Lettres à Lucilius/Lettre 111

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 396-397).
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Lettre CXI.

Le sophiste. Le véritable philosophe.

Tu me demandes comment s’appelle en latin ce que les Grecs nomment sophismes. Beaucoup de termes ont été essayés, aucun n’est resté ; sans doute comme la chose n’était pas reçue ni usitée chez nous, le mot à son tour a été repoussé. Toutefois le terme le plus juste, à mon gré, est celui que Cicéron emploie, cavillationes, petits moyens qui se réduisent à un tissu de questions captieuses, sans profit d’ailleurs pour la vie pratique et n’ajoutant rien au courage, à la tempérance, à l’élévation des sentiments. Mais l’homme qui cherche dans l’exercice de la philosophie sa propre guérison acquiert une noblesse d’âme, une assurance, une force invincibles : plus on l’approche, plus il paraît grand. Il est de hautes montagnes dont les proportions, vues de loin, semblent moindres, et qui de près frappent le spectateur par leurs gigantesques sommets : tel est, ô Lucilius, le vrai philosophe, homme et non charlatan de la science. Debout sur un lieu éminent, il est admirable, il est grand d’une grandeur réelle. Il n’est point guindé dans sa marche et ne se hausse point sur le bout des pieds comme ceux qui appellent l’artifice au secours de leur taille et veulent paraître plus grands qu’ils ne sont : il se trouve, lui, de taille suffisante. Comment ne serait-il pas satisfait d’avoir grandi jusqu’au niveau où n’atteint plus la main de la Fortune ? Donc il domine aussi toutes choses humaines, égal à lui-même en toute situation, que sa vie marche d’un cours paisible ou ballottée par les orages, vouée aux luttes et aux difficultés. Tant de constance ne sera jamais le produit de ces chicanes de mots dont je parlais tout à l’heure. L’esprit s’y joue sans rien y gagner, et la philosophie, cette sublime étude, il la fait ramper terre à terre. Ce sont, au reste, des passe-temps que je n’interdis pas, quand on veut être à rien faire. Mais le mal, le grand mal est qu’ils offrent un je ne sais quel charme, et que, ingénieux en apparence, ils attirent l’esprit, le captivent et retardent sa marche, quand de si vastes labeurs le réclament, lorsqu’à peine la vie tout entière suffit rien que pour apprendre à mépriser la vie.

« Et l’art de la régler ? » dis-tu. Ceci est l’œuvre secondaire : car nul ne règle bien sa vie, si d’abord il ne la méprise.