Lettres à Herzen et Ogareff/À Ogareff (21-02-1870)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Lettres à Herzen et Ogareff
Lettre de Bakounine à Ogareff - 21 février 1870



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


21 février 1870.


Mon vieux cher ami Aga,


Merci, de ne pas te fâcher contre moi. Je ne t’en aimerai et t’en estimerai que davantage.

Voici ma lettre pour les deux Natalie, donne-la à lire à Boy.

Il n’y a pas à y réfléchir longtemps, mon vieil ami, il faut émigrer à Zurich. Il m’est absolument impossible de m’établir à Genève ; tu le sais et tu le comprends toi-même. À part cet inconvénient, l’exécution de notre entreprise ne pourrait s’effectuer dans cette ville. Il est indispensable d’aller nous installer à Zurich ou, si ce n’est à Zurich, à Lugano.

Tu me dis que l’état de tes finances est déplorable ; je ne puis admettre que tes conditions économiques aient pu empirer, sous la direction d’Alexandre Alexandrovitch. J’espère sérieusement que les deux Natalie consentiront tout de même à venir à Zurich et je compte surtout sur la jeune. Pourquoi Mme Meisenbug avec Olga, votre Jeanne d’Arc de la grande Allemagne, ne viendraient-elles pas s’établir aussi auprès de nous ? Je promets à Olga de ne plus la taquiner, — avec l’âge nous sommes devenus tous plus raisonnables et nous avons appris à nous supporter les uns les autres. Mais ce qu’il y a de plus important dans tout cela, c’est que notre union est exigée par la cause russe, donc, nous devons nous réunir. Et comme il n’est guère possible de réaliser cette union à Genève, réunissons-nous à Zurich ou à Lugano.

Il paraît que mon affaire va, enfin, s’arranger d’accord avec Boy et compagnie. Je leur ai franchement exposé les conditions dans lesquelles je pourrais me donner à cette cause. J’ai vaincu en moi toute fausse honte et leur ai dit tout ce que je devais dire. Ils seraient stupides s’ils ne voulaient pas consentir à accepter les conditions que je leur ai posées ; et s’ils ne trouvaient pas moyen d’y satisfaire ils feraient preuve d’incapacité et d’impuissance. En effet, jusqu’ici nous avons agi en purs idéalistes ; nous n’avons servi la cause que par nos aspirations, notre désir de faire et, rarement, par une maigre propagande. Quiconque veut produire du grandiose, doit beaucoup savoir et beaucoup oser. « Nous devons être des hommes d’affaires », ne pas nous laisser garotter et surtout ne pas nous vouer à l’impuissance parce que nous sommes faibles et que nous manquons de ressources. Puisque nous ne les avons pas, nous devons nous les créer. Sinon, rendons le tablier et allons nous retirer dans un couvent quelconque. Mais non ! C’est donc sur Zurich que nous nous dirigerons, mon vieil ami ! Quiconque n’est pas un enfant ou un idéaliste aux boucles dorées, doit vouloir tous les moyens qui peuvent le conduire au but.


Ton M. B.


Alea jacta est.

Tu m’écris que tu reçois la « Marseillaise » et le « Rappel ». Comment ne devines-tu pas, qu’après lecture, il faut me les envoyer immédiatement et régulièrement tous les jours. Le « Rappel » n’est pas bien nécessaire, on le trouve ici, mais la « Marseillaise » est indispensable. S’il faut te la restituer, écris-le moi, je te la réexpédierai très exactement.

Donc, à l’action.

Je te félicite sur la démission de Milutine qui est devenue imminente. Il sera remplacé par Wassiltchikoff, un prince au ministère de la guerre. Ce n’est pas du tout mauvais pour nous !