Lettres à Lucilius/Lettre 22

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 50-53).
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LETTRE XXII.

Manière de donner les conseils. — Quitter les affaires. — Peur de la mort.

Tu sens déjà mieux le besoin de te dérober aux brillantes misères de ta charge ; mais comment y parvenir ? Tu le demandes : il est des avis qu’on ne donne que sur place. Un médecin ne saurait préciser par lettres l’heure du repas ou du bain ; il faut qu’il tâte le pouls du malade. Un vieux proverbe dit : « Le gladiateur prend conseil sur l’arène. » Le visage de l’adversaire, un mouvement de main, la moindre inclinaison du corps avertissent sa vigilance. Sur les usages et les devoirs on peut d’une manière générale ou mander ou écrire : tels sont les conseils qu’on adresse aux absents et même à la postérité ; mais l’à-propos, la façon d’agir ne se prescrivent jamais à distance : c’est en face des choses même qu’il faut délibérer. Il faut plus qu’être là, il faut être alerte pour ne pas manquer l’occasion fugitive ? Sois-y donc des plus attentifs : paraît-elle, saisis-la ; prends tout ton élan, applique toutes tes forces à te dépouiller de tes devoirs de convention. Et ici écoute bien le jugement que je porte, vois le dilemme : ou change de vie, ou renonce à vivre. Mais je pense aussi qu’il faut prendre la voie la plus douce, que, mal à propos engagé, tu dois dénouer plutôt que rompre, sauf toutefois, si dénouer est impossible, à rompre net. Y a-t-il homme si timide qui aime mieux rester toujours suspendu sur l’abîme que tomber une fois8 ? En attendant, comme premier point, ne t’engage pas plus avant ; borne-toi aux embarras où tu es descendu, dirai-je, comme tu aimes mieux le faire croire, où tu es tombé ? Pourquoi tenterais-tu d’aller plus avant ? Tu n’aurais plus d’excuse, et visiblement ta servitude serait volontaire. Rien de plus faux que ces phrases banales : « Je n’ai pu faire autrement ; quand je n’aurais pas voulu, j’étais forcé. » Nul n’est forcé de suivre la Fortune à la course : il est déjà beau, sinon de lui résister, du moins de faire halte, de ne point presser le mouvement qui nous emporte.

T’offenseras-tu si, non content de me présenter à ton conseil, j’y appelle des sages assurément plus éclairés que moi, auxquels je soumets tous mes sujets de délibération ? Lis sur cette question une lettre d’Épicure à Idoménée qu’il prie « de fuir en toute hâte et de toutes ses forces, avant qu’une puissance majeure n’intervienne qui lui en ôte la faculté. » Au reste il ajoute : « Ne tente rien qu’à propos et en temps utile : mais cette heure longtemps épiée une fois venue, prends ton élan. » Il ne veut pas qu’on s’endorme quand on songe à fuir, et du pas le plus difficile il espère une sortie heureuse, à moins qu’on ne se presse avant le temps, ou qu’on ne se ralentisse au moment d’agir. Maintenant, je pense, tu veux l’avis des stoïciens. Nul n’est en droit de les taxer auprès de toi de témérité : leur prudence surpasse encore leur courage. Peut-être attends-tu qu’ils te disent : « Il est honteux de plier sous le faix ; une fois aux prises avec le devoir accepté par toi, ne cède pas. Ce n’est pas l’homme de cœur et d’action qui fuit la fatigue : loin de là, son courage croît par les difficultés. » Ainsi te diront-ils, si « un digne motif soutient ta persévérance, si tu n’as à faire ou à supporter rien dont rougisse l’honnête homme ; » car celui-ci ne s’userait point en d’ignobles et déshonorantes fonctions, et ne resterait point aux affaires pour les affaires mêmes9. Il ne fera même pas ce que tu penses qu’il ferait ; embarqué dans les grands emplois, il n’en souffrira pas perpétuellement les tourmentes. Voyant sur quels bas-fonds il roule sans avancer, tant d’incertitudes, tant d’écueils, il reculera, mais sans tourner le dos, il regagnera peu à peu le rivage. Or il est facile, cher Lucilius, d’échapper aux affaires quand on compte pour rien ce qu’elles rapportent. Car voilà ce qui nous arrête et nous retient : « Eh quoi ! renoncer à de si belles chances ! au moment de recueillir, m’éloigner ! plus personne à mes côtés ! point de cortège à ma litière ! mon antichambre déserte ! » Oui, c’est de tout cela qu’on a peine à s’arracher : on aime les fruits de ses misères, en maudissant ces misères mêmes. On se plaint de l’ambition comme on ferait d’une maîtresse ; et, à scruter nos vrais sentiments, ce n’est point haine, c’est bouderie. Sonde bien ces gens qui déplorent ce qu’ils ont convoité et qui parlent de fuir ce dont ils ne peuvent se passer : tu les verras volontairement, obstinément rester dans ce qu’ils nomment leur gène et leur supplice. Oui, Lucilius, l’homme se cramponne à la servitude plus souvent qu’elle ne s’impose à lui ; mais si tu es résolu à déposer ta chaîne, et franchement ami de l’indépendance, si tu ne réclames de délai que pour t’épargner des regrets sans fin et rompre heureusement, toute la cohorte stoïcienne pourrait-elle ne pas t’applaudir ? Tous les Zénons, tous les Chrysippes ne te donneront que des conseils modérés, honorables, dignes de toi[1]. Mais si tes tergiversations tendent à bien t’assurer de tout ce que tu emporteras avec toi, et de combien d’argent comptant tu approvisionneras ton loisir, jamais tu ne trouveras à faire retraite. Nul nageur n’échappe avec ses bagages. Aborde au port d’une meilleure vie : les dieux te sont propices, mais non point comme à ceux auxquels, avec un visage riant et serein, ils accordent de magnifiques infortunes, faveurs cuisantes et douloureuses, que justifient seuls les vœux qui les ont arrachées10.

Déjà j’imprimais le sceau sur ma lettre ; il faut la rouvrir pour qu’elle n’arrive pas sans le petit présent d’usage et qu’elle porte avec elle quelque mémorable parole. En voici précisément une dont je ne puis dire si elle est plus vraie qu’éloquente ; de qui ? demandes-tu ; d’Épicure ; j’en suis encore à faire les honneurs du bien d’autrui : « Il n’est personne qui ne sorte de la vie tel que s’il venait d’y entrer. » Prends le premier passant, jeune, vieux, entre les deux âges, tu trouveras chez tous même frayeur de la mort, même ignorance de la vie. Ils n’ont rien mené à fin : ils ont tout reporté sur l’avenir. Rien ne me paraît plus piquant dans le mot d’Épicure que ce reproche d’enfance fait aux vieillards : « Nous ne sortons pas de la vie, dit-il, autres que nous n’y sommes entrés ; » et il est au dessous du vrai : nous en sortons pires. C’est notre faute, ce n’est point celle de la nature. Elle a droit de se plaindre et de nous dire : « t Pourquoi murmurer ? Je vous ai engendrés purs de passions, purs de craintes, de superstition, de perfidie, de tous les poisons de l’âme : tels vous êtes venus, partez de même. Il a cueilli les fruits de la sagesse, celui qui meurt comme je l’ai fait naître, sans rien appréhender. » Mais nous, tous nos sens frémissent quand la crise approche ; le cœur nous manque, nos traits pâlissent, d’inutiles pleurs tombent de nos yeux. Ô honte ! les angoisses nous assiègent au seuil même de la sécurité. Et pourquoi ? C’est que vides de tous biens, le regret de la vie nous travaille encore ; c’est que la vie n’a laissé rien d’elle auprès de nous : elle a passé, elle s’est écoulée tout entière. Nul ne s’inquiète de bien vivre ; on cherche à vivre longtemps ; tandis que bien vivre est loisible à tous, et vivre longtemps à personne.


LETTRE XXII.

8. Voy. Montaigne, II, c. XXXII, où il donne la substance de cette lettre de Sénèque.

9. « Ils ne cherchent la besogne que pour embesognement. » (Montaigne, III, X.)


10.

Evertere domos magnas optantibus ipsis
Di faciles.
(Juvénal, Sat. des vœux.)

  1. Deux mss. : et tua. Alias et tuta; Lemaire : et vera.