Lettre du 21 janvier 1676 (Sévigné)

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495. — DE CHARLES DE SÉVIGNÉ
À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mardi 21e janvier.

Commencez, s’il vous plaît, ma petite sœur, à croire fermement tout ce que nous vous dirons aujourd’hui, le bon abbé et moi, et ne vous effarouchez point si par hasard vous ne voyez point de l’écriture de ma mère. L’enflure est encore si grande sur les mains, que je ne crois pas que nous lui permettions de les mettre à l’air. Il y a encore une autre raison : c’est que depuis hier, qui étoit le neuf, la sueur s’est tellement mise sur les parties 1676qui sont enflées, qu’il ne faut pas se jouer à la faire rentrer. C’est la santé qui revient, et il n’y a que ce moyen de guérir ses mains, ses pieds et ses jarrets. Il n’y a plus de fièvre ; encore un peu de douleur, et beaucoup d’enflure : voilà le véritable état de notre maman mignonne. Ne croyez point qu’on n’ait pas eu soin d’elle, et qu’elle ait été abandonnée ; il y a à Vitré un très-bon médecin : elle a été saignée du pied en perfection ; enfin elle est aussi bien qu’à Paris ; et ce qu’il y a de bon est qu’elle le trouve elle-même, et qu’elle est fort en repos de ce côté-là ; enfin il n’y auroit plus qu’à rire, si on pouvoit trouver l’invention de la faire demeurer dans son lit sur les fesses d’un autre ; mais comme, par malheur, c’est toujours sur les siennes, elle en souffre présentement ses plus grandes incommodités. La maladie a été rude et douloureuse pour la première qu’elle ait eue en sa vie ; mais comme c’est presque une nécessité d’être malade cette année, il vaut[1] incomparablement mieux qu’elle ait eu ce rhumatisme, quelque cruel et douloureux qu’il ait été, qu’un de ces rhumes sur la poitrine qui ont tant couru, surtout dans un pays où la saignée du bras auroit presque été impossible. Enfin, nous trouvons tous les jours de la consolation à notre misère, et nous sentons quasi plus vivement le plaisir de voir ma mère les deux bras empaquetés dans vingt serviettes, et ne se pouvant soutenir sur ses jarrets, que nous ne sentions celui de la voir se promener et chanter du matin au soir dans nos allées. La petite personne qui est ici, quand elle voyoit les douleurs de ma mère augmenter vers le soir, n’y entendoit point d’autre finesse que de pleurer : voilà où elle en est ; elle est toujours l’objet de la jalousie de la Plessis, qui se fait un 1676mérite auprès de ma mère de la haïr comme le diable. Voici ce qui s’est passé aujourd’hui : ma mère s’assoupissoit doucement dans son lit, et la petite fille, le bon abbé et moi nous étions auprès du feu ; la Plessis est entrée, on lui a fait signe d’aller doucement, et elle a obéi très-ponctuellement. Comme elle étoit au milieu de la chambre, ma mère a toussé et a demandé vite son mouchoir pour cracher ; la petite fille et moi, nous nous sommes levés pour y aller ; mais la Plessis nous a prévenus, elle a couru au lit, et au lieu de porter le mouchoir à la bouche de ma mère, elle lui a pincé le nez d’une force qui a fait crier les hauts cris à la pauvre malade ; elle[2] n’a pu s’empêcher de renasquer[3] un peu contre le zèle indiscret qui avoit causé ce transport ; et puis on s’est mis à rire. Si vous aviez vu cette petite comédie vous n’auriez pu vous en empêcher.

Adieu, ma petite sœur n’ayez ni peine ni frayeur de ce qui se passe ici ; avant que cette lettre[4] soit à vous, ma mère se promènera un peu dans le jardin ; s’il arrive quelque chose d’extraordinaire entre ci et demain, on vous le mandera avant que de fermer le paquet. Ce qui nous ravit, c’est qu’à l’heure qu’il est, il ne sauroit rien arriver que de bon. J’embrasse de tout mon cœur M. de Grignan.



  1. LETTRE 495. — « Cependant, si c’est en quelque sorte une nécessité d’être malade cette année, il vaut, etc. » (Édition de 1754.)
  2. Au lieu de ce pronom, on lit ma mère dans l’édition de 1754.
  3. « Renasquer, faire certain bruit en retirant impétueusement son haleine par le nez, lorsqu’on est en colère. » (Dictionnaire de l’Académie de 1694.)
  4. « Nous espérons qu’avant que cette lettre, etc. » (Édition de 1754.)
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