Lettres à Lucilius/Lettre 32

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 77-78).
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LETTRE XXXII.

Compléter sa vie avant de mourir.

Je m’informe de toi et je demande à tous ceux qui viennent de tes parages ce que tu fais, où et avec qui tu demeures. Tu ne saurais me payer de mots : je suis avec toi. C’est à toi de vivre comme si j’allais apprendre tous tes actes ou plutôt les voir. Veux-tu savoir, dans tout ce qu’on me dit de toi, ce qui me charme le plus ? Que l’on ne m’en dit rien, que la plupart de ceux que j’interroge ignorent ce que tu fais. Voilà qui est salutaire, de ne pas vivre avec qui ne nous ressemble point et a des goûts différents des nôtres. Oui, j’ai la confiance qu’on ne pourra te faire dévier et que tu persisteras dans tes plans, en dépit des sollicitations qui t’assiègent en foule. Que te dirai-je ? Je ne crains pas que l’on te change, mais qu’on embarrasse ta marche. C’est beaucoup nuire déjà que d’arrêter : cette vie est si courte ! et notre inconstance l’abrège encore en nous la faisant recommencer sans cesse. Nous la morcelons en trop de parcelles, nous la déchiquetons. Hâte-toi donc, cher Lucilius, et songe combien tu redoublerais de vitesse, si tu avais l’ennemi à dos, si tu soupçonnais l’approche d’une cavalerie lancée sur les pas des fuyards. Tu en es là ; on te serre de près ; fuis plus vite et trompe l’ennemi. Ne t’arrête qu’en lieu sûr, et considère souvent que c’est une belle chose à l’homme de compléter sa vie avant de mourir, puis d’attendre en sécurité ce qui lui reste de jours à vivre, fort de sa propre force et en possession d’une existence heureuse qui ne gagne pas en bonheur à être plus longue. Oh ! quand verras-tu l’heureux temps où tu sentiras que le temps ne t’importe plus, où tranquille et sans trouble, insoucieux du lendemain, tu auras à satiété joui de tout ton être ! Veux-tu savoir ce qui rend les hommes avides de l’avenir ? C’est que pas un ne s’est appartenu. Tes parents à coup sûr ont fait pour toi d’autres vœux que le mien ; car au rebours de leurs souhaits, je veux te voir mépriser tout ce qu’ils voulaient accumuler sur toi. Leurs désirs dépouillaient quantité d’hommes pour t’enrichir : tout ce qu’ils transportaient à leur fils, c’est à d’autres qu’on l’aurait pris. Je le souhaite la disposition de toi-même, et que ton âme agitée de vagues fantaisies puisse enfin se rasseoir et se fixer, qu’elle sache se plaire, et qu’arrivée à l’intelligence des vrais biens, intelligence que suit aussitôt la possession, elle n’ait pas besoin d’un surcroît d’années. Il a enfin franchi les épreuves de la nécessité, il est émancipé, il est libre celui qui vit encore après que sa vie est achevée.