Lettres à Lucilius/Lettre 110

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 392-396).
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Lettre CX.

Vœux et craintes chimériques de l’homme.

Je te salue de ma maison de Nomentanum et te souhaite la santé de l’âme, c’est-à-dire la faveur de tous les dieux, ces dieux pacifiques et bienveillants pour quiconque s’est réconcilié avec soi-même. Oublie un moment cette croyance chère à plusieurs, que chaque mortel reçoit pour pédagogue un dieu, non pas du premier ordre, mais de l’étage inférieur, de la classe de ceux qu’Ovide appelle le commun des dieux. Toutefois n’écarte pas cette idée sans te souvenir que nos pères, qui l’ont eue, étaient stoïciens en donnant à l’homme son Génie, à la femme sa Junon. Nous verrons plus tard si les dieux ont le loisir de veiller aux affaires des particuliers ; en attendant, sache que, soit que nous restions confiés à leur garde, ou livrés à nous seuls et à la Fortune, tu ne peux proférer contre personne d’imprécation pire que de lui souhaiter d’être mal avec lui-même. Il n’est pas besoin non plus d’invoquer la colère des dieux sur qui nous semble la mériter ; non, cette colère est sur le méchant, lors même qu’ils paraissent se complaire à favoriser son élévation. Emploie ici ta sagacité : considère ce que sont les choses, non comme on les appelle, tu verras qu’il nous arrive plus de mal par les succès que par les revers. Que de fois le principe et le germe du bonheur sont sortis de ce qu’on nommait calamité ! Que de prospérités vivement fêtées d’abord, s’échafaudaient au bord de l’abîme, élevant la victime, déjà haut placée, d’un degré de plus, comme si auparavant elle eût pu encore tomber sans risque ! Au reste, cette chute même n’a rien en soi de malheureux, si l’on envisage l’issue dernière au delà de laquelle la nature ne saurait précipiter personne. Il est proche, le terme de toute chose : oui, il est proche pour l’heureux l’instant qui le renversera, proche pour le malheureux celui qui l’affranchira20. Double perspective que nous seuls étendons, que l’espoir ou la crainte reculent. Sors plus sage, mesure tout à ta condition d’homme : abrége du même coup tes joies et tes appréhensions. Tu gagneras, à des joies plus courtes, des appréhensions moins longues. Mais que parlé-je de restreindre ce mal de la peur ? Rien au monde, crois-moi, ne mérite de te l’inspirer. Ce ne sont que chimères qui nous émeuvent, qui nous glacent de surprise. Nul ne s’est assuré de l’existence du péril : chacun n’a fait que transmettre sa peur au voisin. Nul n’a osé s’approcher de l’épouvantail, en sonder la nature, voir s’il ne craignait pas ce qui était un bien. Voilà comme un vain prestige, un fantôme abuse nos crédules esprits, parce qu’on n’en a pas démontré le néant. C’est ici le cas de porter devant nous un regard ferme ; nous verrons clairement que rien n’est plus passager, plus incertain, plus rassurant même que l’objet de nos alarmes. Le trouble de notre imagination est tel que Lucrèce l’a jugé :

Comme tout pour l’enfant est objet de terreur

Dans l’ombre de la nuit, l’homme en plein jour a peur[1].


Que dis-je ? N’est-on pas plus insensé que le plus faible enfant, de prendre peur en plein jour ? Mais tu te trompes, Lucrèce, ce n’est pas en plein jour que l’on craint : on s’est fait de tout des ténèbres ; on ne distingue plus rien, ni le nuisible ni l’utile. On court jusqu’au bout de cette vie, se heurtant contre tout, sans pour cela faire halte, ni mieux regarder où l’on pose le pied. Quelle haute folie n’est-ce pas de courir dans les ténèbres ! Apparemment on se presse ainsi pour que la mort ait à nous rappeler de plus loin ; et, bien qu’on ignore où l’on est poussé, on n’en suit pas avec moins de vitesse et d’obstination ses tendances premières.

Mais le jour peut nous luire, si nous voulons. Le seul moyen pour cela serait d’acquérir la science des choses divines et humaines, non superficiellement, mais d’une manière intime ; de revenir à ce que l’on sait déjà, d’y repenser souvent ; de démêler ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui porte faussement l’un ou l’autre nom ; de méditer sur ce qui est honnête ou honteux, et sur la Providence.

Et l’esprit humain, dans sa pénétration, ne s’arrête point là ; il aime à porter ses regards par delà le ciel même, à voir où l’emporte son cours, d’où il a pu surgir et vers quelle fin se précipite ce rapide mouvement de l’univers. Mais, détournée de ces hautes contemplations, notre âme s’est plongée en d’ignobles et abjectes pensées, pour s’enchaîner à l’intérêt ; et laissant là les cieux et leurs limites, le grand tout et les maîtres qui le font mouvoir, nous avons fouillé la terre et cherché quelque peste à en exhumer, peu contents des dons qu’elle offre à sa surface. Tout ce qui devait faire notre bien-être, Dieu, qui est aussi notre père, l’a mis à notre portée. Il a devancé nos recherches : l’utile nous est venu spontanément ; le nuisible a été enfoui au plus profond des abîmes. L’homme ne peut donc se plaindre que de lui seul : il a déterré les instruments de sa perte, au refus de la nature qui les lui cachait21. Il a vendu son âme à la volupté, faiblesse qui ouvre la porte à tous maux ; il l’a livrée à l’ambition, à la renommée, à d’autres idoles non moins creuses et vaines. En cet état de choses, que te conseillerai-je ? Rien de nouveau : car ce ne sont pas des maladies nouvelles que tu m’appelles à guérir. Je dirai avant tout : tâche, à part toi, de bien distinguer ce qui est nécessaire, ce qui est superflu. Le nécessaire viendra partout sous ta main ; la recherche du superflu exigera tous tes moments et tous tes soins. Mais ne va pas trop t’applaudir de te peu soucier d’un lit éclatant d’or, de meubles incrustés de pierres fines : quelle vertu y a-t-il à mépriser un tel superflu ? Ne t’admire que le jour où tu mépriseras même le nécessaire. Le bel effort de pouvoir vivre sans un faste royal ; de ne pas désirer des sangliers du poids de mille livres, des plats de langues de phénicoptères22, ni tous ces prodiges d’un luxe qui, dégoûté de se voir servir l’animal tout entier, choisit certaines parties dans chaque bête ! Je t’admirerai le jour où tu ne dédaigneras pas le pain le plus grossier, où tu te persuaderas que l’herbe des champs croît, au besoin, non pour la brute seule, mais pour l’homme ; que les bourgeons des arbres peuvent remplir aussi cet estomac où l’on entasse force mets de prix, comme s’il recevait pour garder ! Remplis-le, sans toutes ces délicatesses. Qu’importe en effet ce qu’on lui donne, puisqu’il doit perdre tout ce qu’on lui donnera ? Ton œil est ravi par la symétrie de toutes ces dépouilles de la terre et de l’onde ; ce qui te plaît des unes, c’est qu’elles arrivent toutes fraîches sur la table ; des autres, que contraintes d’engraisser à force de nourriture, leur embonpoint semble fondre, à peine contenu par son enveloppe. Tu es charmé de ce luisant que l’art sut lui donner. Cependant, ô misère ! ces laborieux tributs, avec leurs mille assaisonnements, une fois passés par ton estomac, seront confondus en une seule et même immondice. Veux-tu mépriser la sensualité des mets ? Vois où ils aboutissent.

Il me souvient de quelle admiration Attalus[2] nous transportait tous, lorsqu’il disait : « Longtemps les richesses m’en ont imposé. J’étais fasciné, dès que j’en voyais briller çà ou là quelque parcelle : le fond, qui m’était caché, je me le figurais aussi beau que la superficie. Mais à l’une des exhibitions solennelles de tous les trésors de Rome, je vis des ciselures d’or, d’argent, de matières plus coûteuses que l’argent et que l’or, des teintures étrangères, des costumes venus de plus loin que nos frontières et même que celles de nos ennemis ; je vis défiler sur deux lignes des légions de jeunes esclaves mâles et femelles éclatants de luxe et de beauté ; je vis enfin tout ce qu’étalait, dans une fastueuse revue, la fortune du peuple-roi. « Que fait-on, pensais-je, en tout ceci, qu’attiser les cupidités des hommes, par elles-mêmes si ardentes ? Qu’est-ce que cette pompe triomphale de l’or ? Une leçon d’avarice où nous courons tous. Pour moi, je le jure, j’emporte d’ici bien moins de désirs que je n’en apportais. » Et je méprisai les richesses, moins encore comme superflues que comme puériles. « As-tu vu, me dis-je, comme il a suffi de peu d’heures pour que cette marche, d’ailleurs si lente, si bien échelonnée, fût écoulée ? Notre vie entière sera-t-elle remplie de ce qui n’a pu remplir tout un jour ? » Autre réflexion : ces objets me parurent aussi peu utiles pour leurs possesseurs qu’ils l’avaient été pour les spectateurs. Aussi je me répète, chaque fois que pareilles choses m’éblouissent le regard, soit magnifique palais, soit brillant cortège d’esclaves, soit litières soutenues par des porteurs de la plus belle mine : « Qu’admires-tu là, tout ébahi ? Une pompe faite pour la montre, non pour l’usage, qui plaît un moment et qui passe. Tourne-toi plutôt vers la vraie richesse ; apprends à te contenter de peu. Élève ce noble et généreux défi : L’eau ne me manque pas, j’ai de la bouillie : luttons de félicité avec Jupiter lui-même[3]. Eh ! de grâce, luttons, même quand cela nous manquerait. Honte à qui place son bonheur dans l’or et l’argent ! Honte encore à qui le place dans sa bouillie et dans son eau ! » — Mais que faire si je n’ai pas ces deux choses ? Le remède à de telles privations ? — Tu le demandes ! La faim termine la faim.

« Si tes pensées sont autres, qu’importe la grandeur ou l’exiguïté des besoins qui te font esclave ? Qu’importe que ce soit peu, si le sort te le refuse ? Pour cette eau même et cette bouillie tu peux tomber à la discrétion d’autrui : or, l’homme libre est celui non pas qui laisse à la Fortune la moindre prise, mais qui ne lui en laisse aucune. Encore une fois, ne désire rien, si tu veux défier Jupiter, que nul désir ne vient troubler. »

Ce qu’Attalus nous disait, la nature l’a dit à tous les hommes. Si tu médites souvent ces leçons, tu sauras être heureux au lieu de le paraître, heureux à tes yeux plutôt qu’à ceux des autres.


LETTRE CX.

20. Voir Quest. nat. , III, Préface.

Velocis spatii meta novissima :
Spem ponant avidi, solliciti metum. (Senec. , Troad. 398.)

21. Voir de la Colère, III, xxiii.

Du sein de la terre entr’ouverte,
Ces instruments de notre perte.
L’argent et l’or sont arrachés.
On les tire de ces abîmes
Où, sage et prévoyant nos crimes,
La nature les a cachés. (Astrée, ode de Lamothe.)

22. « Oiseau aux ailes de pourpre ou de feu. » C’est le flammant, amphibie qui abonde sur les côtes d’Afrique. Les anciens en faisaient grand cas, les modernes le dédaignent. Cependant les Maures s’en nourrissent.

23. Voir Pline, Hist., XXVI, xxviii.

Lauta tamen cœna est ; fateor, lautissima , sed cras ?
Mullorum leporumque , et suminis exitus hic est

(Martial, XII, 48.)

Venter universos hominum labores, momentanea blandimenta, stercoris fine condemnat. (Saint Jérôme, à Fabiol., Lettre iii.) « Que. pensera Émile quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution, que vingt millions de mains peut-être ont longtemps travaillé , et tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce qu’il va déposer le soir dans sa garde-robe ? » (J. J. Rousseau.)

  1. Lucrèce, II, V. 54.
  2. Sur Attalus, voy. Lettre CVIII.
  3. Paroles d'Épicure. Voir Lettre XXV.