’essayer, c’est l’adopter. Bon chrétien, bon époux, bon professeur. Ne déteint pas. Facile à emporter, même en voyage. Agiter avant de s’en servir. Spécialement destiné à l’usage int… »

Emportée par sa verve, Virginie répétait des fragments d’annonces retenues au hasard et sans trop y réfléchir. Voyant tout à coup dans quelle phase malencontreuse elle s’embarquait, elle s’arrêta court et rougit, puis partit d’un grand éclat de rire.

— Tu vas bien, tu vas bien ! fit Mme Pioutte, scandalisée. Ah ! tu feras bien de te marier vite, toi aussi… Voyons, réponds-moi sérieusement. Épouserais-tu M. Augulanty ? Je tiens absolument à ce mariage, entends-tu, ab-so-lu-ment.

Elle regarda sa fille avec anxiété. Virginie trouva superflu de résister plus longtemps. Sylvestre ne tarderait pas à venir la prendre. Elle pouvait promettre à sa mère, sans rien risquer.

Elle répondit, d’une voix lasse, comme si elle renonçait à la lutte :

— Allons, maman, ne te désole pas ! Je plaisante, voilà, j’aime à plaisanter, mais si tu y tiens tant que ça, on l’épousera, ton Augulanty. Va, pleure pas, sèche tes écluses…

Et elle souriait tranquillement, heureuse de ce secret qu’elle portait en elle.

— Ce que je vais faire révolutionnera tout le monde ici, pensait-elle, il y a longtemps que j’y réfléchis, et nul ne s’en doute ; pas un mot, pas un geste, pas un regard n’a permis à maman de savoir que je garde un projet aussi redoutable. Nous sommes là, quelques mètres à peine séparent nos deux cerveaux, et elle ne peut rien en connaître. Comme on est fermé en soi ! C’est drôle !

— Pourquoi ris-tu, Virginie ? dit Mme Pioutte.

— Je pense, maman, répondit-elle, avec un sourire ambigu, que la vie est une chose bizarre… Dire que je m’appellerai peut-être un jour Mme Augulanty !

Mme Pioutte poussa un léger soupir de soulagement. Virginie acceptait. De ce côté-là, du moins, Charles ne courrait plus aucun danger.