Lettres à Herzen et Ogareff/À Herzen et Ogareff (15-10-1861)

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Lettres à Herzen et Ogareff
À Herzen et à Ogareff, 15 octobre 1861, San-Francisco.



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


15/3 octobre 1861, San-Francisco


Mes amis !


J’ai pu m’évader de Sibérie et après avoir longuement voyagé sur l’Amour et les côtes du détroit de Tartarie, en traversant le Japon, je suis arrivé aujourd’hui à San-Francisco. Mais dans ce voyage mes économies, très modestes d’ailleurs, furent complètement épuisées et si je n’étais pas tombé sur un homme généreux qui a bien voulu me prêter 250 dollars pour prendre le train de New-York, je me serais trouvé dans un très grand embarras. Vous, mes amis, vous êtes trop loin, et dans cette ville même je ne connais personne. J’espère arriver à New- York le 18/6 novembre. Si j’ai bien calculé, cette lettre devra vous parvenir le 15, donc, je pourrai avoir votre réponse à la fin de ce mois. J’espère que vous avez déjà reçu de l’argent pour moi, qui a dû vous être expédié de Russie. Dans tous les cas, je vous prie de m’envoyer 500 dollars à New-York, ce qui fait, si je ne me trompe, 100 livres sterling qui me sont indispensables pour mes frais de voyage jusqu’à Londres. Alors, je pourrais arriver chez vous vers le 10 décembre. Encore une prière que j’ai à vous adresser : dès que vous aurez reçu cette lettre, faites immédiatement savoir à mes frères (à Tver ou au village Priamoukino, district de Tver, Nicolas Alexandrovitch Bakounine), par l’intermédiaire de vos amis en Russie, que je suis arrivé sain et sauf à San-Francisco et que je serai à Londres, au milieu du mois de décembre. Ma femme se trouve déjà, certainement, chez eux, à la campagne, et après avoir reçu cette nouvelle, elle s’empressera de me rejoindre à Londres, en compagnie de l’un de mes frères ou d’une autre personne. Encore une prière : celle de louer dans votre voisinage un coin pour moi, pas cher, et de m’écrire à New-York où je devrai m’adresser en arrivant à Londres. Dans le cas où ma nouvelle habitation serait trop exiguë pour y recevoir ma femme, j’en chercherai une autre à son arrivée. Mon adresse à New-York est celle-ci : M. Bakounine, « Howard house », low Broadway road Courtland. Joignez à votre lettre un billet, fait également à mon nom, quelque chose comme un ordre de votre banquier, en y désignant la somme que j’aurai à toucher et le nom du banquier de New-York auquel j’aurai à présenter l’ordre du banquier de Londres.

Mes amis, tout mon être aspire vers vous, et dès que je serai arrivé à Londres, je me mettrai au travail. Je ferai chez vous le service de la section slavo-polonaise, car, depuis 1846, cette question est devenue mon « idée fixe » ; c’est une spécialité que j’ai choisie pour moi en 1848 et 1849. Mon dernier mot d’ordre sera la destruction de l’Autriche, destruction complète, je ne dis pas mon dernier acte, car ce serait ambitionner trop. Pour servir cette cause je suis prêt à tout : je consentirais à m’engager comme tambour, je pousserais la chose jusqu’à devenir le pitre, et si jamais je parvenais à faire discuter seulement cette question, je m’estimerais fort heureux. Car, derrière elle apparaît dans toute sa beauté la libre Fédération Slave qui pour la Russie, l’Ukraine, la Pologne et pour tous les pays slaves, en général, présente l’unique issue. J’attends avec la plus vive impatience le courrier de demain pour avoir des nouvelles de la Russie et de la Pologne. Pour aujourd’hui, je suis obligé de me contenter de quelques vagues bruits qui courent à ce sujet. On m’a parlé de nouvelles collisions sanglantes en Pologne, entre la population et les troupes ; on m’a raconté que, même en Russie, il y avait un complot contre la personne du tzar et de toute la famille impériale. Peut-être demain, pourrai-je avoir des informations plus exactes.

La lutte entre le Nord et le Sud des États-Unis me passionne également. Bien entendu, c’est le Nord qui a toutes mes sympathies. Mais, hélas ! il semble que jusqu’ici c’est le Sud qui a agi avec le plus de force, le plus de sagesse et de solidarité, ce qui lui valut le triomphe qu’il a eu dans toutes les rencontres. Il est vrai de dire que le Sud se préparait à la guerre depuis trois ans, tandis que le Nord fut pris à l’improviste. Le succès surprenant des spéculations des Américains, pour la plupart heureuses, bien qu’elles ne fussent pas toujours irréprochables, la banalité du bien-être matériel où le cœur est absent et leur vanité nationale, tout à fait enfantine, qui se satisfait à peu de frais, ont contribué, paraît-il, à dépraver ce peuple et, peut-être, cette lutte obstinée lui sera-t-elle salutaire en ce qu’il aura retrouvé son âme perdue. C’est là ma première impression ; mais il se peut que je change d’avis en voyant les choses de plus près. Seulement, je n’aurai pas assez de temps pour les examiner à fond. Je ne resterai que cinq jours à San-Francisco, et après avoir gagné New-York, je me dirigerai vers Boston, et de là j’irai à Cambridge chez mon ancien ami, le professeur Agassiz, pour lui demander quelques lettres de recommandation, après quoi j’irai passer encore quelques jours à Washington. De cette manière, j’aurai la possibilité de m’initier quelque peu à cette question.

Pendant mon voyage ici, j’ai pu organiser une bonne affaire qui, certainement, vous fera plaisir. Sachant avec quelle avidité sont lues en Sibérie la Cloche et l’Étoile polaire, et combien il est difficile de se procurer de ces publications, je me suis arrangé pour la vente de vos éditions avec trois commerçants étrangers, un Allemand à Shanghaï, un Américain au Japon, et encore avec un autre Américain à Nicolaevsk, qui est situé à l’embouchure de l’Amour. Ils nous prendront à condition tout ce que nous leur enverrons de Londres, et de cette manière nos feuilles seront vendues aux officiers de la marine russe et aux commerçants de Kiakhta qui, chaque année, sont plus nombreux dans les parages de l’Amour et de l’Océan Pacifique. Nous pourrons donc placer ainsi de 100 à 300 exemplaires du journal, quantité minime au point de vue commercial, mais très considérable au point de vue politique.

Mais, je dois finir ma lettre, car il n’est que trop temps d’aller me coucher. Mes amis, je vous dis : au revoir ! Faites savoir à Reichel que me voilà ressuscité et que mon amitié pour lui est toujours invariable.


Votre M. Bakounine.