Lettre 820, 1680 (Sévigné)

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820. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 19e juin.

Quel temps avez-vous, ma chère enfant ? Il me semble que vos parties de Rochecourbières font voir qu’il est fort beau. Pour nous, c’est une pitié, il fait un froid et 1680 une pluie contre toute raison. J’ai une robe de chambre ouatée, j’allume du feu tous les soirs, et la Carthage[1] de mes bois est interrompue : cela ne nuit pas à me faire trouver les jours aussi longs que ceux du mois de mai ; mais ne me souhaitez personne, je ne voudrois que ce que je ne puis avoir. Cette furie à la Saint-Jean ne peut pas durer longtemps ; je reprendrai mes amusements, mes livres et mon écritoire : vos lettres très-aimables me font une occupation que j’aime beaucoup mieux que tout ce que vous pouvez imaginer. J’ai un grand dégoût pour les conversations inutiles qui ne tombent sur rien du tout, des oui, des voire, des lanternes où l’on ne prend aucune sorte d’intérêt. J’aime mieux ces Conversations chrétiennes[2] dont je vous ai parlé : je suis très-persuadée que vous connoissez ce livre ; c’est toute la philosophie de votre père[3] accommodée au christianisme ; c’est la preuve de l’existence de Dieu, sans le secours de la foi. Je vous ai entendu parler si souvent sur tout cela, et Corbinelli, et la Mousse, que je me ressouviens avec plaisir de tous vos discours ; cela me donne assez de lumières pour entendre ce dialogue : je vous manderai si cette capacité me conduira jusqu’à la fin du livre.

Vous faites un merveilleux usage de vos Métamorphoses ; je les relirai à votre intention : si j’avois de la mémoire, j’aurois appliqué bien naturellement le ravage d’Erisichton[4] dans les bois consacrés à Cérès, au ravage 1680 que mon fils a fait au Buron[5], qui est à moi. Je crois qu’il suivra en tout l’exemple de ce malheureux, et qu’enfin il se mangera lui-même. Vous n’êtes point si malhabile que lui ; car encore on voit le sujet de vos mécomptes : vos dépenses excessives, la quantité de domestiques, votre équipage, le grand air de votre maison, dépensant à tout, assez pour vous incommoder, pas assez au gré de M. de Grignan. Il ne faut point avoir de commerce avec les amis de M. de Luxembourg[6] pour voir ce qui cause vos peines. Mais pour mon fils, on croit toujours qu’il n’a pas un sou ; il ne donne rien du tout, jamais un repas, jamais une galanterie, pas un cheval pour suivre le Roi et Monsieur le Dauphin à la chasse, n’osant jouer un louis ; et si vous saviez l’argent qui lui passe par les mains, vous en seriez surprise. Je le compare aux cousins de votre pays qui font beaucoup de mal, sans qu’on les voie ni qu’on les entende. En vérité, ma fille, je n’ai pas donné toute mon incapacité à mes enfants ; je ne suis nullement habile, mais je suis sage et docile : vous feriez mieux que moi, si vous n’étiez dans un tourbillon qui vous emporte, sans que vous puissiez le 1680 retenir. J’espère donc, comme vous, que peut-être ce même tourbillon vous amènera à Paris : cette espérance me soutient le cœur et l’âme : vous avez des ressources, et si vous vous portez aussi bien que vous dites, je ne vois rien qui puisse traverser votre retour.

  1. Lettre 820. — 1. Les plantations qu’elle faisait aux Rochers. Elle fait allusion à une expression de Mme de Grignan (voyez les lettres du 14 et du 17 mai précédents, p. 398 et 400).
  2. 2. Voyez la lettre précédente, p. 458, et la note 11.
  3. 3. Descartes.
  4. 4. Voyez les Métamorphoses d’Ovide, livre VIII, fable vii, vers 725 et suivants. La traduction des Métamorphoses par P. du Ryer fut réimprimée en 1680 ; celle de Benserade (en rondeaux), en 1679 ; celle de Nic. Renouard, en 1677, etc. — « Fils de Triopas, roi de Thessalie, Érisichthon voulut abattre un bois de Cérès : vingt esclaves qui venaient armés pour ce travail s’enfuirent devant la déesse. Érisichthon alors prit lui-même la hache, mais Cérès lui envoya une faim dévorante… Enfin il mourut en se dévorant les mains. » (Petit Dictionnaire de Mythologie comparée par M. Val. Parisot.)
  5. 5. Voyez la lettre du 27 mai précédent, p. 422. — Les enfants de Mme de Sévigné lui avaient abandonné cette terre pour le montant des reprises matrimoniales qu’elle avait droit d’exercer. (Note de l’édition de 1818.)
  6. 6. C’est-à-dire les prétendus devins et sorciers que M. de Luxembourg et plusieurs autres personnes du plus haut rang avoient eu la curiosité d’aller consulter avant la déclaration du Roi du 11 janvier 1680, rendue contre les empoisonneurs et les devins, à l’occasion de la Voisin, qui fut brûlée le 22 février 1680, pour crime de poison. Elle se mêloit aussi de sorcelleries. (Note de Perrin.)