Lettre 331, 1673 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 233-234).

331. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Valence, ce vendredi 6e octobre.

C’est mon unique plaisir que de vous écrire : la paresse du Coadjuteur est bien étonnée de cette sorte de divertissement. Vous êtes à Salon, ma pauvre petite ; vous avez passé la Durance[1] ; et moi je suis arrivée ici. Je regarde tous les chemins comme devant avoir l’honneur de vous voir passer cet hiver, et je fais des remarques sur les méchants endroits. Il y en a où je descends mal à propos ; il y en a aussi que vous devez craindre. Le plus sûr en hiver, c’est une litière ; il y a des pas où il faut descendre de carrosse, ou s’exposer à périr. Monsieur de Valence[2] m’a envoyé son carrosse avec Montreuil[3] et le Clair, pour me laisser plus de liberté. J’ai été droit chez lui[4]. Il 1673 a bien de l’esprit. Nous avons causé une heure ; ses malheurs et votre mérite ont fait les deux principaux points de la conversation. Il a deux dames avec lui, ses parentes, fort parées[5]. J’ai vu un moment les filles de Sainte-Marie, et Madame votre belle-sœur[6] : sa belle abbesse se meurt ; on court pour l’abbaye ; une grosse fièvre continue au milieu de la plus brillante santé : voilà qui est expédié. J ai soupé chez le Clair avec Montreuil ; jamais il ne s’est vu un pareil festin ; j’y suis logée. Monsieur de Valence et ses nièces[7] me sont venus voir.

On dit ici que le Roi est allé joindre Monsieur le Prince. On ne parle point de la paix. Tout le cœur me bat quand j’ose douter de votre voyage[8]. Je cuis incessamment, et me passe fort bien de parler. Pour notre abbé, vous le connoissez, il ne lui faut que les beaux yeux de sa cassette[9]. J’ai une extrême envie de savoir de vos nouvelles ; il me semble qu’il y a déjà bien longtemps que je ne vous ai vue. Je suis à plaindre de vous aimer autant que je fais. Mille respects à Monsieur l’Archevêque ; embrassez le Comte et le Coadjuteur.

  1. Lettre 331 (revue sur une ancienne copie). — 1. Sur la route de Montélimar à Aix, au-dessus d’Avignon ; Salon est à droite de la route un peu au delà du canal de Craponne.
  2. 2. Daniel de Cosnac, évêque de Valence de 1655 à 1687, puis archevêque d’Aix jusqu’à sa mort en janvier 1708. L’abbé de Choisy, dans le huitième livre de ses Mémoires (tome LXIII, p. 369 et suivantes), a donné des détails fort étendus sur ce prélat, dont les Mémoires ont été publiés par la Société de l’Histoire de France, en 1852.
  3. 3. Le poëte, celui que Mme de Sévigné trouvait jadis « douze fois plus étourdi qu’un hanneton » (tome I, p. 409). Il était secrétaire de l’évêque de Valence. Voyez tome I, p. 355, note 1.
  4. 4. Dans l’édition de 1754, la première où cette lettre ait été imprimée : « chez le prélat. »
  5. 5. Perrin a changé la construction : « Il a deux dames de ses parentes avec lui, » et renvoyé l’épithète « fort parées » après le mot « nièces, » qui se trouve six lignes plus bas.
  6. 6. Marie Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas, sœur de M. de Grignan. (Note de Perrin.)
  7. 7. Les deux nièces de Cosnac devaient être Suzanne de Cosnac, morte abbesse de Vernaison, et la marquise de Cosnac, fille du comte d’Aubeterre, mère de la comtesse d’Egmont. Voyez la Notice sur Daniel de Cosnac, placée en tête de ses Mémoires, par le comte Jules de Cosnac, son arrière-petit-neveu.
  8. 8. Dans l’édition de Perrin : « quand je puis douter de votre voyage de Paris. »
  9. 9. Voyez l’Avare de Molière, acte V, scène iii.