Lettres à Herzen et Ogareff/À Herzen et Ogareff (1-08-1863)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Lettres à Herzen et Ogareff
Lettre de Bakounine à Herzen et Ogareff - 1er août 1863



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


1er août 1863, Stockholm.


Mes chers amis,


Vos deux dernières lettres m’arrivèrent au moment où je préparais pour vous une de ces longues épitres pour lesquelles vous me grondez si souvent. Aussi aimerai-je bien ne pas l’écrire, mais je suis obligé de le faire. Vous y trouverez l’exposé minutieux de mes destinées ici et une plainte contre Alexandre Alexandrowitch. Elle vous parviendra dans quelques jours et en attendant, je vous prie de faire abstention de tout jugement.

Par quoi dois-je commencer ? Je vous remercie de l’envoi de 50 livres sterling et surtout de votre article sur moi dans la Cloche. Je veux leur répondre moi-même et je vous prierai d’insérer ma réponse dans votre journal, mais avant tout, je dois vous prier de m’envoyer, si possible, les numéros des journaux russes dans lesquels ont été publiées des critiques contre moi. Ils me font trop d’honneur ; vraiment, je sens une certaine gêne lorsque je pense que j’ai fait encore si peu pour mériter cette haine et cette horreur que je leur inspire. Oui, notre presse à présent fait preuve d’une très grande lâcheté. Cependant, il faut observer, que les journaux qui ne voulurent pas faire chorus avec cette presse reptile durent rester muets tandis que cette même presse cherche l’oubli dans l’enivrement ; viendra un jour où elle sera dégrisée et elle ne s’en trouvera pas bien alors. Oui, la masse de la noblesse, et probablement, aussi, la majorité de nos honorables commerçants, ont passé dans le camp de Pétersbourg et sont contre nous. Oui, le peuple russe, encouragé par des promesses, dans ses espérances radieuses d’obtenir des grâces et de grands privilèges, profitant des faveurs qui jamais, jusqu’ici, ne lui furent accordées, s’adonne volontiers aux excès. Dans son enivrement, il signe tout ce qu’on veut, étant surtout très disposé de régler son petit compte avec les seigneurs, et malgré tout cela, je ne donnerais pas un billet de cent roubles pour la prospérité de l’impérialisme de Pétersbourg. Ce que nous aurons à déplorer c’est qu’il y aura beaucoup de sang versé.

Les affaires polonaises restent dans le même état et traînent comme par le passé. Demontovicz, qui est allé dans son pays, m’annonce dans sa lettre que dans le Gouvernement National [1], le parti des blancs a été entièrement battu par les partisans du ruch (insurrection), à la tête desquels est notre ami Smiélinski. Je ne suis pas moins étonné que vous, et de plus très affligé, que le Gouvernement National (probablement lorsque les blancs étaient encore en majorité), ait exclu mon nom en prononçant un anathème contre vous. Jamais de ma vie, fût-ce vis-à-vis des Russes ou des Polonais, je ne dénierai ma solidarité avec vous. Je n’en ai parlé et je n’en parlerai à personne, avant que je n’y sois autorisé par vous. Cependant il ne serait pas inutile de protester de ce titre de « panslavistes » qu’ils nous confèrent. Tu ne l’as jamais été, Herzen, au contraire, tu as toujours regardé le mouvement slave d’un œil dédaigneux. Quant à moi, bien que je n’aie jamais été prosélyte du panslavisme, j’avais pris une part active dans le mouvement slave ; et aujourd’hui encore je garde la conviction que notre avenir sera réalisé par la fédération slave, parce que, seule, elle saura donner dans une forme nouvelle et libre, une satisfaction à ce sentiment de grandeur, toujours vivace chez notre peuple, mais qui infailliblement sera émoussé dans la fausse voie de l’impérialisme que nous suivons. Mais c’est là une question d’avenir encore bien éloigné et il serait puéril de s’adonner aujourd’hui à sa réalisation ; si nous devons songer aux Slaves à présent, ce n’est que pour les détourner d’une alliance avec la Russie actuelle, impérialiste, qui ne peut que leur être funeste. Quant à moi, je n’y pense plus.

Pour le moment, toute la question est concentrée sur la Pologne et sur la Russie. Oui, nous avons de grandes difficultés avec les Polonais. On ne trouve parmi eux qu’un très petit nombre de ces hommes avec lesquels nous pourrions être intimement liés. Savez-vous ce que m’a dit Demontovitcz ? Il a fini par m’avouer que non seulement il ne peut désirer la révolution en Russie, mais qu’il l’appréhende comme le mal le plus terrible, et que s’il avait à choisir entre la victoire provisoire de l’impérialisme et le salut de la Pologne par la révolution en Russie, il préférerait encore la première, car, tôt ou tard, on trouvera toujours le moyen de s’affranchir de l’impérialisme, tandis que la révolution sociale russe, en mettant en avant tout ce qu’il y a de barbare en Pologne, engloutirait définitivement la civilisation polonaise. Eh bien, mes amis, vous avez porté un jugement très juste dans cette question et c’est moi qui a eu tort. Oui, le meilleur des Polonais est notre ennemi en tant que nous sommes Russes. Et malgré tout cela, nous ne pouvons rester indifférents au mouvement polonais et nous ne devons pas regretter l’attitude que nous avons prise dans cette question. Rester muets devant une telle catastrophe, ne pas agir, ce serait nous suicider moralement et politiquement. Réduits à nous prononcer entre l’odieux bourreau et sa noble victime, nous avons pris le parti de cette dernière, sans nous préoccuper si elle a des sentiments très élevés. D’ailleurs, l’écrasement de la Pologne, c’est notre malheur ; et les exploits des troupes russes dans ce pays, notre honte. Le triomphe de Pétersbourg à Varsovie doit être funeste pour la Russie. C’est pourquoi, en agissant comme nous l’avons fait, nous avons rempli notre devoir sacré et nous suivrons toujours notre système sans prêter plus d’attention aux vociférations pétersbourgo-moscovites qu’aux lamentations polonaises.

J’ai cette conviction inébranlable que notre pire ennemi est Pétersbourg, plus redoutable pour nous que les Français et les Anglais, que les Allemands eux-mêmes. Car Pétersbourg n’est en somme qu’un Allemand déguisé. Rien ne saurait donc m’empêcher de continuer ma lutte à mort contre lui. Oui, je renie hautement ce patriotisme d’État impérialiste, et je me réjouirai de la destruction de l’empire de quelque côté qu’elle puisse venir. Bien entendu je n’irai pas en Russie avec les Français, les Anglais, les Suédois et leurs amis les Polonais, mais si je trouve moyen de passer dans l’intérieur du pays pour soulever les paysans pendant cette guerre avec les étrangers, je le ferai avec une conscience parfaite de remplir un devoir sacré et de servir la grande cause nationale. C’est là ma confession. Mais ne prenons pas cela à cœur aujourd’hui et passons à un autre sujet.

Dites à Alexandre Alexandrovitch que son ami Quanten, ne sachant sur qui répandre ses bienfaits, de Pollès Tugendbold a fait son protégé et pour lui, il s’est brouillé même avec Demontovitcz. Ce Pollès fait sa carrière ici ; il est reçu chez Manderintrollène, ministre des affaires étrangères. Il n’y a pas longtemps, il fut présenté au prince Oscar et lui offrit un exemplaire de sa brochure sur l’expédition. À ce qu’on dit, c’est un pamphlet contre moi, insultant au plus haut degré, qui lui a valu la haute protection de Quanten. Il est bien probable que je n’y répondrai pas. Mais, en tous cas, dites-moi jusqu’où pourrais-je aller en racontant les faits qui nous sont connus, sans nommer personne. Pensez que ce souple intrigant est prompt et infatigable dans l’application de son astuce ; il sait s’insinuer partout et par cela même est très dangereux. Peut-être, y aura-t-il besoin de lui répondre afin de lui couper l’herbe sous les pieds.

Il y a encore ici un mouchard russe, Knobbe, que je vois sans cesse rôder autour de la maison que j’habite, et qui s’était mépris en racontant que le gouvernement russe avait promis une prime de 50.000 roubles à qui pourrait s’emparer de ma personne et me livrer vif ou mort à Pétersbourg. Certainement, je me crois ici hors de danger ; dans tous les cas, j’ai chargé mon revolver. Je vous parlerai plus longuement de ces choses dans ma lettre suivante.

En attendant, je vous dis adieu et je vous serre la main.


M. Bakounine.



  1. Rzand narodowy, de l’insurrection polonaise (Trad.)